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La Semaine.

30 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Errances philosophiques.

Le lundi, désespéré, il en eut assez, et décida de se tuer au cours de la semaine.

Le mardi, d’aplomb, il fit ses préparatifs, acheta une corde et une chaise.

Le mercredi, inspiré, il écrit une belle lettre d’adieu à ses proches.

Le jeudi, mélancolique, il alla se promener une dernière fois dans ses endroits favoris.

Le vendredi, serein, il médita et pria Dieu, auquel il n’avait plus cru depuis longtemps.

Le samedi, troublé, il commença à douter : et si l’enfer existait vraiment? 

Le dimanche, honteux, le courage et le désespoir lui manquèrent pour se pendre.

Le lundi, plus accablé que jamais, l’homme se leva et décida de continuer à survivre.

     Il avait compris qu’il faisait partie de ces Hommes, nombreux, que leur désespoir maintenait en vie.

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Inhumaines délectations.

29 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

**Un étudiant et une vieille femme vivaient côte à côte. L’étudiant habitait une petite chambre. La femme habitait la rue, sous la fenêtre de l’étudiant. 

L’étudiant, depuis lors, a déménagé. L’ayant « remplacé » dans cette chambre, j’ai trouvé ce texte en rangeant mon nouveau chez moi. Je crois qu’il a été écrit par l’étudiant. Je n’ai rien modifié.

    

     « Elle dépérit sous ma fenêtre. Quelquefois, lorsqu’elle bouge dans son sommeil, des relents d’alcool et de cigarette, mêlés à pestilentielles exhalaisons de chair en putréfaction me sautent à la gorge, et me plongent dans une nausée que seuls un effort psychique surhumain, ainsi que un ou deux cachets d’aspirine parviennent à dissiper. Elle a certainement une plaie, une de plus, où viendront se repaître de grasses mouches noires et velues.  Son visage hideux et déformé par mille et une boursoufflures, sa bouche édentée, son nez écrasé, son crâne où le cheveu s’est fait rare, découragent toute velléité de lui lancer un regard, fut-il celui de l’hypocrite émotion. Toute pitié s’efface devant la laideur humaine. Elle est vilaine, crasseuse, repoussante, dégueulasse. Je l’ai entendue, ce soir, produire des bruits incongrus. Elle a la diarrhée, sa septième du mois. Elle n’avait pas dû se rendre compte que le poisson que lui avait jeté le voisin était encore pourri. Un jour, elle mourra en geignant. Je serais alors le seul à l’entendre rendre l’âme dans un long râle. Je ne réagirais alors pas. C’est ainsi.

     Cette femme n’a ni nom ni âge, ni dignité ni âme. C’est un détritus humain. Toute son existence se résume à sa condition et sa vie, semble-t-il, n’a aucun sens. Elle n’a pas d’identité, elle la mendie perpétuellement. En vain. Pour la plupart, elle n’existe que pour manger les restes périmés du réfrigérateur. Voilà le triste rôle auquel se résume son être. Pour moi, elle est la pauvre, l’infortunée, celle qui dérange par sa présence, son odeur, son regard. Je lui donne une identité. La singularité de notre relation s’est construite au-delà du simple voisinage. Les  autres ne la regardent pas, c’est à peine s’ils prennent conscience du fait qu’elle soit là. Moi, je la regarde chaque jour. Chez eux, elle inspire la plus superbe indifférence ; chez moi, le plus profond mépris. J’estime franchement être meilleur que tous ces êtres qui ne sentent pas la présence de la misérable. Ils sont des monstres. J’ai au moins le mérite-oui, le mérite- de la mépriser et de lui cracher dessus. C’est méchant, certes, et je le reconnais. Mais c’est humain. Les autres n’ont pas de cœur ; moi, j’en ai un. Que quelqu’un me soutienne le contraire ! L’indifférence n’est pas humaine. Je suis meilleur qu’eux. Autrement, ce monde est absurde.

     Nous avons un point en commun : nous sommes tous deux, d’une certaine façon, dans une zone de périphérie. Elle, a été chassée de l’empire des hommes. Moi, souvent, je ne les supporte plus. La solitude qui nous est commune se matérialise sous la forme de lugubres et terribles commerces dont nous sommes à la fois les acteurs et les pitoyables spectateurs. Elle souffre, elle pleure, elle pète, elle grelotte, elle gémit. Moi, je ne fais rien, à part la mépriser, grogner et m’agacer. Voilà la charité humaine dans toute sa grandeur. Et la nuit, ce théâtre où se joue la tragédie de l’humanité continue : noire, dramatique, froide, épouvantablement calme. La vieille continuera à m’appeler. Je persisterai à lui répondre à ma façon. L’on prolongera cette dialectique jusqu’à l’aube. Dialogues de solitaires, dialogues d’exclus, dialogues sourds, humaines et petites relations. C’est ainsi.

     Je méprise cette femme. Cela ne veut pas dire que je ne l’aime pas. Au contraire. Je l’aime parce que je la méprise. Elle est l’Autre, « l’œil qui regarde Caïn ». Elle est celle qui m’effraie, car symbolisant d’une part la misère, mais symbolisant aussi, d’autre part, une splendeur cachée. Cette splendeur, c’est celle qu’imprime toute pauvreté dans l’âme, c’est cette abnégation et cette humilité qui habitent tous les infortunés, qui leur insufflent l’énergie pour se lever chaque matin, afin d’aller à la recherche de la pitance journalière. A trop vivre dans la misère, on s’y habitue. Mieux, on l’apprivoise. Elle devient l’instrument d’une certaine libération. C’est finalement peut-être cela, que le sens de sa vie, à cette femme. « Il faut imaginer Sisyphe heureux », disait Camus. J’ai enfin compris ce que cela signifie. Moi, j’imagine cette miséreuse heureuse. Je l’admire. Mais elle ne doit jamais le savoir, sinon le charme serait rompu. Il faut que je continue à la mépriser : c’est la condition de notre survie. Car je suis certain qu’elle aussi me regarde de haut. Je dois, au pire, lui sembler imbécile, artificiel, idiot ; au mieux, lui être complètement indifférent. Dans les deux cas, tant mieux. Entre cette oubliée et moi, l’humanité naît au détour d’une non-humanité provoquée.  

Il n’y a ici qu’une chose à espérer : rencontrer un malheureux. Ou comprendre. Quoi ? Tout, parbleu ! Demain, j’irai partager mon repas avec elle. »

 

*** Voilà. Le texte s’arrête là. Je ne sais ce que vous en penserez. En tout cas, j’occupe maintenant la chambre de l’étudiant. La vieille est toujours là, sous la fenêtre.

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Implacable logique.

29 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Mauvaise foi et autres méchancetés...

Lire est un acte de paresse.

L'Homme est un animal paresseux.

Donc l'Homme est un lecteur.

 

Mohamed Mbougar Sarr, mathématicien et logicien mongol (1990 - fin du monde.) 

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Lui, Laminaire.

29 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     C’était le soir. Sa chambre était étrangement calme, bien rangée. Il y faisait chaud. Le Cahier entre les mains, au fond de son lit, à la lumière d’une lampe de chevet qui diffusait une lumière jaune et douce, rassurante, il lisait. C’est sans doute le seul moment de la journée où il tient sa pensée, la domestique. Ces vers étaient beaux. Chaque mot était beau, et avait mille et un sens. Ces vers vibraient, retentissaient, fouettaient, résonnaient. Mais l’homme était triste sans savoir pourquoi. Certains appellent cela la mélancolie, d’autres, plus tragiques, l’acédie. Mais ce n’était rien de tout cela. Il ne saurait exactement décrire le mal. Il voulut essayer, prit un cahier, nota : « une impression de vide, de néant, de solitude dans un long tunnel dont on ne voit pas la sortie. Le sang tiède. Le cœur mort. L’œil éteint. Le front lourd. Mes vingt ans m'en pèsent cinquante ce soir.»

     Puis, posant le recueil, et regardant autour de lui, il se rendit subitement compte qu’il était étranger à tout. Il ne reconnaissait rien. Rien ne lui appartenait. Le mal empira. Et il devint nauséeux.

     Dans une mer déchaînée et infinie, balloté par les furieuses vagues, le vague à l’âme, baladé par le vent,  sans destination, solitaire, perdu au milieu des flots, un laminaire lutte contre cet univers hostile et étranger. Son rocher est loin, là-bas, au-delà des vagues, sur les plages chaudes. Mais ils finiront par se retrouver. L’on finit toujours par se retrouver ici-bas. Face au monde, être patient.

     Le rocher et son laminaire. Sa famille et lui. Le pays de l’homme et l’homme. Le soleil de l’homme et l’homme.

     Rentrer. Revoir. Aimer.

     Le mal empira. 

     Mais là, il entendit une voix :

     « Partir. Mon cœur bruissait de générosités emphatiques. Partir… j’arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : '’J’ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies.’’ »

     Alors, l’homme s’endormit. Il n’était plus triste.

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Quelques mots pour éclaircir...

28 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     "... nous ne pouvons plus choisir nos problèmes. Ils nous choisissent l'un après l'autre. Acceptons d'être choisis."

Albert Camus, L'Homme révolté

 

 

     Je le sais, on me l’a dit, je le sens : mon dernier billet (La Rencontre et le Souvenir.) a pu choquer. Il a pu surprendre. Il a pu décevoir certains des quelques lecteurs, qu’ils me connaissent personnellement ou non, qui me font l’honneur de passer quelques instants sur ce blog. Ces mots ont pu heurter quelques uns. A ceux-là, que je remercie pour l’intérêt qu’ils portent à ces lignes, j’exprime mon sincère regret, non pour le texte en lui-même, mais pour la réaction qu’il a engendrée chez eux, à sa lecture. Je ne suis pas de ceux-là qui croient qu’écrire, c’est chercher à choquer en étant cynique, voire vulgaire. Il y a d’autres moyens, que je juge plus efficaces, de susciter une réaction, surtout celle d’un lecteur.

Mais ce texte, je ne le retirerai pas.

Je ne regrette pas de l’avoir écrit.

Et ceci n’est point une explication, ou pire, une justification.

     On ne doit pas s’expliquer sur tout ce qu’on écrit, sinon on tombe dans un cercle vicieux, et l’on devra s’expliquer sur tout toute sa vie : le texte a été fait ainsi, qu’il demeure et perdure ainsi. D’ailleurs ce n’est pas sans une certaine hésitation que j’écris ceci, car au fond, que je le veuille ou non, je me justifie finalement. Mais cela n’arrivera plus après. Ce n’est pas pour cela que je tiens ce blog. Ce que je dirai là vaudra pour le reste. Ce texte donc, je l’ai écrit en étant parfaitement conscient. Je l’ai choisi. Le retoucher équivaudrait à nier une réalité qui m’a habité, qui ne m’a toujours pas quitté, du reste. Cette réalité, j’ai tenté de l’exprimer du mieux que je pus, avec mes lacunes et mes hésitations, avec mes modestes capacités, avec ce dont je disposais, le langage et sa finitude, parfois avec des erreurs, mais toujours sans mentir. Toujours avec authenticité et spontanéité. Toujours sans trahison ni mystification. Jamais, enfin, sans cœur.

     Je ne veux expliquer ce que j’ai voulu dire par cette histoire, ce n'est pas l'essentiel ici. J’ai voulu dire plusieurs choses à la fois. Que chacun se fasse une opinion. La pluralité des significations, leur agencement pour former un tout malgré certaines choses qui, en apparence du moins, peuvent paraître contradictoires : là est l’affaire.

     Mais il faut que je dise ceci : je conçois l’écriture comme un témoignage permanent vis-à-vis du monde. Ce n’est pas nécessairement du réalisme, car la littérature, c’est ce que je crois, est le seul témoin qui peut inventer ses témoignages, c’est-à-dire les transcrire en fictions, sans pour autant mentir. Voir les choses, les dire autrement, ou mieux, arriver à les montrer : là est l’affaire.

     Ce monde n’est pas fait que de soleil. Il n’y a pas que des fleurs. L’amour est beau, mais il n’y a pas que lui. Hélas ou heureusement ? Ce monde comporte aussi des marges, des zones d’exclusion, de l’obscurité. En lui, se jouxtent les rayons et les ombres. Cette réalité totalisante est là, sous nos yeux. On ne peut faire semblant de l’ignorer. Surtout quand on essaie d’écrire. Il ne faut pas fermer les yeux, il ne faut pas se défiler. Il faut avoir le courage de regarder avec ces yeux de chair et de sang, grand ouverts, puis, après avoir vu, chercher une nouvelle force, et une liberté : celles de montrer. Et de tout montrer. Tout.

     Je pense que l’on n’a pas le droit de choisir ce que l’on veut écrire. Ce serait alors trop facile. Ce sont les thèmes qui vous choisissent ; ils s’imposent à vous dans toute leur crudité, dans toute leur nudité. Il vous  faut alors essayer de les retranscrire, du mieux possible, sans chercher à choquer, mais en ne masquant rien. C’est là toute la difficulté de cet acte : la composition, qui n’est pas la collusion ; l’assemblage, qui n’est pas le compromis; l’authenticité, qui n’est pas la faiblesse. Il ne faut pas être traître. L’on ne se nie pas ainsi, impunément.

     Que l’on n’aille pas croire que je postule un quelconque engagement. Je ne sais pas encore ce que c’est. Ecrire n’est pas plonger dans la rage de la bataille, avec son bruit, sa fureur, sa clameur. Il faut la montrer d’abord. Et y plonger ensuite, si l’on veut. Mais une plume et de l’encre valent-ils une épée ?  Je ne sais pas encore, cela ne m’intéresse pas encore de savoir.

     Enfin, je voudrais dire, en reprenant les mots d’un ami qui pense souvent juste, qu’ «être vertueux n’empêche pas de parler du vice, et ce n’est pas parce que l’on parle du vice que l’on manque de vertu ». Les deux sont en l’homme. Il ne faut ignorer ni l’un ni l’autre. D’ailleurs, vice et vertu, bien et mal, pudeur et vulgarité, tout cela a-t-il une valeur sur un papier, dans des mots ? Faites-vous votre avis, qui peut être défendu quel qu’il soit. C’est au fond l’éternel débat entre Proust et Sainte-Beuve.

     En ce qui me concerne, je m’arroge le droit de garder le silence là-dessus, et, prenant toujours plaisir à noircir du papier, reste ce que je suis quand je le fais : une liberté qui rit et pleure.

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La Rencontre et le Souvenir.

24 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

     Un soir de rude froid que je revenais presque ivre d’une soirée que j’avais préféré quitter tôt, de peur de faire scandale, déambulant telle une hallucination à travers les ruelles sombres et remplies de solitudes de Santi-Souli, cette ville que j’aime parce qu’elle pue le vice et sue la débauche, j’ai été abordé par une prostituée travailleuse du sexe qui me sembla très jeune et inexpérimentée, au vu de la timidité qui guida ses pas mal-assurés vers le buisson de fleurs à hauteur duquel je m’étais arrêté, et sur lequel je projetais, avec cette espèce de rage stupide qui remplit un homme au moment de se soulager d’un besoin pressant, de pisser puissamment. Ce qui finit de me convaincre qu’elle était nouvelle dans le milieu, c’est qu’elle eut la pudeur d’attendre que je finisse ma peu glorieuse besogne pour se m’interpeler franchement. Une ancienne aurait sauté sur l’occasion. Elle était très jeune : je le vis quand elle approcha, presque apeurée. Vingt ans, peut-être vingt et un. Pas plus. Elle parla, d’une voix fluette et légère, mais que le froid, ou la peur, je ne le savais, rendait chevrotante :

-Tu m’accompagnes, chéri ? Je te tiendrai au chaud. Je t’emmènerai au loin, là-bas, d’où l’on ne revient pas, sinon pour vouloir y remettre les pieds le plus vite possible.

     C’était une nouvelle, j’en étais maintenant certain. La demande était trop poétique. Une vraie fille de joie, une expérimentée, de celles-là qui vous mangent cru, m’aurait apostrophé, les mains sur les hanches, dans une attitude de défi,  avec cette langue affreuse de lupanar, assortie d’allusions terribles, que ma pudeur, parce que j’en ai, m’interdis de rapporter.

     Je la regardai un temps sans rien dire. Elle ne disait mot non plus, semblant attendre. Trente longues secondes s’égrenèrent. Elle réagit :

-Monsieur ?

     Que de respect pour un homme saoul, et qui va probablement vous salir ! L’alcool me monta d’un coup à la tête, et je ne la vis plus. C’est à ce moment que je me souvins. Sa voix m’avait fait l’effet d’une madeleine mélangée à du thé. A cet instant, je fus Proust, mais un Proust ivre comme un bateau. Oui, Rimbaud aussi m’est revenu.

     J’ai aimé une putain autrefois. Comment s’appelait-elle ? Que vous importe ? Quel âge avait-elle ? Dites-moi le vôtre d’abord. Etait-elle belle ? Cela n’existe que dans l’esprit. Appelez-la la putain. Elle m’était l’éternité, et dans mon esprit, elle était belle.  Elle n’avait pas d’âge. Prenez la beauté sauvage d’une fille de vingt-cinq ans, ajoutez-y la grâce, le raffinement d’une femme de cinquante printemps, et vous l’aurez sous vos yeux. Je ne peux rien dire de plus.

     Je devais avoir une vingtaine d’années à l’époque. A l’évidence, elle était plus âgée que moi. Elle fut une tutrice. Elle fit mon éducation. Sexuelle, naturellement. Tous les deux jours, je venais la voir, et elle  m’apprenait  à prendre du plaisir et à en donner. Bon professeur, elle me servit d’exemple et de partenaire. Bon élève, j’appris vite, et bien. Surtout bien. Je devins vite, par la nature des choses, ce qu’elles appelaient un étalon rouge, résistant, endurant, infatigable, performant autant dans la vitesse que dans le fond. Au début, tout cela fut strictement professionnel, du moins pour elle : elle gagnait de l’argent à faire strictement son métier, et rien d’autre. Moi, je crus que j’étais différent, je crus qu’elle m’avait pris sous sa cuisse son aile, et que j’étais un privilégié. C’était faux, mais je ne le savais pas. Les putains sont le mystère personnellement ; elle, l’était plus que les autres.

     Je ne sentis pas quand je tombai amoureux d’elle.

     Il me semble que ce fut une nuit particulièrement mémorable, au cours de laquelle, galvanisé par ce je ne sais quoi de fierté, je lui fis lâcher un souffle ; non, un cri ; non un râle, pour la première fois que nous nous fréquentions, c’est-à-dire depuis trois mois. Je n’en suis pas sûr, mais quand elle ferma les yeux et se raidit, plantant ses ongles dans ma chair, mon cœur battit à se rompre. Je fus au moins certain à ce moment là que je l’aimais.

     Mais hélas, mon éducation se termina bien trop vite. Elle n’avait plus rien à m’apprendre. Je maîtrisai tout, l’élève était en passe de dépasser la maîtresse. Lors de nos derniers ébats, elle criait sans retenue. Elle souriait, bavait. Elle me serrait. De plus en plus fort. Jusqu’au paroxysme ! Moi, j’étais de plus en plus amoureux. J’étais entre le plafond de l’amour qui s’effondrait sur ma tête et le plancher du plaisir sensuel qui se dérobait sous mes pieds. En elle, s’incarnait à la fois, et la maîtresse et la sœur, et la confidente et l’amie, et la putain et l’amour. Mais hélas, trois fois hélas, l’on ne tombe pas amoureux d’une putain impunément !

     Un jour, sans explication, alors que j’entrai dans sa loge, elle me dit d’une voix blanche :

-Ceci est notre dernière fois. Après, ne reviens jamais plus. Je ne veux plus te voir.

     Sa voix n’admettait aucune réplique.

     Vous pensez bien que je fus médiocre ce soir là. L’étalon rouge devint pâle. Je pleurais. Ma dernière nuit avec cette femme fut ma première peine de cœur. L’on ne tombe pas amoureuse d’une putain ! Ces femmes là ne sont pas des femmes ; elles sont beaucoup plus !

    Je revins plusieurs fois, évidemment. Elle m’ignora et m’éconduisit toujours. Je finis par abandonner sans pour autant l’oublier.

     Quelques jours plus tard, je reçus une lettre. Sur un papier jauni, mais de grande qualité, une écriture raffinée et élégante, penchée et espacée, avait couché ces quelques mots à l’encre noire:

« Je ne pouvais t’aimer. Tu le sais : une prostituée n’aime pas, sinon elle est morte. Je ne veux pas mourir maintenant. Il me reste trop de choses à faire vivre. Vous qui osez la mort, aimez ! Tu pourras revenir, mais ne me regarde plus jamais avec tes yeux remplis de cœur et d’amour. Efforce-toi  juste de faire ce qui t’amène à moi : le sexe. Tout le reste est faux. Je suis sur terre pour ça. Je ne suis pas un ange. Je ne suis pas le Diable. Je suis une putain. Et vous, toi et les autres, des clients. Qui est le plus blâmable ? Ce qui me lie à vous, c’est ce que nous avons entre les jambes. Rien de plus, rien de moins. Tu excuseras la crudité de mes mots. Tout le monde n’est pas poète. Au revoir

     Ce mot était magnifique. Bien évidemment, je ne l’en admirai que plus, mais je n’y suis jamais retourné. Je sais qu’au fond, je dois toujours l’aimer. Si j’y étais allé, je l’aurais regardé avec mon cœur. Je n’ai pas voulu lui faire ce mal là. Elle fut mon premier amour. Qu’est-elle devenue ? Elle est toujours une putain. Mais elle a vieilli. Je l’ai croisée il y a peu de temps. Elle ne m’a pas reconnu.

-Monsieur ?

     L’alcool commençait à faire des ravages. Je concentrai le maximum de lucidité qui me restait, et répondit à la fille, dont la voix, cela m’apparaissait clairement maintenant, était la même que celle de la femme que j’ai aimée, ce qui a occasionné cette réminiscence :

-Pas ce soir, chérie. Pas ce soir. Je réserve pour demain. Ce soir, je suis une bête. Demain, je serai un client. On m’a dit un jour que c’est ce qu’il fallait faire avec vous. Sartre a écrit La Putain respectueuse ; que quelqu’un s’inspire de moi pour écrire Le Client respectueux. La réservation est faite, petite. Vas.

     Je lui glissai un billet de 10.000 francs et, sans un regard vers elle, continuai mon chemin en titubant. Le prochain buisson que je rencontrerai allait regretter d’avoir poussé.

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Sur la Révolution. (Partie I)

23 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #De l'Afrique...

     Ce qui est en train de se jouer en Tunisie, et qu’on appelle volontiers une Révolution (je proposerai dans un prochain billet une réflexion sur ce mot, sur sa réalité et sa teneur) m’a ouvert les yeux sur certaines choses que, par ailleurs, je pensais, mais que je n’osais dire, les considérant trop abstraites, voire fausses. Je ne prétends pas qu’elles soient vraies, mais je pense qu’elles se peuvent maintenant défendre mieux. La Révolution tunisienne a donc eu lieu, et continue d’ailleurs. Tout a été dit, disséqué, analysé par ceux qui en ont la compétence. On en a défini les enjeux, évalué les perspectives, prévu les risques. J’ai donc choisi de parler d’une autre chose, intrinsèquement liée à l’âme de la révolution : du peuple. En effet, au-delà de la joie qu’elle (la révolution) me procure, du fait du départ de Ben Ali (faut-il toujours dire « Président », au fait ?), et indépendamment de l’amusement désabusé que provoque chez moi le retournement de veste aussi prompt qu’habile de l’Occident, qui ne perd décidemment jamais, vis-à-vis de ce pays, j’ai surtout retenu deux choses, contradictoires, peut-être, réelles néanmoins, je le crois.  

     La première, c’est que tout peuple, aussi fort qu’il soit en ce qui concerne ses bras, aussi rayonnant qu’il soit sur le plan de ses idées est fatalement pusillanime face au régime qui l’asservit et le maintient dans une tyrannie que cette forme d’indolence même, et rien d’autre, nourrit. En d’autres termes, une tyrannie, une dictature, un despotisme, bref, tout régime où un homme ou un appareil étatique exerce sur le peuple quelque coercition pouvant empêcher ses libertés, tire son pouvoir tant des moyens (armées, milices, propagande, intimidation, surveillance…) qu’il emploie pour se conserver  dans sa situation que de l’apathie du peuple, qui ne fait rien, ou pas grand-chose, pour se sortir de la sienne. Accepter, ne serait-ce qu’un temps, d’être asservi, sans essayer de se sortir de la sujétion : voilà la vraie tyrannie, qui est d’abord, vous le comprenez dès lors, tyrannie contre soi. La force et la pérennité de toute dictature viennent de la peur qu’elle provoque chez le peuple. Cela est évident. Mais avant que de susciter la peur, la dictature est engendrée par elle. Elle s’en nourrit. Elle profite de la brèche ouverte dans les cœurs humains par la peur pour s’y engouffrer, et, une fois dedans, l’élargir, afin que d’autres peurs s’y aventurent, et qu’aucun courage n’ait la place de s’y enraciner. Il n’y a de dictature que celle des peurs : peur qui donne naissance à la dictature ; dictature qui maintient (et se maintient donc par) le règne de la peur. Cela me pousse à penser que les dictateurs ne pourrissent au pouvoir que parce que les peuples qu’ils tyrannisent les y laissent, moins par volonté que par crainte de défier ce pouvoir qu’ils voient comme immense et inébranlable. Simplement, cette crainte naît de l’absence de la conscience de peuple. Qu’est-ce que la conscience de peuple ? Ce que cela dit. C’est-à-dire le sentiment qui pousse un homme à vouloir être le maillon d’une chaîne, d’une force agissante, d’une entité capable de se battre pour reconquérir sa liberté confisquée: le peuple. Dans une dictature, je pense que tout homme croit vivre sa misère de façon si individuelle qu’il en oublie que ceux qui l’entourent sont dans la même situation. Et ils réfléchissent tous de la même manière, étant atteints du même syndrome. La peur individuelle devient alors peur individuelle de masse, ce qui ne peut, par conséquent, mener à aucune forme de révolution. La conclusion de cette première remarque, et que la Tunisie illustre parfaitement, est donc celle-ci : les dictateurs ne sont pas aussi forts qu’ils peuvent le laisser croire ; il suffit souvent que le tout le peuple prenne conscience qu’il éprouve une peur et une indignation similaires, celles des victimes innocentes, et qu’il décide ensemble de surmonter cette crainte, pour que leurs bourreaux soient défaits. Car un tortionnaire ne peut rien contre un supplicié qui ne cédera plus face à la géhenne, dût-il en périr.

     Cette Révolution m’a montré une autre faiblesse des peuples tyrannisés : celle de ne pouvoir se mettre en branle eux-mêmes, et de toujours avoir besoin de motifs autres que l'indignation liée à leur condition pour trouver une justification à leur action révolutionnaire. L’homme qui s’est immolé par le feu en Tunisie, par contestation, mais aussi, surtout de désespoir, est bien mort, et cela, je le déplore. Ce n’est pas la Révolution qui le ramènera à la vie, et ce n’est pas lui qui doit justifier le lancement de cette révolution. Je suis contre cette idée, qui veut qu’il faille toujours une goutte d’eau pour faire déborder le vase des colères et des rancoeurs, surtout si cette goutte d’eau doit être un homme qui se sacrifie pour que l’on puisse par la suite justifier le reste en invoquant son « courage ». Que cet homme se soit sacrifié pour protester à titre individuel, cela est recevable ; que l’on veuille faire de lui un martyr, un point de départ et le symbole de cette révolution, cela, je ne le comprends pas, et ne l’accepte pas. Que le peuple ne s’est-il érigé de lui-même, sans attendre que du sang coulât ? Soyons clairs, cependant : je ne refuse ni l’authenticité de l’indignation et de la souffrance du peuple tunisien (et des peuples qui ont été sous dictature en général), ni la révolution sanglante (Y eut-il d’ailleurs jamais une révolution sans mort ?). Il ne faut pas mêler trop de morale à ceci. Je ne condamne pas cette révolution là; d'une certaine façon, il fallait qu'elle ait lieu. Ce que je déplore, c’est la lenteur avec laquelle cette indignation s’est traduite dans les rues. Se serait-elle en effet manifestée plus tôt qu’un homme serait peut-être encore en vie. Ben Ali serait-il encore là à jouer avec diriger le pays si cet homme ne s’était suicidé ? Nul ne le sait.  

     Je me méfie des révolutions tardives ; oui, tardives, puisqu’il est déjà très tard quand un homme, un seul, meurt de désespoir, alors que les autres désespérés attendent qu’un congénère trépasse du mal commun pour se convaincre qu’ils en sont vraiment atteints, et qu’ils doivent le combattre. Ces révolutions me montrent encore l’apathie morale des peuples assujettis. Et cela, même s’ils mènent et réussissent, en aval, leur révolution. Mais pour combien de temps ? Combien de temps avant qu’un autre dictateur ne revienne, et que l’histoire se rejoue, avec les mêmes acteurs et les mêmes actes ? Telle est la question. Beaucoup de peuples, dont les régimes dérivent de plus en plus vers une évidente dictature, devraient se la poser.

   Finalement, ces deux sentiments que m’inspire la situation en Tunisie, que je disais contradictoires, se rejoignent en cela qu’ils portent tous deux sur les faiblesses des peuples révolutionnaires. D’une part, c’est là l’objet de la première remarque, ils ne prennent pas conscience que c’est de leur peur et de leur apathie que les dictateurs tirent une part substantielle de leur ignominieuse puissance: ils sont donc sous les dictatures croisées de leur propre esprit et de leur bourreau ; d’autre part, c’est ce que j’ai exprimé à travers la seconde analyse, les peuples révolutionnaires ne sont souvent pas indépendants et spontanés dans leur réaction, ce qui implique une certaine hésitation, et, finalement, une certaine peur, qui peuvent avoir un prix d’autant plus désolant qu’il me semble inutile : les "martyrs-déclencheurs-de-révolutions". Dans les deux situations, il demeure à mon sens que c’est une certaine faille dans le cœur du peuple même qui le mène à sa propre perte ou, du moins, à une perte qu’elle aurait pu éviter.

     J’espère que la Tunisie arrivera à retrouver la voie de la démocratie, et que les libertés fondamentales seront à nouveau exercées, sans une goutte de sang en plus. Mais je ne serai pas trop surpris si, d’ici quelques années, l’on retombait dans un régime proche, de celui qu’avait instauré Ben Ali, voire pire que lui. Le peuple tunisien, comme tous les peuples ayant accompli une révolution, a été courageux à un moment donné de son histoire, à ce point où l’exaspération ne peut déboucher sur autre chose que la révolution. Mais le véritable courage est de rester courageux et révolté, en tout temps, à n’importe quel point de l’histoire. Agir lorsque l’on est excédé et révolté est brave. Etre toujours révolté, c’est-à-dire être dans une réaction permanente contre toute forme de sujétion, l’est encore plus. Dans le premier cas de figure, il n’y a que des révolutions, au sens de réaction historique déterminée. Dans le second, il n’y a même plus de révolution, puisque l’esprit qui l’anime est perpétuel (la révolution devenant inexistante quand elle est menée en permanence, de façon ininterrompue) : il ne reste plus alors, pour un homme, que la réaction la plus naturelle et la plus humaine qui soit : le refus de tout ce qui le nie. 

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Pour me convaincre que...

16 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     Je ne crains pas la mort.

    Et cela n’a rien à voir avec le courage. Cette valeur, d’ailleurs, n’a aucun sens dans la mort, devant elle. Je la soupçonne du reste de ne servir qu’à embellir les biographies, à orner les hommages posthumes, à donner du pathos aux discours que l’on prononcera à votre enterrement, devant un parterre de dindons aux lunettes noires cachant leurs petits yeux cruels, indifférents, mais qui seront capables de verser des larmes. Sucrées, évidemment. Il y a de grands comédiens parmi nous. La seule fois que je suis allé à un enterrement, j’ai ri. C’était assez drôle. Par exemple, j’ai vu un homme d’un certain âge, le visage surchargé de rides, buriné, discuter allègrement avec un de ses amis, rire ouvertement, sans toutefois qu’on le remarquât, puis se tourner de nouveau vers l’imam qui priait pour le mort, adoptant immédiatement, sans transition, un air attristé, avec des allures tragiques de veuf éploré. Ce spectacle, la rapidité et le talent avec lesquels il est passé d’un état extrême à l’autre, était à la fois ignoble et sublime. J’ai éclaté de rire, moins par cruauté que par véritable envie de m'esclaffer, tant la scène m’avait paru surréaliste, et suis passé pour un con. J’en suis peut-être un, en effet. Mais cela fait du bien de savoir que la connerie est encore largement au-dessus de la comédie hypocrite dans la hiérarchie des bassesses humaines. La plupart des enterrements, c’est la tristesse en cirque. Certains clowns y sont tellement doués qu’on les confondrait avec leur personnage.

     Je m’égare un peu. Je ne disais donc que je ne craignais pas la mort. Il y a en effet quelque chose que la mort ne peut tuer : c’est « l’avoir été », pour reprendre une idée du philosophe Vladimir Jankélévich. La mort ne tue pas la mémoire. Elle ne peut effacer ce qui a été fait, elle ne peut tuer la vie. Elle y met seulement fin. Mais une vie ne meurt jamais totalement. Je vis. Je vivrai. Sur mon lit de mort, je dirai : j’ai vécu. Cela, la mort ne pourra jamais l’enlever. Tout homme continue à vivre bien après sa mort, d’une vie qu’anime le souffle des principes, des valeurs, des convictions et des croyances qui l’ont animé et qu’il a défendus.

     La seule attitude valable face à la mort, c’est la révolte humaine. C’est de vouloir vivre encore, une heure, une minute, un jour de plus, qu’importe, sans autre ambition que de les occuper à essayer d’être heureux. C’est de désirer de toutes ses forces agir sur le monde qui vous entoure, pour qu’au moment de trépasser, l’on puisse dire « j’ai vécu » pleinement, sans honte. C’est encore, et surtout, d’aimer ses proches, de les aider, de les soutenir, de les rassurer, d’être avec eux, de les rendre heureux. Car c’est finalement cela qui rend heureux un homme. Le sourire d’une mère comblée, le regard d’un père fier, l’amour d’une femme, la présence d’un frère, la légèreté d’une sœur, d’une nièce, la confiance d’un ami, et j’en oublie, suffisent à remplir largement un cœur d’homme. C’est pour eux que je suis là. Hors d’eux, tout le reste ne pèse rien.  Face à ce qu’il y a à vivre et à faire vivre, la mort n’est rien. Face au bonheur qu’il y a à donner, la mort comme angoisse n’existe pas.

     Je ne crains pas la mort.

     Ce que je crains, c’est de n’avoir pas le temps, ou le courage, ou le cœur de vivre, de mener ce combat, le seul et l’unique qui vaille.

     Ce que je crains, c’est la vie en tant qu’elle peut me détourner de vivre réellement. Non la mort.  

     Ce que je crains, vous l’aurez compris, c’est de mourir sans avoir vécu. Car l’Enfer -notez le « E » majuscule s’il vous plaît, ce n’est rien d’autre que cela.  

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Honorable échec que la poésie!

15 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

    L’Evangile de Jean a raison. Immanquablement. « Au commencement, était le Verbe. » Oui, mais ensuite ? Que fait-il des hommes ? Qu’advient-il d’eux ? Entre lui et les hommes,  il y a le silence. L’échec. Le Verbe est éternel, mais point encore humain. Les hommes n'ont que le mot, qui atteint vite ses limites. Devant l’impossibilité à se confronter pleinement au monde, devant l’impossibilité de le dire, il y a une solution : parler en peintre impressionniste, c’est-à-dire par touches fugitives, et pas d’un seul trait. Il faut se taire un peu. Ou sinon, on meurt en croyant dire, alors qu’en réalité, on n’a fait que parler. Il faut, comme Rimbaud, être « maître du silence. »

     Je tiens la poésie comme étant le fer de ce que je pourrais appeler la lance des possibilités du langage humain ; elle est la pointe, enduite de poison, celle qui, le plus, le mieux, peut transpercer les signes. Elle incarne, je crois, le point le plus proche de l’expression absolue, le genre sous lequel les mots sont chargés de tout leur sens, pour être capable de tout dire. Car, dans mon grand idéalisme, je ne crois ni à l’indicible ni à l’ineffable. Tout, sur cette terre, devrait pouvoir être dit. Il suffit de trouver la façon la plus juste. Je crois que silence, qui n’est pas l’ineffable ou l’indicible, mais une forme autre de langage, est une solution. Les écrivains en général, les poètes en particulier, sont des lutteurs. Ils se battent avec les mots, parfois contre les mots, pour que le silence parle.

     Hélas, l’inconvénient est qu’ils perdent souvent. Toujours. De toute façon, on ne peut que perdre.

    Toute pure création poétique est tragique. Le « dire » (plutôt que l’expression) du réel, du surréel, de l’irréel, des sentiments, ou de tout autre objet se heurte souvent à la finitude du mot et à la faiblesse des sens.

     Parler sans arriver à dire est un supplice. Mais il faut choisir : entre le supplice et le suicide, entre la tension permanente et le silence éternel ; entre la lassante sublimation et la fatale création.  Personnellement, je suis pour la mort.

     Rimbaud aussi. Il abandonna son projet littéraire à vingt ans. A la fleur de l’âge, ce génie précoce tira sa révérence après une œuvre aussi brève qu’éblouissante. Il préféra abandonner la poésie pour aller vendre des armes en Abyssinie (actuel nord de l'Ethiopie). A peine sorti de l’adolescence, il avait peut-être compris. Il avait compris la finitude du langage devant l’immensité de la création. L’échec était inévitable. La résistance, peut-être inutile. Il ne pouvait continuer. Ceci, je pense, le mena à refuser le combat de la littérature, traitant ensuite ses anciens écrits de « raclures ». Fuite impardonnable ou géniale lucidité?

     Tous les poètes meurent tristement de n’avoir pas réussi à écrire un seul vers beau et juste. « L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu », disait Baudelaire dans le Confiteor de l’artiste (Spleen de Paris.) Elle est recherche, et à la fois poison. Là est toute son ambiguïté. Là réside aussi son charme, m’a-t-on dit.

   « Au commencement, était le Verbe ». A la fin, sera toujours le Verbe, donc Dieu. Mais l’Homme? Le poète ? Ils s’abîment dans une obscurité qu’ils ont paradoxalement désirée. En fin de compte c’est peut-être même cela, la condition de l’écriture : ne rien voir, et chercher la lumière toujours. Mais il reste que tout langage me paraît être une finitude. Malheureusement. Mais, ô paradoxe, c’est cette finitude qui porte le langage et le pousse à se dépasser. Il reste également que je ne serai jamais poète. Heureusement. Au-delà de ma difficulté irréversible à écrire des vers, c’est surtout que poète, c’est trop dangereux, trop barbare. Il y a d’autres façons de mourir, plus douces. 

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Nuance capitale...et (anti)capitaliste?

12 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Errances philosophiques.

     La phrase exacte du rêve et du projet n'est désormais plus "si j'étais plus riche, je ferais etc...", mais bien "si j'étais moins pauvre, je ferais etc..." 

     Mon époque est formidable. 

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