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Amor Fati (IX)

7 Juin 2013 , Rédigé par Mbougar

Tel un mirage elle ne fait que se profiler au loin. Et pourtant, je sais qu’elle est là, puisqu’elle s’occupe de moi, je sais que je suis au cœur de ses pensées. Tandis qu’elle feint, je feins de ne pas la voir feindre, et n’en apprécie que mieux ses efforts désespérés pour paraître insensible, lointaine, sans attaches. Elle feint si bien qu’un autre que moi eût été trompé, donc malheureux. Mais ce n’est point un amateur qui la regarde , mais moi, Gorgui Ndiaye, qui, mieux que quiconque, connais les putains. Je sais de quoi je parle, ma mère en était une.

Ai-je déjà dit qu’elle avait l’odeur d’un zeste d’orange, d’une douceur agressive ? C’est, avec le fait qu’elle était putain, la seule chose dont je me souvienne encore clairement, à son propos. J’ai perdu tout le reste, ou plutôt, tout le reste s’est effacé de ma mémoire, au fur et à mesure que j’ai pris de l’âge ; le son de sa voix, la teinte de son regard, la couleur de son sourire, la forme de son visage, l’esquisse de ses traits : plus rien ne subsiste. Je n’ai gardé que son odeur, et elle vit par là. C’est dans ma mémoire olfactive, à travers elle, au milieu de ses vapeurs, à partir de ses sillages de parfums infinis, qu’elle prend vie et s’incarne. Je ne sais même pas comment elle s’appelait. Ma grand-mère, qui m’a élevée, jusqu’à sa mort, a toujours refusé de me dire son nom : cela la peinait trop, et je ne voulais pas insister pour connaître l’identité de celle qui avait dû souiller l’honneur familial, fût-elle ma mère. Je ne l’avais pas connue, je n’avais qu’une mère, ma grand-mère, la première et seule femme qui m’ait jamais aimé. Lorsqu’à dix ans, ma grand-mère mourut, mon éducation fût confiée à une de mes tantes, la grande sœur de ma mère, m’apprit-on. Je ne sais pourquoi, elle ne m’a jamais aimé. Je faisais pourtant tout pour lui plaire, mais quelque chose en mon visage devait lui déplaire. Un jour, j’ai su. Ce n’était pas quelque chose dans le visage, mais dans mon sang, qui lui faisait horreur. Je l’avais surprise un jour qui pleurais —parce que son mari l’avait délaissée pour une autre femme, plus jeune— et, m’ayant vu qui la regardais curieusement, m’a attrapé et giflé, les larmes aux yeux, en me criant « fils de chienne, fils de chienne, ta mère était une pute, tu comprends, une putain, voilà la vérité ! ». Elle ne m’en a plus jamais reparlé, mais je l’ai compris. Ce refus de parler du passé, de mon passé, était donc lié à cela : j’étais, en plus d’un fils de pute, un bâtard. Mon père pouvait être n’importe qui : un client, sans doute. Je n’ai jamais cherché à savoir. Quant à ma mère, je suppose qu’elle avait dû mourir dans l’exercice de ses fonctions. M’a-t-elle aimé ? Je n’en sais rien. Je ne veux pas savoir, cela n’a plus de sens désormais. Seule ma grand-mère m’a aimé.

Fati est peut-être en train de m’aimer, malgré toutes ses feintes. Elle joue à la putain magnifique et sans cœur, mais se trahit. Son regard lorsqu’elle me donne à manger la trahit, ses mains lorsqu’elle panse mes blessures la trahissent, cette forme même de dureté qu’elle accroche à ses yeux la trahit. Elle ne sait en réalité rien cacher de ses émotions ; c’est par conséquent une très mauvaise prostituée. Elle n’est pas faite pour ça, elle force. Cela fait trois jours que je suis là, trois jours qu’elle s’occupe de moi, trois jours, donc, qu’elle ne travaille pas. Tant d’égards pour un homme qu’elle vient à peine de rencontrer suffisent à prouver qu’elle est l’une de celles-là, trop pures pour survivre dans l’impureté. Une vraie serait allée travailler même si elle (et à fortiriori l’un de ses clients favoris) était sur un brancard. Cela est inscrit dans la forme de leur vagin.

Mais elle, reste à mon chevet, douce et attendrie, même si elle cherche à le refuser. Je lis la tristesse de me voir dans cet état dans ses yeux. Cela lui va si bien de tomber amoureuse…

Elle est dans la cuisine. Je vais attendre qu’elle revienne, lui demander de mettre une chanson de Yandé, puis lui demander de devenir ma compagne. Car oui, elle m’aime. Elle m’aime. Elle m’aime pour l’avoir sauvée. Je suis l’homme par lequel elle a fini par se rendre compte qu’elle n’est pas faite pour ça, par lequel elle a fini par se rendre compte qu’un autre destin était possible.

Je veux qu’elle soit la seconde femme à m’aimer.

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