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Serment

Rédigé par Mbougar

Un jour, la Mort fit une visite de courtoisie à un vieil homme et lui dit qu’il serait bientôt temps et qu’il devait se tenir prêt. Le vieil homme s’était étonné, non pas tant que l’heure de sa mort eût sonnée, mais que la Mort elle-même fût venue lui dire de s’y préparer : depuis quand prévenait-elle ceux qu’elle allait convoyer dans son territoire ? Ne dit-on pas, Mort, que tu es juste car tu arrives sans t’annoncer, que tu tiens chacun de nous, à quelque condition qu’il appartienne, par une manche que tu peux tirer à Toi quand cela te chante ? La Mort répondit : la vraie injustice aurait été que tu me suives sans avoir terminé ta tâche ici. Tu n’es pas tout à fait prêt. D’ailleurs, ne le nie pas, tu pries chaque jour, de toute la force de ton cœur, pour que je te laisse encore un peu de temps. Le vieil homme reconnut que c’était vrai. La Mort poursuivit : Il te reste donc un an pour achever ce que tu souhaites achever.

L’homme la remercia et la Mort s’en fut.

Le vieillard était riche, influent, admiré, respecté et un peu jalousé pour les mêmes raisons. Sa vie avait été consacrée au travail et à la fondation patiente mais déterminée d’une florissante entreprise dont la santé et le succès l’avaient comblé en tous points. Cependant la Mort avait raison : il n’était pas tout à fait heureux et il savait pourquoi : il y avait un serment qu’il avait fait il y a longtemps, et qu’il n’avait pas encore tenu.

Près d’un demi-siècle plus tôt, à l’époque où il n’avait encore pas même rêvé de l’empire qu’il bâtirait, le vieil avait intensément aimé une femme, de ces amours qui surgissent, même dans l’extrême jeunesse, avec l’évidence d’être celles de toute une vie. Ils s’étaient aimés comme on n’aime qu’une fois dans l’existence, et s’étaient promis, leurs études finies, de se marier. La femme était poétesse ; l’homme n’écrivait pas, mais il aimait et savait lire car son père, un érudit, lui avait transmis le goût du Livre, et que sa mère, dans son enfance, lui récitait toujours les plus beaux vers des grands poètes. L’homme pouvait ainsi lire ce qu’écrivait la femme, un livre sur l’amour, qui mêlait la poésie à la méditation philosophique, la méditation philosophique à la fiction, la fiction au chant, le chant au mythe. Chaque soir elle lui montrait ce qu’elle avait écrit et, admiratif devant ce qu’elle faisait et qu’il savait ne jamais pouvoir accomplir, l’homme essayait malgré tout de lui faire quelques suggestions. Il jugeait ses propres remarques insignifiantes, ridicules devant sa création ; elle, lui assurait que ce qu’il lui disait la nourrissait, lui donnait l’impression d’écrire ce livre avec lui, sentiment qui la rendait heureuse. L’homme, cependant, refusait toujours cette idée : quoiqu’il fût cultivé et sensible, il n’était pas écrivain et ne se prenait pas pour tel, tentation à laquelle nombre de gens qu’il connaissait avaient succombée à la première occasion, c’est-à-dire dès qu’ils avaient su écrire une phrase à peu près correcte et cru avoir une petite histoire à raconter. Son père lui avait appris qu’écrire un livre était un geste sacré, un geste qu’on ne devait entreprendre que conscient de cette responsabilité. Il voyait cette conscience du sacré en elle ; il la sentait dans ses yeux, dans ses mains, dans tout son corps. Mais lui, préférait prudemment garder ses distances avec le livre.

Alors qu’elle avait écrit la moitié de son œuvre, la femme tomba malade. Une foudroyante crise d’une mystérieuse maladie la terrassa, et nulle médecine, traditionnelle ou clinique, ne put la soigner. Ils savaient que la Mort était arrivée, sans prévenir, et qu’elle l’emporterait bientôt. L’homme, accablé de chagrin et de désespoir, envisagea à l’époque, pour la première fois de sa vie, d’y mettre fin pour ne pas être séparé de la femme qu’il aimait. Mais celle-ci trouva, dans son amour et sa tristesse, la fermeté de l’en dissuader. Sur son lit de mort, elle lui fit promettre de ne pas laisser leur œuvre (elle dit bien ainsi : « notre livre ») inachevée. Elle lui dit : détruis le manuscrit si tu veux, ou garde-le ; mais si tu le gardes, il faudra le finir toi-même, pour nous deux. Mais ne le laisse pas en l’état, inachevé. C’est ma dernière volonté. Promets-moi de la respecter. L’homme promit. Jusqu’à ses derniers instants, la femme écrivit, l’homme à ses côtés. Elle mourut, laissant pour seul testament et pour dernière volonté l’œuvre en cours.

Après son départ, l’homme ne toucha d’abord pas au manuscrit. Le chagrin l’accablait ; et chaque vue de l’œuvre inachevée arrachait la mince peau dont le temps avait commencé à recouvrir son cœur. Il ne trouvait pas non plus la force de détruire le livre, puisque ce dernier était le témoin le plus profond de son amour. Le livre, en somme, le blessait autant qu’il maintenait en lui le souvenir de son bonheur. Il décida de le garder, mais de remettre à plus tard le moment où il se déciderait à en écrire la suite.

Les années passèrent ; l’homme lança son entreprise ; les affaires le prirent ; il dut se battre pour s’imposer. Il se maria et fonda une famille, après quinze ans d’un strict et fidèle deuil amoureux, avec une femme qu’il avait su aimer, différemment, certes, mais avec sincérité. Il arrivait parfois que les affaires, sa famille, le monde l’arrachent au souvenir de son premier amour et du manuscrit ; mais ces instants étaient rares et, pendant cinquante ans, le livre ne le quitta pas. Il se promettait toujours de le rouvrir et de le terminer ; mais chaque fois qu’il essayait, les paroles de son père lui revenaient en mémoire, écrire un livre est un geste sacré, et il se jugeait incapable autant qu’indigne de poursuivre ce que l’amour de sa vie avait commencé. Son vœu le plus ardent, pourtant, demeurait de tenir la promesse qu’il avait faite à celle-ci : ne pas laisser l’œuvre inachevée. Et puisqu’il ne pouvait la détruire, il fallait bien qu’il se résolve, transcendant sa peur et ses scrupules, à écrire -ce à quoi il ne parvenait pas. Plusieurs fois, il vit la femme en rêve, éternelle en sa jeunesse et sa beauté, qui lui rappelait son serment, moins comme un ordre que comme une humble prière. Cinquante ans passèrent ainsi, dans ce dilemme, détruire ou écrire, alternative dont chaque option représentait à ses yeux, au fond, une forme de trahison de l’œuvre. Et aujourd’hui, la Mort était venue lui annoncer qu’il lui restait un an s’il voulait respecter le serment qu’il ne savait plus comment tenir.

Le soir qui suivit la visite de la Mort, le vieillard résolut de ressortir le manuscrit et d’y consacrer la dernière année de sa vie. Et pendant un an il s’enferma régulièrement dans son bureau pour y travailler, laissant à ses enfants et à ses collaborateurs la direction de l’entreprise familiale.

Un an plus tard il était sur son dernier lit, entouré de sa famille. Il donna toutes ses ultimes volontés et fit son testament. Sur sa poitrine, reposait un paquet avec lequel il souhaitait qu’on l’enterrât.

-Tu as pu finir ? lui demanda la Mort en lui ouvrant la porte de l’ombre.

-J’ai essayé, dit-il. J’ai essayé de tout mon cœur et avec toute ma volonté. Mais je ne suis pas à la hauteur du livre. Je l’emporte donc avec moi à ta suite, ce qui est une façon de l’arracher à la vie, mais je sais que là où on va, je retrouverai ma bien-aimée. Elle l’achèvera, et je l’aiderai.

La Mort dit : es-tu sûr que tu la retrouveras ? Mon territoire est vaste.

-Tu me mèneras à elle, répondit l’homme. Elle m’a dit en songe que tu savais où elle était. J’ai réfléchi, et je crois que c’est elle qui t’a prié, il y a un an, de venir me prévenir.

-Tu te trompes, dit la Mort en souriant. Ce n’est pas elle qui m’a envoyé. Je suis venu de mon propre gré, attendri par la pureté de la graine que ma jumelle, Amour, parvient parfois à semer chez vous, les Hommes.

Le vieil homme pénétra alors le Royaume de la Mort. Contre sa poitrine, il tenait serré le livre.              

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