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Le ciel est noir comme une âme.

27 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

Le soleil noircit ma peau noire déjà

 

Peau noire, masque noir

Amphore de mélanine

Corporelle

Spirituelle

Qu’éclate l’astre féroce

Ainsi donc la jarre en fragments

Que de particules de pigments

Lancés parmi les flammes, le ciel en flammes !

 

Quoi ! Oui, l’Enfer est au ciel

Et le soleil danse, tournoie, brûle

 

Lucifer

Méphisto

 

Et le coryphée des anges invertis, suppôts du Seigneur des lieux :

« Noir Noir Noir

Rivages ténébreux

Ensauvagés comme jamais

Où atterrissent calcinés

Les hommes, bientôt cendres

Magnifiques hérons cendrés

Rôtis, Ha ! Ha ! Braisés, Ha ! Ha !

Noir Noir Noir »

 

Et le soleil ivre enivré énervé exalté enorgueilli

Brûle sans pitié

Les hommes et ses frères divins.

Noircit les corps, rougit les regards. Les ensanglante.

Fonce la peau, damne les âmes, corrompt les cœurs

 

Règne la haine dans un écrin sombre.

La haine enveloppée de haine

Et le reste :

Le cœur et son halo de ténèbres

Le cœur sacré et son auréole de feu

S’y enchevêtrent les racines du ciel

Suspendues, inversées, surplombantes

Irriguées par des coulées de lave

D’où poussent droits des arbres gros et noirs

Des arbres tout blacks, dehors dedans

 

D’un arbre l’autre, se joignent les filins

Bientôt en toile d’araignée, en forêt touffue et obscure

Et noire comme ma peau, la saleté.

 

Comme mon âme. 

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Le Condamné.

26 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

Au sommet du Caucase, il n’y avait rien.

Le silence absolu régnait. Le chaos et l’infini y étaient alliés. Tout le désordre du Monde naissait là. En ce lieu maudit, exclu de l’univers, oublié des dieux, hors du temps et de l’espace, le soleil ne se levait plus. Il s’était réfugié vers d’autres cieux, plus amènes, mais si éloignés de cette place, que sa lumière, tant bien que mal, y parvenait, mais diffuse, triste, sombre, morne, affadie ; inondant d’un pâle éclat cette terre desséchée, morte, nue, aussi blanche que la mort, aussi noire qu’une nuit éternelle.

Au sommet du Caucase, il n’y avait rien.

Il y avait seulement une ombre. Un supplicié. Une solitude.

Il y avait un rapace.

Il y avait une montagne minérale.

Il y avait des fers.

Il y avait un foie incessamment déchiqueté, et qui repoussait incessamment.

Et puis c’était tout.

Depuis longtemps, l’ombre s’était tue. Ses cris s’étaient fatalement perdus aux confins de cette immensité déserte. Ici, il l’avait compris, crier ne servait à rien : on ne souffre jamais mieux que lorsque l’on est seul. Et silencieux. Il avait décidé de participer à l’intelligence sordide de l’endroit. Il s’était tu. Le rapace dévorait, encore, toujours. Son orgueil l’avait contraint à ne plus déchirer le ciel de ses plaintes : il ne voulait plus donner à ces bourreaux ce plaisir là. Il avait déjà bu toute sa honte. Et au-delà de la honte, il ne restait que l’orgueil. Au-delà de l’orgueil, c’était le rien.  Il n’irait jamais jusque là.

En attendant que son foie repousse, en attendant que le rapace revienne, entre deux morts, le supplicié jeta un regard sans expression vers la terre et vers les hommes.

Que voyait-il ?

La Rage.

Le Bouillonnement.

La Guerre.

Le Sang.

Le Bruit.

La Fureur.

La Misère.

La Mort.

Le Mal.

Il détourna son regard. Ces êtres étaient faibles. Ils étaient méchants et ingrats. C’est à cause d’eux qu’il était là. C’est pour eux qu’il était  là. Il y a longtemps, envers et contre tous, il avait choisi son parti : le leur, celui des hommes. On l’a blâmé, on l’a conduit là. De ce promontoire infernal, du haut de cet échafaud où l’on ne mourrait jamais, mais où toute vie était inversement impossible, il payait doublement sa faute. Ses tortionnaires avaient assez de génie pour cela. La torture physique ne suffisait pas. Il fallait autre chose, pour que la géhenne fût entière. On ne chercha pas loin. On lui offrit une image de la condition humaine. Cela devait bien suffire.

On lui montra ce qu’il était advenu des hommes. On voulut lui faire comprendre que son sacrifice avait été inutile, qu’il n’avait mené à rien d’autre qu’à sa punition, que les hommes étaient misérables et vains. Tout cela était sans doute vrai. Et le supplicié le savait. De temps à autre, un rire méphistophélique retentissait d’on ne sait où. On se moquait de lui. 

Le rapace dévorait. Encore. Toujours.

Au sommet du Caucase, il n’y avait rien.

Il y avait pourtant une petite lumière. Un supplicié. Une solitude. Un homme-dieu. Une générosité. Un courage.

La tête appuyée contre sa montagne, souffrant mille morts, le martyr éternel était cependant heureux. En enfer, il avait le paradis dans le cœur. Mais cela, personne ne le savait. Personne n’était capable de le savoir : ni ses bourreaux, ni les hommes.

Il jeta encore une fois un regard vers la terre et vers les hommes. Qu’y vit-il, cette fois-ci ? 

 La Rage.

Le Bouillonnement.

La Guerre.

Le Sang.

Le Bruit.

La Fureur.

La Misère.

La Mort.

Le Mal.

Mais l’Amour.

Mais le Courage.

Mais le Soleil.

Mais l’Espoir.

Lui seul voyait tout cela. Et secrètement, il riait. Il était heureux. Son sacrifice avait bien servi à quelque chose. A partir de là, il ne regrettait rien. Et si c’était à refaire, il recommencerait sans hésiter. Ces hommes sont faibles, ingrats, vains, prétentieux, méchants. Certes. Mais ces hommes, il les chérissait pour cela. Il les portait dans son cœur, les enveloppait de sa bienveillance. Leur faiblesse les rendait supérieurs à tout.

Ces hommes là étaient capables de désespérer. C’est une force. Ces hommes là étaient capables de perdre courage. C’est une force. Ils se battent à la puissance de leurs bras et à la sueur de leur front. Ils sont capables de connaître. C’est une force.

Du haut de l’Olympe, se délectant de nectar et d’ambroisie, les Parfaits riaient. Ils ne désespéraient pas. Chez eux, le désespoir n’avait aucun sens. Ils savaient tout, et riaient de l’inculture de ces êtres méprisables. Qu’est-ce qui pourrait les tenter dans leur condition ? Rien qu’ils ne sachent ou ne puissent déjà. Alors, ils se gaussaient des hommes. Et alors, Ils se gaussaient du supplicié.

Celui-ci les entendait rire. Il ne les condamnait pas. Leur condition leur permettait de rire et de se moquer. Mais il avait compris quelque chose de fondamental, la seule chose que ces dieux ne comprendraient jamais. Il contempla une dernière fois les hommes, sourit, puis leva la tête, prêt à souffrir pour qu’ils vivent. Au loin, l’aigle revenait inlassablement vers le foie offert, battant de ses larges ailes l’air sec et chaud de cet enfer sans fin.

Voyant fondre sur lui cet animal au bec rougi par sa propre chair et par son propre sang, le supplicié, pour la première fois depuis qu’il était là, éclata d’un rire qui couvrit tout le reste.

L’oiseau dévorait. Le supplicié riait. Il avait gagné, il avait toujours gagné, et il gagnerait toujours.

Au rire cynique qui s’était évanoui, le torturé cria, avec force, mais sans haine :

« Sur une Terre d’Hommes, il ne sert à rien d’être un dieu! »

Puis le silence revint. Le chaos régna. Le désordre fut. Et le supplicié se tut de nouveau. Jamais plus, il ne parlerait. Jamais plus, il ne regarderait vers les hommes.

Au sommet du Caucase, il n’y avait rien.

Il y avait juste un héros, le plus généreux d’entre tous, qui fut un jour puni pour avoir chéri les Hommes. Il paraît qu’il se nommait Prométhée. 

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Ce qui a changé...

22 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     Que suis-je devenu au bout de dix-neuf lunes dans un pays étranger ? Un homme qui a grandi et qui s’est rapproché de la mort et des lombrics luisants du tombeau. Rien de plus. Que ma famille et mes amis me manquent ; que j’aie souffert et pleuré, réussi et ri ; que j’aie été blessé ou que j’aie blessé ; que j’aie connu la trahison ; que j’aie désespéré souvent et espéré parfois, tout cela est sans doute vrai, et est peut-être arrivé. Mais débarrassé du pathos, de l’émotion factice, des larmes pesantes qui brouillent la vue et embrument l’esprit, armé de  la seule arme qui soit valable, la lucidité, je me rends bien vite compte que tout ce qui se passe en ce moment ne m’est pas vraiment étranger. Les situations changent. Mais les hommes restent. Les conditions et les pays varient. Mais l’humanité demeure. La nouveauté n’est qu’une tradition vécue au prisme d’expériences et de décisions différentes.

     J’avance. A mes côtés, des hommes. Masse informe et désordonnée, laborieuse, nous marchons raves, aveugles, muets, sourds. Chacun cherche son chemin, s’accroche à tel ou tel autre. Certains s’arrêtent, réfléchissent, regardent. D’autres sont perdus, tournent en rond, sont désemparés. Il y en a qui avancent lentement, et il y en a qui courent. Puis il y a ceux qui meurent. Au bord de la route, des trous béants parfois, des montagnes, des enfers et des édens, des murs, des lumières, des routes inconnues, du bonheur, du malheur, du désespoir, de l’espoir. Et les hommes qui cherchent, chacun, quelque chose, quelqu’un. C’est la rage humaine. Mais chacun essaie. Dix-neuf lunes ne sont rien là de particulier. L’on aura avancé, ou reculé. Qu’importe. L’on aura vécu, appris. Et après, inlassablement, avec la même énergie, on continue, ainsi que le font les autres.

     Continuer. Chercher le courage et la force de le faire. C’est ce que tout le monde fait. Que dire après ? Que dire qui ne soit fatalement prétentieux, ou affreusement égoïste ?

     Des amitiés qui se nouent, qui se défont, qui restent ou qu’on a perdues ; des amours mortes, des amours naissantes ; des erreurs commises et des actions engagées, incertaines mais emplies d’espoir, des solitudes, des rires, des larmes, de la peur, que résulte-t-il ? Un homme normal. Ni au-dessus, ni en dessous de quiconque, juste engagé dans la même condition avec tous. Ni meilleur ni pire, juste différent par le choix des convictions qui me guident ; convictions, d’ailleurs, que mon commerce avec ces autres aura forgées. Sartre pourrait répondre à ma place, et mieux mille fois : « Tout un homme, fait de tous les hommes, et qui les vaut tous, et que vaut n’importe qui. »

     Dix neuf lunes donc. Je n’ai pas changé, ni en bien, ni en mal. Je ne le vois pas encore ainsi, du moins. J’ai juste vécu. J’ai essayé de faire les choses pleinement, le plus justement possible, le plus librement surtout. Envers les hommes, qui ne sont jamais faciles, c’est ce que j’ai choisi. Et c’est ce que je continuerai à mettre en avant. Et que m’importe le résultat, bon ou mauvais ? Pourvu juste que je ne me sois point trahi. 

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Ma génération.

21 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     La génération à laquelle j’appartiens a peur de tout ce qu’elle veut. Ou plutôt, elle veut plusieurs choses à la fois, dont certaines sont souvent contradictoires. Entre deux eaux, elle hésite. Elle est perdue, une carte et une boussole à la main pourtant. L’image d’un passé, paradis à jamais perdu, où les valeurs, dit-on, étaient encore là et donnaient une raison de vivre, mêlée à la crainte d’un futur incertain en raison d’un présent désordonné, emprisonne cette génération dans des contradictions terribles. Mais ma génération est fière et orgueilleuse. Elle refuse le fait de ne plus tellement savoir ce qu’elle veut. Elle appelle cela, ce refus donc, la liberté. Ce mot, pour reprendre Valéry, me semble, hélas, de plus en plus « avoir plus de valeur que de sens ». On l’utilise partout, et elle justifie tout. Mais enfin. Ma génération est préoccupée. En soit, cela n’est pas un souci : il faut être préoccupé dans ce monde. Mais tout le malheur de ma génération est qu’elle oublie de vivre. C’est-à-dire d’essayer d’être heureux. Elle se sait préoccupée, mais ne veut agir. Elle croit qu’agir nuit au bonheur. Elle ignore qu’aucun bonheur n’est tranquille, et que le bonheur véritable est dans l’action pour le chercher. Elle attend. Quoi ? Que quelque chose se passe. Quoi ? Elle ne sait pas. Il ne faut pas lui poser trop de questions, à ma génération, sinon elle cafouille. Elle a le verbe peu clair. Elle attend. Qui ? Quelqu’un. Qui ? Godot. Qui n’arrivera évidemment jamais.

Ma génération se cherche des combats, mais refuse de les mener quand il le faut.

Elle est volontiers rebelle, mais ne connaît point ses causes, ou ne veut les voir.

Elle veut la richesse, mais déteste le labeur.

Ma génération parle beaucoup, mais dit si peu.

Ma génération n’aime pas la politique, alors que son temps est politique. Elle est apolitique par défaut.    

Elle veut le grand Amour, mais en a si peur qu’elle ne veut plus croire en son existence, et lui ferme la porte.

Elle veut être libre, mais ne choisit pas. Sa liberté est dans le non-choix. Dans la peur.

Ma génération, au nom de sa liberté donc, ne veut faire partie d’aucun groupe. Soit. Mais elle craint la solitude.

Elle refuse la dictature du passé, veut un avenir, oublie que l’avenir se construit ici et maintenant.

Ma génération a des idoles. Mais que fait-elle pour devenir elle-même un exemple ?

Ma génération n’aime pas ce qui semble compliqué. Elle veut tout comprendre vite. Elle  est impatiente.

     Et tant d’autres choses…

     Mais je la comprends. J’en fais partie. Le dilemme est vieux comme le monde. Il faut choisir entre la passion vécue jusqu’à la mort, et le détachement du monde. Entre la plongée jusqu’au cœur du monde, et le survol de celui-ci. D’un côté, il y a la nécessité d’agir et de changer les choses. De l’autre, il y a le désenchantement, et la volonté de rester en dehors de tout cela, qui est inutile. Il y a l’amour des hommes, et il y a le désespoir qui naît à leur contact. Il faut choisir. Quoi ? Cela importe peu. La véritable question est celle-ci : « pourquoi choisir ceci plutôt que cela ? » La véritable question est celle de la légitimation d’une posture, quelle qu’elle soit. C’est celle de la responsabilité de la pensée.

    Mais ma génération ne veut pas entendre parler de ce mot. Elle ne veut être responsable de rien, ne veut rien assumer. Même pas ce qu’elle fait, ou pire, ce qu’elle pense. C’est qu’elle a peur du regard et du jugement des hommes.  

    La génération à laquelle j’appartiens a peur d’entrer dans le monde. Mais quel ailleurs y a-t-il ? 

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La tyrannie du présent.

18 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Réflexions rafistolées.

     Mon professeur de géographie, bénie soit cette dame, nous a ce matin même fait un cours de « mise au point » sur la malheureuse situation au Japon. Notre programme de géographie portant justement sur la question des « énergies dans le monde », il faut dire que l’actualité s’y prêtait. Mais inutile que je rappelle ici les tristes faits, ou joue à l’expert. Inutile également que je vous résume le cours de Madame D. : j’en serai d’ailleurs incapable, j’ai somnolé. En réalité, elle a fait, en évoquant les « à côté » de la catastrophe, une remarque que j’ai trouvée intéressante à de maints égards, à propos de l’information qui a été –et qui est encore- donnée de cette catastrophe, de la circulation de celle-ci finalement. « Ces événements, sont l’occasion de voir sous un jour nouveau le mode de fonctionnement des médias vis-à-vis de l’actualité urgente et grave, une occasion de mieux comprendre la manière dont les journalistes manient une information qu’ils sélectionnent, en fin de compte. Ce sont les médias qui font l’info et l’actualité. C’est leur profession qui l’exige, sans doute… » Voilà  ce qu’elle a dit à peu près. Puis elle a continué, digressant, érudite et drôle, tonique, cette bonne dame, Dieu la garde encore longtemps, savoureuse au langage, avec un irrésistible accent du sud.

     Sa réflexion sur les médias m’a interpellé, bien que je la connusse déjà. En fait, elle m’a secoué, et tiré d’une léthargie dans laquelle l’information telle qu’elle nous est livrée, c’est-à-dire massive, jouant sur les affects presque tyranniquement, peut plonger. Sa remarque, en outre, m’a paru d’autant plus vraie qu’elle ne vaut pas seulement pour l’actualité japonaise, mais aussi, mais surtout, si on la considère à l’échelle de tous les événements et débats, étonnamment nombreux, vous en conviendrez, qui balaient et agitent ce début d’année 2011 : la Côte-d’Ivoire, Wikileaks, les révolutions d’Afrique du Nord, la catastrophe du Japon, pour ne citer que ceux-là.   

     Evidemment, les images qui nous parviennent du Japon sont sélectionnées. La réalité brutale, les morts, le désarroi des hommes, tout cela n’a pas été montré, ou alors très peu. Les spectateurs n’aiment pas beaucoup cela, semble-t-il. Donc on évite comme on peut de montrer ce type d’images. Est-ce bien ou non ? C’est un autre débat, sur la transparence, que je laisse aux médiologues. Il reste cependant qu’à la tragédie et à l’horreur, on a préféré le spectaculaire et le sensationnel. Aux images qui choquent, on a préféré celles qui interloquent. Aux conséquences terribles du séisme, on a préféré les visions plus massives, plus désordonnées, plus impressionnantes –plus indistinctes donc- du tsunami. Que voulez-vous ? Il faut bien sélectionner ce qu’il faut montrer du malheur. Et l’information est livrée ainsi, dans une apparence de spontanéité, ménageant les téléspectateurs, mais cherchant à les toucher assez pour ne point les laisser indifférents. Eux, bien entendu, ne se rendent comptent de rien. La distance critique est reléguée au second plan. Les affects seuls jouent.

     Mais là où la sélection de l’information devient dangereuse, là où la mainmise des médias sur l’actualité devient inquiétante, ou plutôt, là où l’actualité, et elle seule, détermine la production éditoriale, le risque est fort que l’on ne retienne plus rien, ou plus grand chose, des événements. En d’autres termes, quand les événements se succèdent à une vitesse folle, le danger est de les oublier dès que les médias n’en parlent plus. L’ubiquité, c’est-à-dire la capacité à être sur de nombreux fronts à la fois, et d’en assurer la couverture, a toujours passé pour être une caractéristique des médias. D’une certaine façon, ce qu’ils ont fait. C'est ce qu'ils doivent faire. L’on parle du Japon autant qu’on a parlé des révolutions tunisienne et arabe il y a quelques semaines. Mais cette ubiquité me semble inutile quand elle devient éphémère. Etre partout ne suffit pas. Il faut rester partout, sur tous les fronts, et suivre les processus jusqu’à leur terme. Bien souvent, hélas, l’on ne s’intéresse qu’au « pendant » des choses. Mais l’après ? Qu’en fait-on ? On l’évoque vaguement, ou pas du tout. C’est là qu’est l’erreur : car l’avenir d’une situation, souvent, se joue à ses conséquences immédiates, aux décisions qui ont été prises, aux actions qui ont été engagées pour assurer une solution durable. En ce qui concerne la révolution des tunisiens et des égyptiens, par exemple, on a souvent dit : « le danger est qu’on la leur vole. » Que se passe-t-il maintenant ? Que s’y passe-t-il ? Les périodes postrévolutionnaires me semblent au moins aussi importantes que les révolutions proprement dites. En vérité, la vraie révolution, c’est-à-dire celle de l’idée, se fait après. Après la revendication, il faut introduire une idée nouvelle, historique. Mais que se passe-t-il à l’heure actuelle ? Beaucoup ne savent pas, ne savent plus.

     Et en Côte-d’Ivoire ? Comment la situation évolue-t-elle ? Elle n’évolue pas, me dites-vous ? Que si, elle évolue ! Mais dans quel sens ? Comment ? Il y a toujours deux présidents ? Oui, mais des choses ont changé entre temps. Mais lesquelles ?

     Et Haïti ?                                                                                                                                                   

     Que l’on s’entende : je ne dis pas qu’il faudrait ressasser le passé, et toujours rappeler les événements révolus dans le temps. Le voudrait-on que ce serait d’ailleurs impossible. Le journaliste n’est pas un historien, ou alors il l’est en tant qu’historien du présent. Ce monde se (dé)fait à une vitesse folle. Il faut bien suivre le fil. Evidemment, il faut parler du Japon, beaucoup en parler. Mais il ne faut pas noyer le spectateur dans un tsunami d’informations tel que sa puissance de juger et de recul critique sinon disparus, au moins amoindris, il en arrive à oublier. Que ce qui fut l’horreur hier devienne la banalité d’aujourd’hui et, peut-être, l’insignifiance de demain : voilà le danger de la tyrannie de l’actualité, et de la sélection qu’elle impose.

     L’information nécessite une sélection, une hiérarchisation. Certes. Mais cela ne signifie pas la fragmentation. Cela ne signifie pas la résorption des autres faits graves qui se déroulent à l’autre bout de la planète.

     Dans quelques mois, quand le Japon aura disparu (de l’actualité seulement, rassurez-vous), il faudra revenir, constater, voir la reconstruction, l’état d’esprit des populations, les décisions des politiques. Ce sera dans quelques semaines. Khadafi sera hélas, peut-être, encore Guide de la Lybie. Eh oui ! L’homme, plus résistant qu’on le croyait, y est toujours, malgré la rébellion, et la prise de position de l’Occident, la France en tête… Mais cela, on l’a presque oublié.     

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Lettre à l'illustre Absente.

15 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

        Très chère,

     Puisque nous ne nous sommes jamais vus, il a fallu que je vous imagine. Et puisque je devais vous imaginer, je l’ai fait en vous prêtant des traits féminins, naturellement. Vous êtes une femme. Il ne pourrait en être autrement. Surtout, ne vous en offusquez pas, je vous prie. Allons d’ailleurs au bout de la confidence : je vous vois nue. Ah ! Ne m’en tenez pas rigueur ! Ne me jugez pas trop vite! Mon imagination est intenable, sournoise, et ôte –avec délicatesse, cependant- en permanence la robe que ma pudeur s’évertue à vouloir vous mettre sans cesse. Mais la pudeur et la vertu, qui ne valent rien devant l’imagination d’un homme, partent en lambeaux devant quelques gibbosités démoniaques, et qui le sont d’autant plus qu’elles sont innocemment offertes. Vous le savez. J’ai le mérite et le bon sens, en plus, d’être toujours du côté de la vérité. Cela aussi, vous le savez. N’ayez crainte, surtout. Je m’abstiendrai de vous toucher, hormis du regard. Lui, vous effleure la peau, vous caresse, vous fait doucement l’amour. Et le vent du printemps s’annonçant nous endormira dans un friselis de plaisir. Au réveil, comme d’habitude, vous aurez disparu. Mais avant, j’espère que vous me laisserez vous regarder. Et je crierai au ciel dans la nuit, avec rage : « Grands dieux ! Que vous êtes laide et méchante! Que vous abrutissez l’humanité ! Mais que je vous désire ! »

     Pourquoi vous écris-je ? Pour pouvoir me donner encore l’illusion que vous me lirez un jour, ce qu’évidemment, vous ne ferez jamais. Je crois, honteux et ridicule, que je vous aime.

     Mais ridicule n’est pas amoureux. Ou plutôt, si. Tous les amoureux sont ridicules, mais ils ne voient rien. Et ne savent rien. D’ailleurs, vous en souvient-il ?- vous m’aviez un soir soufflé au creux de l’oreille, après m’avoir enivré de caresses et sacrifié aux voluptés les plus douces, que la connaissance, de quelque ordre qu’elle fût, tuait l’amour. « Ne cherchez point les causes, ne remontez pas la chaîne infinie des raisons. Vous péririez dans ce désert, dans cet infini. Vivez juste du mieux que pourrez les conséquences. Ne philosophez pas. Regardez souvent. Contemplez toujours. Touchez parfois. Sentez. Ensuite, mourrez. Plus rien d’autre ne vaudra la peine d’être vécu. C’est la quintessence du monde, le sublime ultime ! » Ce jour-là, je m’étais endormi un vague sourire aux lèvres, le cœur si léger qu’il me semblait ne plus exister. Vous en souvient-il ? Je prends votre silence pour un « oui ». Vous souriez ? Ô joie !    

     Ce n’était peut-être qu’un discours enchanteur et trompeur, très chère. Vous avez l’habitude de mentir aux Hommes, de les bercer d’illusions pour mieux les voir dépérir. Mais je n’ose le croire. Je ne le veux pas, en réalité. Et s’il le faut, malgré votre cruauté, je vous défierai. Même si je sors perdant, je serai un perdant heureux d’avoir combattu. La liberté et le courage véritables consistent dans le fait d’avoir peur, mais de demeurer dans cette peur, et de marcher jusqu’au bout hanté par elle. Mais l’on marche alors vers la clarté. Dans cet abîme, l’on est toujours seul. La personne qui marche à côté l’est aussi. Si proche, mais si éloignée à la fois… C’est qu’ils ne se voient pas. Parfois, dans l’ombre, leurs mains s’effleurent. Puis c’est de nouveau la solitude. L’on ne se trouve que si l’on continue. Il faut sentir l’autre, et lever le nez.

     Vous ne vieillissez pas. Les affres du temps semblent vous redonner une vigueur nouvelle. Pensez, si c’est là votre loisir que c’est un privilège. Ca l’est peut-être, en effet. Mais vous ne me tromperez pas. La lueur mélancolique tapie au fond de vos yeux vous trahit : vous souffrez de ne pouvoir demeurer nulle part bien longtemps. Vous souffrez de ne pouvoir vous-même éprouver ce dont vous pourvoyez les autres. Séchez vos larmes, vous m’avez moi. Et si vous voulez bien de moi, je ne vous quitterai pas. Que je meure avant vous ne signifie rien. C’est le temps que je vous consacrerai qui comptera. S’il faut bien mourir, autant que ce soit le cœur en flammes.  Il n’y a que ça. Le reste est dans la marge de la page humaine. Il est temps que je vous quitte, du moins en mots.

 

     Avec toute ma démence, que votre absence aggrave. 

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Le Suicide et la Révolte. (Partie III)

3 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Réflexions rafistolées.

     Le suicide, pour plusieurs raisons, ne peut fonder la révolte. Il suffit de relire L’homme révolté pour s’en convaincre.

     Tout d’abord, parce que la révolte n’est pas qu’un simple refus. Elle n’est pas une négation  pure et simple. En se révoltant, l’on dit non, et, simultanément ou presque, oui. L’on dit non à la condition qui nous écrase, et l’on dit oui à une valeur que l’on juge supérieure à cette condition. Le révolté nie et affirme. Il affirme en niant. A la condition qui est la sienne, et qui l’opprime, il veut substituer une autre, fondée sur des valeurs qu’il aura jugées plus dignes, et dont la revendication est liée à son être même. Ecoutons Camus : « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. … le mouvement de révolte s’appuie, en même temps, sur le refus catégorique d’une intrusion jugée intolérable et sur la certitude confuse d’un bon droit… » Les principes qui fondent la révolte sont aux antipodes de ceux qui sous-tendent le suicide, même si les deux peuvent être produits par le même mouvement de désespoir, qui pourrait s’exprimer, par exemple, dans un cas comme dans l’autre, en ces termes : « je n’en peux plus. Cela a trop duré. Il faut que je fasse quelque chose… » Faire quelque chose : l’un se révoltera. L’autre se suicidera. Le suicide aussi dit oui et non. Mais pas aux mêmes objets, ni pour les mêmes raisons. Sur le « non », le suicide et la révolte peuvent être apparentés. Ils veulent tous deux refuser la condition. Mais le « non » du suicide ne s’accompagne pas du postulat d’une valeur supérieure. Le « non » de la révolte engendre, par ce refus même, l’acquiescement et l’aspiration à la vie. Le « non » du suicide, au contraire, n’a rien de positif. Le seul « oui » qu’il recèle, c’est celui à la mort. L’homme qui se suicide refuse sa condition, mais n’a d’autre moyen de dire non que de quitter la vie, ce qui, je crois, revient à accepter son impuissance face à sa condition. Au fond, le raisonnement qui supporte le suicide n’est soit qu’un grand « oui » au renoncement, qui se pare d’un refus artificiel et faux de l’absurde, soit un grand « non » à la vie, qui se pare d’une approbation artificielle et faux de la révolte. Inutile de vous dire que c’est la même chose. En s’immolant par le feu, on fait tout, sauf se révolter. La révolte est indissociable d’un désir puissant de vie, indispensable pour essayer changer sa condition.

     Ensuite, parce qu’alors que la révolte d’un homme, toujours, engage plusieurs autres par le postulat d’une valeur universelle (liberté, égalité, droit à la vie, au bonheur…), le suicide, lui, n’engage que son auteur. Quand on se révolte, on le fait pour réclamer un droit qui n’est pas simplement un droit individuel, mais humain, c’est-à-dire universel, que tous les hommes doivent réclamer, et finiraient par réclamer, s’ils étaient dans les mêmes conditions. Lorsque l’on se suicide, au contraire, on le fait à titre strictement personnel. Les motivations ne dépassent jamais le cadre de l’individu. On se révolte certes d’abord pour soi, mais aussi, d’une certaine façon, pour tous les hommes, au nom d’un droit quelconque, d’une valeur qui unissent l’humanité. Ecoutons encore Camus : « …la révolte, contrairement à l’opinion courante, et bien qu’elle naisse dans ce que l’homme a de plus strictement individuel, met en cause la notion même d’individu. Si l’individu, en effet, accepte de mourir, et meurt à l’occasion, dans le mouvement de sa révolte, il montre par là qu’il se sacrifie au bénéfice d’un bien dont il estime qu’il déborde sa propre destinée. … Il agit au nom d’une valeur… dont il a le sentiment, au moins, qu’elle lui est commune avec tous les hommes. …l’affirmation impliquée  dans tout acte de révolte s’étend à quelque chose qui déborde l’individu dans la mesure où elle le tire de sa solitude et le fournit d’une raison d’agir. » Mais on ne suicide que pour soi. Le motif du suicide ne peut être projeté à tous les hommes, il ne peut se perdre dans l’humanité universelle. A partir de là, à observer les principes de la révolte, universels et solidaires, et ceux du suicide, toujours particuliers et solitaires, l’on peut en déduire que ceux-ci ne peuvent jamais être assimilés à ceux-là.  Le « Je me révolte, donc nous sommes », dont Camus nous dit qu’il est la première loi du phénomène de la révolte, qui fait que le révolté sait que « le mal qu’il éprouvait devient peste collective », n’est jamais le « Je me suicide, donc je meurs seul. » Voyez l’écart ! Bien sûr, il est des cas où l’on peut mourir au nom d’un droit universel. Mais cette mort là n’est pas un suicide, mais un sacrifice. Ainsi, le révolté pourra mourir dans le mouvement de sa révolte. Il ne sera pas mort seul et nu, car les valeurs qu’il aura défendues pour les hommes l’accompagneront. Il se sera sacrifié pour le droit universel. Mais l’homme qui se suicide ne se sacrifie pas. Il ne meurt pour personne, ni pour quelque valeur qui le surplomberait en tant qu’individualité. Il meurt seul.

      Enfin, et cette remarque s’adresse surtout aux sénégalais au vu du vent de suicide qui souffle devant le palais de la République, parce que le mouvement de révolte, voire de révolution, n’est pas une mécanique que l’on peut reproduire à l’infini, systématiquement, en installant un lien de causalité. Je m’explique. L’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, qui a, prétend-on, lancé la révolution en Tunisie, a peut-être pu donner à mes compatriotes sénégalais des idées. Du type : « cela s’est fait ainsi là-bas, cela peut se faire ainsi ici. » Raisonnement erroné. Ce sont les peuples, et eux seuls, qui se révoltent. Je ne crois pas que des individus isolés, par des actes isolés, et encore moins si ces actes sont des suicides, peuvent sonner une révolution. Le cas échéant, il y a bien longtemps que les sénégalais se seraient révoltés. La force des peuples révolutionnaires, c’est leur imprévisibilité et leur courage. Par le seul fait que ce sont des hommes qui se révoltent, toute idée de causalité devrait être bannie, ne serait-ce que par respect. Je ne pense pas que les peuples entrent en révolution parce qu’un homme s’est immolé par le feu. Ce n’est pas suffisant. Ils y entrent parce qu’ils doivent y entrer, parce qu’ils en sont tous arrivés à un moment où l’indignation accumulée devait se traduire en actes, à un moment où la peur de la mort disparaît devant la nécessité de se lever. Quand le « Plutôt mourir debout que de vivre à genoux » que nous rappelle Camus, devient l’indépassable issue. Le cas de la Tunisie, alors ? A mon avis, ce n’est pas la mort de ce jeune homme qui a déclenché la révolution. Elle l’a juste précipitée. Au Sénégal, le fait qu’il y ait déjà eu deux immolations par le feu, sans que celles-ci ne soient suivies de mouvements de révolte, prouve déjà que le processus révolutionnaire n’est pas une machine huilée à l’avance. Si Bocar Bocoum et Ahmed Tidiane Bâ, paix à leur âme, en se suicidant, ont cru lancer une révolution, ils se sont trompés. Hélas. Si d’autres sénégalais, en ce moment, ont en tête leur suicide, pensant qu’il déclenchera une révolution, qu’ils y réfléchissent à deux fois.

     Les sénégalais sont fatigués. Mais leur réalité sociale est différente. Je ne dis pas que le Sénégal ne connaîtra jamais de révolution. Ce serait absurde, osé, en plus d’être irrespectueux pour ce peuple et ses hommes. Je dis juste que si révolution il doit y avoir, celle-ci se fera différemment. Car chaque peuple, même s’il est animé du même courage et de la même détermination que ceux qui habitent tous les autres peuples qui se révoltent, est quand même toujours particulier et original.

     Que les sénégalais arrêtent de vouloir protester en s’immolant. Le suicide n’est pas une forme, même éloignée, de révolte. Qu’il faille se révolter contre le régime d’Abdoulaye Wade est une chose. Que cette révolte se fasse ainsi, par la mort par suicide, en est une autre, non souhaitable. D’autres moyens de dire non existent. Pour se révolter, il faut vivre. Et pour vivre, il ne faut pas mourir absurdement. Raisonnement simple, voire simpliste. Mais raisonnement vrai. 

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Le Suicide et la Révolte. (Partie II)

3 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Réflexions rafistolées.

     Suicide et Révolte donc. Deux thèmes majeurs, et qui reviennent souvent, dans une relation plus ou moins proche, en ces temps agités. Il m’a semblé nécessaire et évident, pour mieux comprendre le rapport qui existait entre les deux au sein des révolutions actuelles, lien qui est finalement assez lointain, on va le voir, lire ou relire Camus. Le Mythe de Sisyphe et, surtout, L’homme révolté : les deux essais phares de l’auteur de L’Etranger. Le premier traite du suicide ; le second, de la révolte. Entre les deux, une continuité nécessaire et naturelle. Parenthèse. Le critère de « classicisme » d’un auteur se situe à mon avis dans sa capacité à éclairer non seulement les événements de son époque d’un jour nouveau et critique, mais aussi à pouvoir fournir de possibles réponses aux questions cruciales que poseront ceux qui ébranleront les temps  qui lui seront postérieurs. Le classique s’inscrit dans la durée. Qu’il le veuille ou non, il vaut pour l’ici et le maintenant, mais aussi pour le là-bas et l’après. Cela s’appelle l’intemporalité, ou mieux, l’atemporalité. Camus, en ce sens, est un classique. C’est dans ses deux essais sus-évoqués que, en grande partie, j’ai trouvé mes réponses.  Fin de la parenthèse.

     « Le seul problème philosophique vraiment sérieux, c’est le suicide. » La première phrase du Mythe de Sisyphe donne le ton. L’homme, face à l’absurde, qui est ce sentiment qui « naît de la confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde », a tendance à trouver refuge dans le suicide, puisque la question cruciale qui se pose à lui, à savoir « la vie vaut-elle la peine d’être vécue ? », reste éternellement sans réponse. Cependant, cette confrontation, si elle ne donne aucune forme de valeur connue à la vie, impose au moins à l’homme de créer ses propres valeurs, et de vouloir vivre. La confrontation qui produit l’absurde est nécessaire. L’absurde est nécessaire. Il faut affronter la contradiction, et non la supprimer en supprimant l’un des éléments de la confrontation, l’homme par le suicide. La condition humaine, en tant qu’elle est souvent misérable, appelle, par une forme de dialectique permanente entre l’espoir désespéré et le néant, l’homme à se poser en tant que maître de ses valeurs propres. L’homme doit accepter l’absurde. Il doit s’en servir pour mieux le combattre. Il doit s’en servir pour mieux se révolter et vivre. Mais en aucun cas, il ne doit, sous peine de déchoir, se suicider. En s’immolant par le feu, les hommes dont j’ai parlé refusent la révolte qu’ils croient peut-être instaurer par leur acte. En quittant, ils ne posent rien. L’absurdité de leur condition, née d’une conjoncture sociale de plus en plus difficile, à laquelle l’Etat ne répond pas, les a menés au désespoir. Mais ce désespoir, au lieu de les mener à la révolte humaine, au lieu de leur faire éprouver cette soif de vivre encore et de dire non, les a menés à la mort négative. Lorsque l’absurde se pose à lui, l’homme doit opposer la révolte née du désespoir, et non le désespoir qui donne naissance au néant. Le suicide, dans une situation absurde, ne peut jamais être une réponse, ou alors, réponse vide. L’on tourne le dos à la menace, on lui prête le flanc, on lui tend le fouet, on lui facilite la tâche en se tuant, alors que l’on devrait lui faire face. Faire face, ou plutôt, faire volte-face. Etymologiquement, d’ailleurs, et Camus le souligne dans L’homme révolté, le révolté est « celui qui fait volte-face. »

     La vie vaut-elle la peine d’être vécue, dans certaines conditions humiliantes ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que quelles que soient les conditions, un homme doit donner valeur à sa vie. Or, on ne donne valeur à une vie qu’en vivant, en se battant pour elle. Et s’il arrive que l’on meure en essayant de s’affirmer, alors cette mort pour la vie aura constitué en elle-même un gage de valeur : l’on tenait alors à la vie, celle-ci aura valu qu’on la vive, car on sera mort en la défendant. Mourir est insensé, certes, mais mourir pour la simple vie pose déjà un semblant de sens. Le suicide, à la question de la valeur ou non de la vie, ne répond même pas « non », comme on pourrait le penser. Bien sûr, il semble évident que, pour l’homme qui se suicide, la vie ne vaut pas/plus la peine d’être vécue. Mais ceci n’est que l’apparence. A mon sens, la vie de l’homme qui se suicide n’aura pas eu de valeur parce qu’il lui en a refusé une, tout simplement. Ce n’est pas parce que sa vie ne valait pas la peine d’être vécue qu’il s’est suicidé ; c’est parce qu’il s’est suicidé qu’elle ne valait pas la peine d’être vécue. Ce n’est pas la vie qui dicte et porte objectivement en elle un sens. C’est l’homme qui lui en donne un. Et quand bien même il ne trouverait rien en dehors de lui (amour d’une femme ou d’un homme, sourire d’un enfant, attachement à ses parents etc.) qui puisse justifier qu’il veuille lui donner sens, ce qui est possible, il lui resterait sa propre existence à faire valoir. En toutes choses, l’homme est responsable et libre.

     En s’immolant par le feu, ces hommes dont, je le répète, les justifications me dépassent, ont, et cela, je peux au moins le dire, refusé d’être libres. La force qui les a poussés à se suicider n’est pas le désir de liberté des révoltés, mais autre chose, de négatif, de vague, qui s’apparente au renoncement, qui est tout le contraire de la liberté. On ne choisit pas de renoncer à la vie : on y renonce par désespoir. En se suicidant, on ne se révolte pas. On meurt. Et l’absurde aura gagné sans être combattu

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Le Suicide et la Révolte. (Partie I)

1 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Réflexions rafistolées.

Note: Ce billet aurait été trop long, et donc peu commode à lire, si je l’avais posté en une seule fois, dans son intégralité. J’ai donc décidé, pour en faciliter et la lecture et la compréhension, de le diviser en trois parties. En voici la première. Les deux autres suivront au cours de la semaine.

 

     En tant qu’homme, en tant que simple homme, et non en tant qu’insignifiant apprenti penseur, je ne comprends pas la vague d’immolations par le feu qui déferle actuellement sur le Sénégal. Je ne la comprends pas. Je parle de vague. Le mot peut paraître exagéré, si l’on sait qu’il n’y en a eu « que » deux, pour l’instant, qui se soient terminées par la mort de leurs auteurs (celle de Bocar Bocoum et celle de Ahmed Tidiane Bâ). « Que » deux. Mais l’on parle de morts d’homme. On parle ici de la mort, dont il ne faut pas faire bon marché, quel que soit le nombre d’individus qu’elle a fauchés. Deux morts humaines, deux incarnations de l’irréparable, c’est déjà trop.

     Je vous vois venir. Mais non : je ne fais pas de morale. Oui, je sais que des morts, il y en a tous les jours, des milliers à travers le monde, dont on ne s’émeut pas, dont on ne prend même pas conscience, dont, à la limite, on se fiche totalement. A quoi bon s’en soucier, en effet, si c’est, d’une certaine manière, inscrit dans l’ordre naturel des choses ? Des hommes meurent de maladie : l’étude des règles du corps humain (biologie, médecine, anatomie, etc…), ou Dieu peuvent le justifier. Des hommes meurent de mort naturelle : la nature, ou Dieu, peuvent le justifier. Des kamikazes meurent : la foi en une cause qu’ils veulent supérieure et sublime, ou Dieu (décidément) peuvent justifier leur mort, quoique pour ce qui est des kamikazes, la chose est à nuancer, ne se situant à mon avis pas à une dimension comparable. Des hommes, des femmes, des enfants innocents meurent chaque jour dans des situations et des conditions incompréhensibles (conflits armés, faim, misère..). Mais mêmes ces morts là, injustifiables à mon sens, on les explique (quel autre terme utiliser ?) néanmoins par la nécessité des guerres, la lutte pour la justice, le combat pour la paix, la croisade contre le terrorisme, ou par d’autres choses, qui valent ce qu’elles valent : la violence humaine, la déraison humaine, la méchanceté humaine, la mondialisation qui fractionne le monde et creuse les inégalités, la politique, la course à la puissance, les idéologies, l’honneur, l’ethnie. Même l’homme qui tue un autre homme pour une femme pourra brandir son amour comme explication, ou, c’est selon, comme justification. Eros justifie l’avènement de Thanatos. Si, si, c’est possible ! La gémellité inextricable dans laquelle sont prises ces deux entités n’est pas qu’une légende grecque : on la voit à l’œuvre au quotidien, dans des tragédies sans nom.  

     Ce que je veux dire à travers tous ces exemples, comprenez-le, c’est qu’un nombre infini de morts, des plus banales aux plus ignominieuses dans leur événement (la façon dont elles se produisent), des plus singulières aux plus massives, de celles qui relèvent de meurtres ou de crimes à celles qui sont naturelles et/ou divines, toutes ces morts là peuvent être justifiées sans être forcément justifiables, ou, du moins, expliquées sans être nécessairement raisonnables. Les hommes arrivent à donner des raisons à tout, même à leur folie, pour se sentir moins coupables ou pour continuer leurs actes, fussent-ils meurtriers et abominables. Ainsi soit-il. Cela révolte ou non. Moi, ça me révolte. Mais ma révolte ne signifie rien, ou pas grand-chose : le monde, lui, poursuit son cours, écrase tout, presque indifférent à toutes les protestations et indignations, et le Ciel se tait, comme d’habitude. Il n’y a pas de hiérarchie dans la mort, puisque le résultat ne varie jamais. Quant aux explications-justifications, elles donnent un semblant de hiérarchie (certaines morts étant plus nécessaires que d’autres), mais au fond, elles n’empêchent pas non plus la tragédie d’une mort humaine, et la suppression de la vie. Toute mort, objectivement, prise pour elle-même, indépendamment de toute valeur qu’on assigne à l’être qui la subit, indépendamment de toute explication, en dehors de toute forme de justification, de cause, n’a pas de sens. Qu’est-ce que cela veut-dire, que toute mort n’a pas de sens ? Ceci : que toute mort, sur le plan métaphysique, n’a qu’un sens : le non-sens. Encore ceci : que toute mort signifie bien quelque chose : le rien. Mourir est insensé.

     Mais les morts dont je vous parle là ne me semblent pas seulement insensées (absence de valeur, de sens), elles sont, en plus, totalement absurdes (inexistence -qui n’est pas la simple absence- de l’échelle des valeurs et du sens). Elles ne signifient pas. Aucune valeur, s’agît-elle du rien, n’est signifiée par elles. Elles sont absurdes car elles ne se justifient pas, ou plutôt, parce qu’elles ont une justification absurde. La nature ne les justifie pas. La lutte pour quelque cause supérieure ne les justifie pas plus. Dieu Lui-même ne peut les justifier. Seul semble les justifier cette chose que l’on appelle « le désespoir. » Mais qu’est-ce que c’est? Deux réponses sont possibles.

     Le désespoir peut en effet être le levier d’une action, fût-elle elle-même désespérée, pour sortir de cet état, car l’on ne veut ni y demeurer, ni renoncer à la vie : le désespoir alors a un sens, car il affirme quelque chose : il est positif, et l’Homme qu’il a mis en branle est courageux. Il veut vivre et se battre. C’est un révolté. Mais le désespoir a une autre signification, il peut mener ailleurs. En effet, il est négatif si l’action qu’il provoque mène au renoncement. Cette suite que l’on donne au désespoir n’affirme rien, sinon le désespoir lui-même. Il est négatif car il fait renoncer l’Homme qu’il frappe. Cet Homme est tout le contraire du révolté. Le mouvement auquel le désespoir a donné lieu chez lui le fait sombrer dans les abîmes du renoncement, alors qu’il faisait s’élancer le révolté vers la lumière de l’affirmation et de ce qu’il pourra appeler, par exemple, sa liberté. Le désespéré qui ne renonce pas dit oui à la révolte, et non au désespoir. Le désespéré qui renonce dit non à la révolte en croyant lui dire oui, et dit oui au désespoir. Il dit oui à la mort. Il précipite la mort, la sienne ; il en est l’artisan.

     Il se suicide.

   L’immolation par le feu est une approbation du désespoir, c’est-à-dire un renoncement. Le renoncement est ici synonyme de suicide. Et le suicide, en aucun cas, ne peut-être une forme de révolte. Car l’on ne se révolte pas en renonçant. Je vais essayer de le montrer.

     Vous comprenez maintenant pourquoi je ne comprends pas toutes ces immolations. Aux deux qui ont eu lieu au Sénégal, il faut rajouter celle, antérieure, de ce jeune marchand, Mohamed Bouazizi, qui a eu lieu en Tunisie, à la veille de la Révolution du Jasmin. Mais un suicide (ou une tentative de le faire, comme l’est l’immolation par le feu) ne se justifie pas par un désir de révolte. Ca en est même tout le contraire. Le désespoir peut mener à un désir de révolte, mais le désir de révolte ne peut jamais s’incarner dans le suicide. Voilà pourquoi je considère ces trois morts, surtout celle des deux sénégalais, parce qu’elles sont postérieures, comme absurdes. Je ne sais ce qu’ont voulu exprimer ces deux pauvres compatriotes en se suicidant. Leur cause, si tant est que chacun en ait eu une, me dépasse. Mais si c’est le désespoir, ils ont eu tort. Si c’est la révolte, ils se sont trompés. Car ils sont morts. Le suicide n’incarne aucune révolte, et la révolte ne peut trouver son expression dans le suicide. L’abandon n’est pas une protestation. En Tunisie, la mort triste de Mohamed Bouazizi, même si j’ai déploré ici qu’on puisse lui assigner ce rôle (et faire de son auteur un martyr), a pu être un catalyseur de désespoir, et lancer la révolution. Supposons. Mais cela ne signifie absolument pas qu’en tentant ainsi de se suicider, ce jeune homme avait en vue la révolution, et l’éveil de ses compatriotes. Vous pensez bien qu’il aurait aimé en faire partie. Tout suicide est un acte individuel, solitaire, qui n’engage que son auteur. La révolte, elle, engage, dans son essence, tous les hommes de même condition. La révolte n’est jamais solitaire, elle est toujours solidaire. Si, maintenant, et ce n’est qu’une hypothèse, mais à envisager, les deux sénégalais, en s’immolant, ont eu l’idée de lancer une révolution, ils se seront doublement trompés : ils auront cru protester alors qu’ils ne faisaient que renoncer, et ensuite, leur acte, parce qu’il n’engageait qu’eux, n’aura servi, disons le, à rien de positif.

     J’espère que les sénégalais et, surtout, les autorités sénégalaises prendront leurs responsabilités et  mettront fin à cette tendance aux suicides. Ceux-ci sont inutiles et vains, et cela pour plusieurs raisons que je vais essayer de dire. Au peuple, je dis ceci : au désespoir, il faut répondre par autre chose que la mort. Autre chose ? La révolte humaine, qui est un mouvement élémentaire, et qui signifie juste, sans considération historique (d’où la fameuse différence entre révolte et révolution) le refus de l’homme de ce qui le nie, lui et sa dignité, et l’abaisse au rang des choses et des bêtes. 

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