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L'idéalisme est un humanisme.

27 Février 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Errances philosophiques.

     J’ai toujours cru à l’abstraction. Je ne peux plus le nier, et cela serait d’ailleurs inutile : on n’échappe pas à soi-même. Je m’en accommode donc. Oui, je crois en l’Amour, en l’existence du Bien et du Mal (même s’ils sont aussi banals l’un que l’autre, à mon avis), en l’Homme, à la grandeur humaine, à la générosité, etc. Peut-être viendra-t-il un temps où tout cela m’apparaîtra comme une formidable imbécillité. Mais ce temps n’est pas encore arrivé. Il fut une époque, pas si lointaine que cela, où une forme de désenchantement du monde me poussait à le regarder avec des yeux que je voulais lucides, mais qui n’étaient en réalité que désabusés, désespérés, et, à la longue, méchants. La lucidité n’est pas la noirceur, et il ne faut point l’alimenter, ou pire, la confondre avec le cynisme. Le faisant, on pense mal, car on pense contre soi. On fait preuve de mauvaise foi. Or, je pense que la valeur d’un homme se juge à la cohérence qu’il a avec lui-même. « Ruser avec ses principes » est le début du malheur.

     Que l’on me comprenne : je ne dis pas que le cynisme n’est pas humain. Il l’est parfaitement, chez certains. A ceux-là, que bien leur prenne de voir le monde ainsi, de traiter les hommes ainsi. C’est leur manière d’être eux-mêmes, d’exister ; cela, nul ne saurait leur en faire le reproche. Ce que je dis, c’est qu’il ne faut pas, dans un mécanisme de pensée que je rencontre hélas de plus en plus souvent, croire que la seule façon de vivre bien est d’être cynique envers la vie. L’essentiel ici est de vivre juste, c’est-à-dire en accord avec soi-même, suivant les idées qu’on aura pensées soi-même. L’essentiel ici est d’être vrai envers soi.

     Il y a dans nos sociétés des vagues, des tendances. Il est très drôle de voir que les hommes croient y être indépendants, alors qu’ils sont de plain-pied dans les effets de masse. L’on croit être libre. L’on est qu’un chaînon. Une forme de « massification des individus », et il n’y a au fond pas vraiment de contradiction dans l’expression, produit des « types ». Il faut être « ainsi », ou vivre dans la marge. Et dire que nous sommes censés être à l’ère de la liberté… Pâle liberté, illusoire liberté donc, que celle-ci. Nous ne sommes plus loin de l’obscurantisme. Il faudrait peut-être de nouvelles Lumières, et un rappel de l’injonction kantienne du « penser par soi-même. »

     Je me suis un peu éloigné de mon problème initial. C’est qu’il fallait que je montre ce qui me semble en être le levier principal.

     Je vis dans une époque où il ne fait pas bon croire aux idées. L’on est vite taxé de rêveur. « Idéaliste » est devenu une insulte. Cela est synonyme souvent de niais, de candide, d’utopiste, de con. Mais tout cela est faux, et l’amalgame est injuste. Croire aux idées n’exclut pas l’immersion totale dans le monde et dans la réalité. Simplement, la nécessité de changer certaines choses impose que l’on pense, que l’on veuille encore faire confiance à la raison (malgré les dérives auxquelles elle a mené l’humanité), et aux idées qu’elle produit. Nous n’avons que la raison, et elle produit des idées qu’il nous revient de juger, et de mettre ou non en pratique. Le hiatus qui a longtemps prévalu, et qui prévaut encore, entre l’idéalisme et le matérialisme me semble absurde. Les idées sont au service du réel. L’action sur le réel est le prolongement d’une idée. Cela s’arrête là.

     Je l’ai déjà dit ici, je ne crois pas que l’optimisme ou le pessimisme aient tous deux quelque sens, à l’échelle humaine. La complexité de l’Homme interdit toute adhésion à ces façons prédéfinies de le penser. Ce qui est décisif, par contre, c’est d’être capable de replacer l’Homme, et la raison humaine, au cœur des événements de leur temps. Ce recentrage ne signifie pas que l’homme soit « maître et possesseur de la nature », ou qu’il soit guide absolu. On sait les monumentales erreurs auxquelles nous a conduits l’anthropocentrisme au cours des siècles, et « l’Homme n’est pas un empire dans un empire », comme le disait Spinoza. Ce recentrage signifie juste que l’Homme est responsable, car libre et doté d’une raison dont il doit user pour améliorer son sort, et celui du monde.

    Il faut prendre parti, et ne pas simplement se contenter, dans cette manière de penser qui nie la capacité des hommes à pouvoir incarner le progrès, de tout détruire, en prétendant être détaché des choses et des problèmes de ce monde. L’indifférence est impossible ici. Il est très facile d’être cynique. Mais il est lâche de demeurer dans le cynisme par crainte d’être impuissant face à la vie et ses obstacles et ses horreurs, par peur, surtout, d’être victime du cynisme moqueur des autres. Il faut oser penser, ce qui implique que l’on puisse se tromper, et oser mettre cette pensée au service d’un agir. Les combats se gagnent ou se perdent, mais encore faut-il les mener. Et face aux idées, la seule posture valable est l’attitude critique, non le cynisme qui, exacerbé, vire au nihilisme ; c’est la déconstruction, non la destruction pure et simple.

     J’entends d’ici la tempête. Mais non : l’affaire n’est pas de se chercher des combats, de s’en inventer, d’être à la recherche de cavalcades glorieuses et chevaleresques. Ce serait absurde et risible. L’affaire est d’être prêt à penser les problèmes qui se posent à nous chaque jour, au quotidien, de ne pas les fuir. Toute l’affaire de cette existence, tout son enjeu, toute sa difficulté, c’est d’être heureux dignement. 

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Soleil Gris.

21 Février 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

    Il faut croire que je suis maudit. Mais cela me va bien, apparemment. Je produis de grandes choses dans cet état. L’on est ivre dans le bonheur comme on l’est dans ses misères. Seulement, alors que l’ivresse du bonheur peut être collective, et l’est peut-être toujours d’ailleurs, l’ivresse du malheur, au contraire, s’éprouve fatalement dans la solitude la plus absolue. Elle est égoïste, la bougresse, la misérable !  On me prend entière ou pas du tout ! Je vais vous prendre entière, madame, je n’ai pas le choix. Ou plutôt non, c’est vous qui me prenez entier. Mais je suis un menu bien fretin. Soyez bonne avec moi.

     Diable. Où aller ? Qui voir ? Nulle part. Personne. Alors savourons, savourons ! Trinquons. Délectons-nous en. Entre moi et moi-même, la symbiose est enfin trouvée : elle se fera  dans le rire que lancent dans la nuit les pirates aux jambes de bois, ces mille et un Long John Silver debout, et qui ne meurent jamais. Heureuse occasion. « Nous étions quinze hommes sur le coffre de l’homme mort… Et une bouteille de rhum. La boisson et le Diable ont fait le reste… »

     « Un homme, ça peut être détruit, mais pas vaincu. » Oui, Ernest ! Bravo, Santiago. Toi, t’es un camarade.

     La seule ivresse du monde qui mérite d’être vécue sur terre, c’est l’espoir, cette religion de l’humanité. Allons, allons.

     Voici le type d’articles qu’il ne faudra jamais que je réécrive. Jamais de morale. Jamais de pathos. Mais je me rassure en me disant que ce n’est pas totalement un morceau de morale, c’en est plutôt un de banal quotidien ; que ce n’est pas un bout de pathos, juste un bout de vous. Mais que voulez-vous ? La vraie méchanceté est l’art d’être sciemment contagieux…

     Quand sa fille, Catherine, a trouvé Albert Camus, alors dévasté par la polémique avec les tenants des Temps Modernes, Francis Jeanson et surtout Sartre, voici le dialogue, court et tragique, d’autant plus tragique qu’il fut court, qui s’engagea entre eux :

« Tu es triste, papa ?

-Non, je suis seul. »

     C’eût été moi, avec ma fille, en ce moment, j’aurais répondu la même chose. Puis j’aurais ajouté, entre mes dents, dans ma barbe, pour moi-même : « Mais tout le monde l’est sans le savoir. » Enfin, j’aurais pris ma fille dans mes bras, et nous aurions tué ensemble toutes les solitudes de ce monde. 

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La Représentation.

19 Février 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

    Ce monde est d’une drôlerie inénarrable. Et la seule attitude valable face à lui, ses horreurs, ses petites choses, ses mesquineries, ses splendeurs, ces crapuleries, ses misères, ses morts, ses crânes vides et ses cœurs desséchés, ce n’est peut-être finalement que le sourire.

     Je crois de plus en plus que Dieu possède un sens de l’humour très développé, sinon, même-Lui n’aurait pas supporté longtemps ce cirque dramatique. Des hauteurs où Il s’est depuis longtemps retiré, Il doit bien rire, Le Bon Dieu, face au spectacle de ce monde et des petits êtres qui y fourmillent et s’y débattent vainement. L'argument ultime et implacable du silence Dieu, c’est que la liberté humaine existe, bien sûr. Et si c’est Lui qui l’a créée, alors ce fut la plus géniale de ses inspirations. Maintenant, « Le Ciel se lisse la barbe », et le monde creuse sa tombe en croyant chercher de l’or. Ainsi soit-il.

   J’ai assisté aujourd’hui, dans une gare, à un spectacle dont je ne savais s’il fallait rire ou pleurer. Mon visage s’est tordu dans une grimace absurde. Avec le recul, j’en ris. Oyez plutôt.

    Assis à une table de café, je suivais distraitement du regard une vieille femme dont la difficulté à se mouvoir m’avait tout de suite frappé. Elle était pliée en deux, terriblement voûtée, dans une position où le buste semblait parallèle au sol. La tête, grosse et disproportionnée par rapport au corps famélique, me semblait menacer de tomber à chaque fois que son cou, qu’elle devait avoir fort puissant pour qu’elle pût ainsi lever la tête et détacher ses yeux du sol, était sollicité. Elle mendiait. Elle faisait de petits pas, avançait lentement et tout son corps était parcouru de tremblements spasmodiques, frénétiques, nerveux. Quant au visage, il représentait exactement ce que Balzac nommait « la misère sans poésie ». Il n’y avait rien : aucune lueur, aucune peine, aucune expression. Il y avait seulement quelques milliers de rides et des yeux vides, la bouche avide et le front aride. Elle mendiait. Ce qui me fascinait, c’était cette sorte d’abnégation qui l’animait. On lui donna une pièce. Puis, coup sur coup, une deuxième. La chance existait.

    Mais c’est ici que la chose tourna à la comédie.

   Je vis la dame se redresser prestement, avec une souplesse féline. Elle marcha droit, entra dans le café d’où je l’observais, acheta un chocolat chaud et un cookie, but le chocolat d’une traite devant mes yeux abasourdis, puis donna le cookie à un petit enfant qui venait de la rejoindre avec un grand sourire. Elle lui dit quelques mots dans une langue que je ne compris pas. L’enfant prit le cookie, puis sortit en courant. Je le suivis des yeux : il alla s’arrêter près d’un distributeur automatique de billets de train, d’où il pouvait observer la vieille femme faire son travail. Mes yeux revinrent sur celle-ci. Avec la même élégance, elle sortit du café, fit quelques pas. Regarda à droite, puis à gauche : évidemment, personne ne prêtait attention à personne. C’était parfait. Elle se courba. Je grimaçai. Elle activa la fonction « tremblements ». J’admirais l’art. Puis elle reprit sa quête. Il me sembla que personne à part moi n’avait fait attention à la scène. J’en frémis. Mais de quoi ?

   On lui donna une pièce. Puis une seconde. Je me précipitai dehors, et lui en donnai une troisième, de vingt centimes. Telle virtuosité théâtrale méritait récompense. Telle lutte face au monde et aux hommes méritait applaudissements. Etait-elle hypocrite ? Etait-elle menteuse ? Etait-elle immorale ? Oui. Mais l’était-elle plus que tous ceux qui peuplaient cette gare, moi inclus ? Répondre est plus difficile. Elle, survivait. Dans la débandade, l’on n’espère que son salut. Les autres ? Qu’ils crèvent, la gueule ouverte, dans un caniveau sordide (Merci pour la formule, les ami(e)s!).

   Beau monde que le nôtre, où les pauvres mêmes sont des prestidigitateurs et acteurs de grand talent. Maintenant que la morale est morte, ou, mettons-y un peu d’espoir, moribonde, vive la comédie ! Le rideau s’est levé. Le public est en place. Le Génial metteur en scène aussi. C'est à nous. Tâchons de jouer juste. Non pas forcément bien ou mal, mais juste.  

 

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La Course.

13 Février 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     Je me suis souvent demandé pourquoi les Hommes avaient souvent besoin qu’il y ait quelqu’un, un autre Homme, à côté, ou en-dessous d’eux, dont aimaient dire du mal.

     J’ai longtemps dit : c’est pour se sentir exister. Cela, cette réponse générale, je la donnais quand j’étais au seuil de l’adolescence, vers douze ou treize ans. Ensuite, quelques années plus tard, vers dix-huit ans, j’ai trouvé une autre réponse, plus précise : c’est pour se sentir plus innocents. 

     Ce matin, au réveil, telle une illumination, une autre réponse m’est apparue. En fait, je me trompais : ce n’est pas par la positive (par la course à l’innocence) qu’il faut essayer de résoudre la chose. Il n’y a pas grand-chose de positif, vous le savez. En raisonnant par la négative, j’ai trouvé une réponse qui, me semble-t-il, est plus probable, plus juste. Ce n’est donc pas pour se sentir plus innocents. C’est pour se sentir moins coupables, moins minables. Chacun cherche un miroir, pour se dire : «Ah !  Je ne suis donc pas le seul, lui aussi est ainsi. Et d’ailleurs, il est plus indigent que moi. » Puis l’on est fier. Non d’être meilleur que l’autre, mais d’être « moins pire » que lui.  

     Tant qu’à être au fond du gouffre, faisons de sorte que d’autres y tombent. Tant qu’à ne pas avancer, cherchons à faire reculer les autres. Et le moon walk. Et le croc-en-jambe. Mais qu’y-a-t-il d’autre ? C’est la compétition, ici. En-dessous de la ceinture, c’est permis, c’est même recommandé. Cela s’appelle le progrès. Cela s’appelle aussi la hiérarchisation (je n’ose dire nivellement) par le bas.

     L’humanité (avec un petit « h », et je suis généreux) est parfois un honneur. 

 

     P.S: Le premier qui pense que je suis pessimiste aura le malheur d'être un optimiste. Et ce sera bien fait pour lui. Car je crois qu'en ce qui concerne les Hommes, le pessimisme et l'optimisme ne signifient rien.

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Draguer, Charmer, Séduire (Acte III)

12 Février 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Mauvaise foi et autres méchancetés...

     Séduire. Je n’ai pas grand-chose à dire sur les séducteurs.

     Ce sont des araignées, avec tout ce que l’animal a de perfide, de sournois, d’effrayant. Mais avant tout, le séducteur est quelqu’un d’extrêmement intelligent. C’est un génie. C’est non avec les faiblesses de la personne qu’il tente de séduire qu’il va arriver à ses fins, mais avec les forces propres de cette dernière, qu’il va arriver à la faire tomber dans sa toile. Il ne force rien. Il donne l’impression de ne rien faire, mais derrière cette apparence passive, un jeu diabolique se met en place, et l’étau se resserre imperceptiblement. Le compliment discret, mais diablement puissant, le regard effacé, mais tellement éloquent, la diction simple, mais ravageuse, l’élégance sans extravagance, voici les principaux éléments de l’arsenal du séducteur ; arsenal d’autant plus efficace qu’il est latent, insidieux dans son action.

     Tout séducteur est un charmeur. C’est-à-dire que, joueur invétéré, il a pour objet non la personne en elle-même, mais cette chose immatérielle, métaphysique, qui l’unit à elle : la conquête. Tout séducteur est également un dragueur : il y a du Narcisse en lui, une volonté de se prouver quelque chose. Cependant, à ces deux caractéristiques, le séducteur ajoute une troisième, qui lui confère toute sa singularité : il est un danger pour lui-même. En séduisant, il s’expose à cette chose qu’il craint tant : l’attirance pour l’autre. Car voyez vous, les plus grands séducteurs ont peur de l’amour. Ils n’en veulent pas, ça les tuerait. Ils ne savent qu’en faire. Ils séduisent pour s’occuper, faire diversion, se protéger de l’amour, mais ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’en séduisant, ils peuvent parfois être eux-mêmes séduits, et tomber amoureux, ce qui signifierait leur fin, du moins en tant que séducteur. Que dis-je ? Ils ne le savent pas ? Certains d’entre eux le savent parfaitement.  Mais c’est cela qui  les intéresse : le risque, la limite ultime, l’exercice de funambulisme. La possibilité du cou brisé sur le sol des sentiments. La séduction est une arme fatale : autant pour la personne qui la subit que pour celle qui l’exerce. J’ai utilisé tout à l’heure l’image de l’araignée. Je la change : prenez celle du scorpion. Son dard est un poison pour l’ennemi, mais le danger, c’est que le dard pique parfois son possesseur. Telle est l’ambivalence de la séduction, et la condition –désirable ou pas ?- du séducteur.   

     Tous les mythes de grands séducteurs que la littérature nous offre finissent d’ailleurs par mourir de leur jeu : Dom Juan, Le Vicomte de Valmont, Dorian Gray, soit pour défier Dieu jusqu’à l’ultime souffle (Dom Juan), soit en se débattant dans le piège qu’ils ont eux-mêmes dressé, et dont ils ne peuvent s’échapper (Valmont), soit en payant le prix de leur séduction, leur âme, à l’Enfer (Dorian Gray).

     Il y a bien eu un séducteur célèbre –et réel- qui survécut à ses aventures: Casanova. Mais lui, il ne refusait pas l’amour. Il l’assumait.

     J’arrête là mon analyse sur les séducteurs. Ce sont des personnages complexes, que, -je l’avoue humblement- je n’ai pas encore cerné (sans doute est-ce là leur nature, que de se fondre dans le paysage), mais dont je suis néanmoins très curieux. Je reviendrai à la charge, dès que j’en rencontrerai d’avantage. Pour l’instant, le seul que je sois certain de connaître, c’est le Diable.  

     Voilà. La trilogie est terminée. Draguer, charmer, séduire. Messieurs, Mesdames, choisissez, faites vos jeux. Vous vous y reconnaîtrez peut-être.

     Et moi, dans tout ça ? Moi ? Je me tais. C’est une nouvelle technique, une nouvelle catégorie, dont je suis le seul spécimen. Inutile donc que je l’explique.   

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Draguer, Charmer, Séduire. (Acte II)

7 Février 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Mauvaise foi et autres méchancetés...

   Charmer. Ou l’art de plaire finement, intelligemment, sans en avoir l’air et, parfois, dans l’inconscience la plus absolue.

     Je dois vous avouer que c’est avec cette catégorie d’individus que j’ai eu le plus de mal, car sans être des dragueurs, et refusant d’être des séducteurs, les charmeurs sont le seuil, la zone grise. Ne pouvant cependant être réduits à une catégorie de transition, car ayant eux-mêmes leurs caractéristiques propres, les charmeurs ont l’élégance et la cruauté suprêmes des bourreaux des cœurs. J’essaierai d’expliquer pourquoi tout à l’heure. Mais pour faciliter les choses, j’ai essayé de trouver une formule qui me semble définir assez bien ces êtres inclassables : un charmeur est un séducteur qui drague: moins diabolique et précis que le premier cité, plus raffiné qu'un simple dragueur.

     Le charmeur est le rapport entre le charmeur (sans jeu de mots) de serpent, et le serpent lui-même. Ce qui l’intéresse, c’est le la façon dont le lien s’établit, la forme et l’intensité du regard, la douceur de la musique. Il est le lien, le regard, la musique. Plus clairement, le charmeur est toujours dans la dialectique amoureuse, et il veut y rester.

     Epris de vent et de liberté, quelle que soit la gravité de la situation, il joue.  

     L’art de plaire est pour lui un amusement. Il ne drague pas, il ne séduit pas: la fin de son action n’est pas extérieure ou intrinsèque à l’action elle-même. En d’autres termes, le but du charmeur ne  réside ni dans l’objet charmé (l’autre), ni dans le sujet charmant (lui), mais dans le charme lui-même, qui est le processus magique qui unit les deux. L’objet du charmeur, c’est le déploiement du charme. Méfiez-vous de ces êtres : sont des philosophes du cœur. Ils s’interrogent sur la manière dont deux personnes peuvent être amenées à n’en former qu’une (ou presque). Le charmeur s’interroge, s’étonne, prend plaisir à constater les effets du charme, et ne veut en sortir. C’est dans ce sens qu’il est cruel : l’autre serait-il en train de se pâmer d’amour pour lui qu’il ne s’en soucierait pas. Il ne le verrait même pas. Il serait capable de le laisser mourir. Mais ce n’est pas de la méchanceté. La magie de la fusion, le jeu et sa forme le subjuguent à un point tel qu’il ne voit rien d’autre. C’est un extasié, un transi, un esthète, un exalté, un innocent que sa passion rend coupable. C’est un fou. Spectacle n’est plus saisissant que la rencontre d’un charmeur et d’une charmeuse. Voyez un hôpital psychiatrique, mettez-y deux patients, dont chacun survit parce que l’autre est là, et vous aurez la chose. Un charmeur n’est véritablement heureux qu’avec une personne d’une mentalité semblable à la sienne. Leur relation est en chantier perpétuel, et c’est justement cela qui fait leur bonheur. Et leur malheur.

     Il y a ceux qui charment inconsciemment. On dit d’eux, platement, qu’ils « ont du charme ». Eux-mêmes ne le savent pas encore, mais le jour où ils s’en rendront compte-ce qui arrivera tôt ou tard, ils deviendront comme les autres. Faire vivre le charme deviendra leur seule raison d’être dans le monde des rapports amoureux.

     Et puis il y a également les gens charmants. Certes, mais ils n’ont pas plus de deux années. Seuls les bébés sont charmants. Ils incarnent le charme dans sa dimension la plus innocente et la plus pure, donc la plus vraie : l’enfance. Eux, ne font rien : leur charme est lié non à leur existence (c’est-à-dire à une suite d’actions ou à une façon d’être), mais à leur essence, d’où leur différence avec les charmeurs inconscients. Au-delà des couches, l’on n’est plus charmant, mais charmeur. Inconscient ou volontaire, qu’importe! Juste coupable, mais d’une culpabilité que personne ne voit.

     Les authentiques charmeurs sont aujourd’hui des êtres rares, une espèce en voie d’extinction. Mais les quelques spécimens qui demeurent sont des monuments, des légendes à ménager. Ils sont les seuls, dans cette jungle du "plaire", à être passionnés, pénétrés par ce qu’ils font. Chez eux, le mot « art » revêt tout son sens. Désintéressés bien que joailliers. Détachés mais bijoutiers. Aériens et bohêmes. Orfèvres quoique bourreaux, parfois.

      Il y eut la théorie de « l’art pour l’art », celle de Théophile Gautier, poète parnassien.  

      Il y a désormais celle du « charme pour le charme », inventée par et pour les charmeurs. 

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Draguer, Charmer, Séduire. (Acte I)

6 Février 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Mauvaise foi et autres méchancetés...

   Tous trois sont détestables ! Préférez-leur la simplicité, la vérité et le bonheur d’« aimer. »

   Mais comme il faut toujours choisir, et qu’aimer est un élan imbécile, car inexplicable, donc malvenu dans ce monde cartésien qui ne veut plus rêver et veut tout comprendre au prisme des lumières critiques du logos (oui, j’unis la forme et le fond dans la complexité !), je vais tenter ici, sans ironie, de dresser les différences (et donc les spécificités), ainsi que les lignes de démarcation entre ces trois verbes et ces trois attitudes. Bien sûr, c’est complètement subjectif. Et bien sûr, même si j’emploie souvent le mot et les personnes qui s’y rapportent, ainsi que leurs qualificatifs au masculin, cette étude scientifique s’adresse autant aux hommes qu’aux femmes.

  Draguer. La chose est bien crétine. Pourtant, elle est plus répandue que ces deux autres rivales. Est-ce à dire que le sordide univers des affaires de cœur ne soit peuplé que de crétin(e)s ?  Allons ! Ne me faites pas dire ce que je n’ai fait qu’entrevoir en pensée n'ose penser.

  Le plus souvent, cet exercice, la drague donc, n’a d’autre fin qu’utilitaire. On drague par égoïsme ; soit pour se sentir moins seul, soit pour se prouver, ou prouver à d’autres, que l’on peut « se la/le taper », soit parce que l’on n’a besoin que de satisfaire un désir inavouable. Il reste en tout cas que dans la drague, l’autre est réduit au rang de moyen. Il/Elle n’a pas de visage, ni d’identité (je hais ce mot, mais vous comprenez), si ce n’est ceux d’intermédiaire anonyme vers…soi-même. Car oui : quand on drague, c’est toujours soi-même que l’on drague, d’une certaine manière.

   Là est la misère. Ici est le malheur.

   On se flatte. On teste sa rhétorique (car ce n’est que cela !).On s’enorgueillit. On s’infatue. Tout cela me semble tristement vide, ma foi. Il n’y a pour ainsi dire dans cet exercice aucune profondeur. L’enjeu est soi-même. La poule pond. Le dragueur drague. La tension amoureuse vers l’autre est escamotée, remplacée par une tension vers soi, au détour de l’aval sans valeur d’autrui. Tous les dragueurs sont des Narcisse. Il faut voir ces hommes et ces femmes, guindés, ridicules, sortir de longs discours remplis de vides, sans teneur. Finalement, je me demande quelle est, d’entre la personne qui drague et celle qui se fait draguer, la plus intelligente, ou plutôt, puisque tout dans ce rapport procède par le bas, la moins stupide. Il m’est d’avis que les personnes qui draguent restent malgré tout imbattables dans la misère de la pensée, car l’on peut accepter la demande d’un dragueur juste pour avoir le loisir de la voir continuer à se débattre dans le spectacle irrésistiblement hilarant de la bêtise humaine.

   J’oubliais : il y a dans cet exercice trois constantes, trois règles. La première, que la drague est un art du temps réduit: le bon dragueur drague vite, entre quelques heures et deux jours maximum, sinon l’échec est cuisant. La seconde, que le dragueur n’a justement jamais d’échec. En effet, pour cet être surpuissant, tout est toujours de la faute de l’autre, ce con, cette conne, cet inconscient, cette folle, qui n’a pas su saisir la chance de sa vie : lui ! Un dragueur ne perd jamais dans sa croisade, il ne revient jamais bredouille, ou sinon, c’est parce que l’autre n’a pas refusé (non, non, jamais !), mais fui devant son talent et son assurance.

  Savez-vous, dragueurs, pourquoi je vous adore et vous respecte, malgré tout ? Parce que vous incarnez la vanité humaine dans tout ce qu’elle a de plus sublime : le refus de la défaite. Sauf que l’adversaire, c’est le vent. Vous êtes les Don Quichotte de notre temps. Les Templiers de ces heures sombres. Des magnifiques pour l’Eternité. Des Immortels. C’est bien assez pour que je vous admire.

  Que les dragueurs et dragueuses, même s’ils n’accepteront jamais qu’ils en sont, (troisième caractéristique, que je vous livre ici) qui lisent ceci me pardonnent. C’était de l’humour. Evidemment.

Au prochain épisode : Le Charme et les charmeurs. 

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Ecce Homo.

4 Février 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Errances philosophiques.

     L’idée même que quelqu’un veuille vraiment en savoir plus sur moi commence à me sembler impossible. Aussi suis-je toujours assez gêné lorsqu'une personne me demande de parler de moi. Parler de moi : le mur infranchissable, la paralysie du langage. Parler de soi : l’impossibilité ultime, l’ignoble châtiment humain, l’infernale question, la peine capitale. La mort.

   Parler de soi. L’expression porte en elle la plus violente des contradictions ; tout homme capable de dire un mot, fût-il faux, sur lui-même, hic et nunc, devrait être pendu pour mensonge à l’humanité. L’Homme n’est rien. Ou plutôt, c’est un rien. Je crois que parvenir à parler de soi, c’est-déjà émettre un jugement de valeur. Mais que vaut un homme, dites-moi ? Que valez-vous, par exemple ? Comment savoir ce que l’on vaut, sur l’échelle des valeurs humaines? Une âme humaine me semble si insondable si complexe, si fuyante, que dire « je suis… » et y rajouter autre chose que « un homme » est faux. Je suis un homme. C’est une phrase ronde. Tout le reste est spéculation. Vous demanderais-je qui êtes-vous, que naturellement vous me répondriez « Untel. » Oui, mais ensuite ? Déjà que vous n’êtes pas Untel, un nom ne se confondant pas à l’essence, mais que pourrez vous rajouter ensuite qui fasse fondamentalement sens quant à la constitution de votre être?     

    L’on ne devrait jamais parler de qui l’on est, mais de ce que l’on fait de ce que l’on est, c’est-à-dire de ce que l’on devient. A l’être, je crois qu’il faudrait substituer l’agir ; à l’ontologie définie, le devenir ; au fini, la perspective, à la nature, la liberté. Il y a dans le livre d’Alain Finkielkraut, Nous autres, modernes une phrase qui résume assez bien cet état de fait : « L’Homme est l’être dont l’agir ne découle pas de l’être, mais dont l’être découle de l’agir. » La dernière seconde d’une existence humaine, celle-là où l’on râle, délire, agonise, essayant de retenir ce souffle qui s’échappe inexorablement, est sans doute la plus riche de toutes. C’est là que la lutte entre vie et mort est enfin juste et totalement équitable. Mais on ne la racontera jamais. Toutes les autobiographies sont, par nécessité, ontologiquement inachevées, sinon elles sont menteuses.  Heureusement d’ailleurs, car toute autre possibilité aurait été une catastrophe.

    Et puis il y a ce qu’on appelle une « identité ». Je dois avouer que je ne sais pas encore exactement ce que c’est. Une prison, l’énième, que le langage invente à l’homme, sans doute. Personnellement, je crois ne pas en posséder, ou alors, elle m’est encore infiniment obscure. Je suis noir, africain, sénégalais, Ancien Enfant de Troupe, aîné, sérère, musulman. Est- ce cela, l’identité ? Une de ces choses ? Le mélange du tout ? Autre ? Bien sûr, ils ont parlé d’identité nationale pendant longtemps. J’avais espéré comprendre, pour définir la mienne, d’identité. Ils ont débattu, beaucoup, longtemps, très longtemps, mais je n’ai jamais rien compris au fond de ce débat, je ne comprends toujours pas.

    En attendant, si l’on me demandait mon identité, ou si l’on me demandait de parler de moi, de me décrire ( ?) en quelques mots, d’étaler mes défauts et mes qualités, je cafouillerais, déglutirais confusément des bribes de mots, penserais à donner une qualité (la conscience du monde) et un défaut (la conscience du monde), puis ne répondrais rien en fin de compte. Le silence.

     Là est ma réponse, et je la considère comme la meilleure qui soit. Inutile de préciser que je vais rater tous mes entretiens d’embauche.

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