Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Amor Fati (X et Fin)

14 Juin 2013 , Rédigé par Mbougar

"Je lis dans tes yeux ce même espoir qui te mènera à la mort. Je vois, lorsque tu me fixes, s’allumer dans ton regard, oserai-je, en ton cœur, ce feu que je ne peux attiser, et que tu crois pourtant que chacun de mes gestes attise. Mon plus innocent sourire t’emplit l’âme et se charge de mille et une intentions, désirs, attentes, espoirs que tu me prêtes, comme s’il allait de soi que j’éprouve à ton égard ces mêmes sentiments que tu sembles nourrir pour moi. Tu en es arrivé à oublier qui j’étais, ce que j’étais, ce que je faisais. Tu en es arrivé à m’aimer. Mais qu’espérais-tu ? Qu’espères-tu véritablement ?

J’ai lu clair en toi dès le premier regard que nous nous sommes échangés : c’était si facile... Je t’ai vu, avec ton air étrange, conquérant et timide à la fois, prétentieux et si humble, comme si, pourtant gêné d’être là, perdu entre tous ces sexes de femmes, tu trouvais pourtant dans cet embarras la force de ton orgueil. Toutefois, je t’ai immédiatement compris. Tout, de ta démarche au tremblement de tes lèvres, trahissait ta soif d’amour, c’est-à-dire ta foi en sa possibilité, en ces lieux. Le drame est que tu te crois certainement être unique, original, spécial, alors même que des âmes comme la tienne, idéalistes sous les épaisses couches de cynisme et de rustrerie dont elles se revêtent, il s’en rencontre des milliers dans les rues. Les trottoirs des putains ne sont pas que le théâtre des misères sexuelles ; ils sont aussi, souvent, celui où s’acte la tragédie des misères affectives. Rien n’est aussi manifeste que le désir d’amour qui se dissimule. Nous autres, putains, le savons mieux que quiconque.

Comme ceux de ta condition, ton malheur est de croire au mythe de la putain superbe, la putain magnifique, impériale, romantique, romanesque, celle au grand cœur, qui se prostitue par contrainte et baise les larmes aux yeux, sourit le cœur en larmes. Tu crois, comme tes frères, à l’image de la catin au cœur d’or, qui traîne dans les rues en rêvant d’amour, qui est avide d’infinis, d’immensités, de bleuités de ciels et de douceurs de baisers. Tu ne cherches que cette putain là, que tu aimeras, que tu sauveras de son infâme vie, et qui, en retour, te couvrira de cet amour qu’elle n’a jamais su donner à aucun de ses clients. Tu ne cherches, en errant dans la nuit, que ton double. Ta naïveté est coupable. Ne t’est-il donc jamais venu à l’esprit que ce en quoi tu croyais n’était qu’une chimère ? Evidemment, non, sinon tu ne serais pas ce que tu es.

Il a fallu que je sois la cristallisation de tous tes fantasmes, que tu aies incarné en moi toutes les beautés de tes illusions. Mais qu’espérais-tu donc ? Que je t’aime ? Oui c’est cela. Ton être tout entier est devenu une gigantesque supplication de chair. Tu espères que je te réponde. Tu l’as toujours espéré : lorsque tu me défendais, lorsque tu me réclamais, lorsque tu me lavais les pieds, lorsque tu m’épiais dans la nuit. Tu as toujours rêvé de moi ; cela, je l’ai toujours vu. J’en arrive à un point où je ne peux plus feindre d’être insensible. Tu es là, ton corps lourd meurtri par les coups revit péniblement sous mes doigts et le souffle de mes baisers. Je te soigne, j’exacerbe tes espérances, je te tue à petits feux…

Je te tue car je ne te relève que pour mieux t’abattre. Je ne t’aime pas, je ne t’ai jamais aimé, je ne t’aimerai jamais. J’ai à ton égard une tendresse infinie, qui disparaîtra dès que je rencontrerai mon prochain client. Et je t’oublierai, et je t’oublierai. Et tu souffriras. Pleureras. Je m’en foutrai. C’est ainsi, je suis une putain. Comme tous les autres. Sans cœur, ayant renoncé à l’amour, n’aimant rien qu’offrir mon corps à boire aux hommes. C’est triste, n’est-ce pas ? Oui, mais c’est beau. J’aime cela. Il n’y a aucune explication. Mon passé n‘a pas d’importance. Mon histoire n’a pas d’importance. Mes raisons n’ont pas d’importance. Rien n’a d’importance que mes désirs… J’aime donner aux hommes l’illusion qu’ils me possèdent, alors qu’ils sont à mes pieds, si faibles, se raccrochant comme des enfants aux pans des pagnes de leur mère, se confessant la tête sur ma poitrine. C’est ma façon de goûter à cette chose dont les Hommes s’enivrent : le pouvoir… J’aime ma condition. C’est ma philosophie. Lorsque tu seras remis, ce sera fini.

J’aime mon destin, c’est ce qui me rend si belle, monstrueuse, forte, faible, invincible et inhumaine. Amor Fati. Amor Fati. Amor Fati."

Partager cet article

Commenter cet article