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Un appel

15 Octobre 2019 , Rédigé par Mbougar

"J’ai appelé mes parents ce soir.

-Tu as des problèmes ? a dit ma mère.

-Non, tout va bien.

-Vraiment ?

-Vraiment.

-Tu nous appelles comme ça ?

-Oui. Pour prendre des nouvelles.

-Anh, Latyr, c’est ça qui m’inquiète. Tu es sûr que tu vas bien ?

Lorsque nous nous passons un appel vidéo, mes parents, côte-à-côte, tiennent l’appareil en sorte que je voie sur l’écran une partie du visage de chacun. La moitié du visage de papa, la moitié du visage de maman. Je regarde ainsi le visage parental réunifié. Les signes de son vieillissement m’ont serré le cœur et donné l’envie de couper l’image pour ne plus entendre que leurs voix. Mais cela n’aurait rien changé : leurs voix aussi avaient vieilli, des lézardes profondes sur les murs du temps. Je me suis promis, comme à chaque fois, de les appeler plus souvent. Je savais pourtant que je ne le ferai pas. Je continuerai de les appeler rarement. Ma mère souligne toujours, en plaisantant, mon faible sens de la famille, mon autonomie, ma distance. Mais ce sont d’amères plaisanteries ; en elles, je sens une certaine incompréhension et, peut-être, une silencieuse accusation. Mon père ne dit jamais rien à ce propos et cela veut tout dire. Tous deux ne s’expliquent pas mes longues périodes de silence. La chose me paraît pourtant limpide : je remplis l’office dont beaucoup d’enfants doivent s’acquitter vis-à-vis de leurs parents à un moment de leur vie : l’office de l’ingratitude. Il y a, oui, une part d’ingratitude dans mon comportement. L’autre part était faite de naïveté : celle qui me faisait croire que je disposais de mes parents à volonté. Si je repoussais à chaque fois le moment de leur passer un coup de fil, c’était peut-être parce que j’avais une confiance aveugle dans le fait que je les retrouverai bientôt, et qu’il n’était donc pas nécessaire de les appeler tous les jours, puisque celui où je rentrerai définitivement à leur côté viendrait rapidement. Mirage que ce jour dans le désert de l’exil. Ainsi chaque appel reporté, sous l’illusion de retrouvailles prochaines qui justifiait son annulation, marquait en réalité un éloignement plus grand. J’ai atteint le stade terminal de l’immigration : je ne crois plus simplement à la possibilité du retour : je me suis convaincu de son imminence et persuadé qu’il me ferait rattraper le temps passé loin des miens. Ces tragiques illusions me font vivre autant qu’elles me tuent : je veux non seulement croire que je rentrerai bientôt chez moi, mais que tout y sera inchangé, ou que je pourrai rattraper. Le retour qu’on rêve est un roman parfait -un mauvais roman donc.

Quelque chose s’est perdu. Le monde que j’ai quitté a disparu dès que je lui ai tourné le dos. J’ai cru, l’habitant et y ayant enterré, comme un trésor, mon enfance, qu’il était devenu indestructible par la seule grâce de ce don. J’ai cru à son éternité, à sa loyauté à mon existence passée. Rien n’était plus chimérique : le monde jadis aimé n’a pas signé de pacte de fidélité. Aussitôt m’en étais-je absenté qu’il s’éloignait déjà dans le tunnel du temps. Je regarde sa ruine, le signe brûlant de son absence. Ce qui m’attriste dans ces moments-là n’est pas le fait que ce monde ait été détruit : c’était un monde vivant et tout ce qui vit est périssable ; ce qui me chagrine, c’est qu’il ait été détruit si facilement quand je pensais lui avoir donné les ressources de tenir.

L’exilé est obsédé par la distance, la séparation géographique, l’éloignement dans l’espace. C’est pourtant le temps qui fonde l’essentiel de sa solitude. En elle-même la distance n’est rien ; on ne finit par sentir le feu de sa blessure qu’à cause du temps qui passe ; et alors on accuse les kilomètres quand ce sont les jours qui nous tuent. C’est dans le temps qu’on s’éloigne vraiment des êtres aimés et quittés, dans le temps, toujours en lui, et non dans l’espace. Dans l’espace, ce monde est trop petit pour qu’un exil y soit possible. J’aurais pu supporter d’être à des milliards de bornes du visage parental si j’avais eu la certitude que le temps glisserait sur lui sans rien lui infliger de ses dommages. Mais cela est impossible ; il faut que les rides se creusent, que les joues tombent, que la vue baisse, que la mémoire flanche, que la faiblesse frappe le corps, que des maladies menacent.

Quelque chose est mort. Je regardais le visage parental, mais il m’était impossible de le voir en son état. Un grand trou s’étendait entre nos vies, qu’aucun récit ne comblerait. Le récit écrit : anagramme absolue de vocables jumeaux dans leur acte de création, de nomination, d’épuisement du monde sur une page. Mais le trou n’a que faire de cette interversion alphabétique possible au cœur la puissance de la parole. Le trou se creuse, indifférent à ces sortilèges du langage.

A certains qui sont partis, il faut souhaiter qu’ils ne rentrent jamais, bien que ce soit leur plus profond désir : ils en mourraient de chagrin. Mes parents me manquaient mais je craignais de les appeler ; le temps passait ; et comme j’étais triste de ne pas les entendre me raconter ce qui arrivait dans leur vie, l’idée qu’ils me le disent m’effrayait également, car je savais au fond ce qui arrivait vraiment dans leur vie. C’était ce qui arrivait dans toute vie : ils se rapprochaient de la mort. Je ne les appelais pas et j’en souffrais ; je les appelais et j’en souffrais aussi, peut-être même davantage.

Mes parents voulaient me parler de mille choses, de tout et de rien, des mariages, des décès, de l’hivernage tardif, des petits soucis et bonheur du quotidien, de mes jeunes frères qui pensaient par trop à jouer au lieu de travailler en classe. Mais je n’avais pas le cœur à écouter tout cela. Sur la seule question qui vaille, ils gardaient le silence, faisaient semblant et je faisais aussi semblant. Jeu de dupes. Je leur en voulais de s’approcher de la mort. Un peu sèchement, j’ai écourté l’appel."

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Tabara 29/06/2020 09:51

C’est une réalité que je connais, à chaque fois je me rends compte que je veux rentrer pour retrouver une vie qui n’existe que dans mes souvenirs et ça me rend encore plus triste

Ibrahima 29/06/2020 01:34

Je suis revenu un nombre de fois incalculable pour essayer de laisser mon commentaire. La même scène s’est produite le même nombre de fois incalculable. Je n’y arrive pas tellement je suis bouleversé par la justesse du texte dans la description et l’interprétation de mes sentiments les plus intimes de ma relation à distance avec mes parents. Le texte à su mettre en tableau, une réalité que je vis en tant qu’émigré et dont je me refusais de contempler pour pas souffrir.
Ce texte bouleverse non pas par ce qu’il s’approche de la réalité mais par ce qu’ il est la réalité ou du moins ma réalité.
Merci Mbougar : de la part d'un de vos lecteur assidu

Mbougar 01/07/2020 10:27

C'est tout à fait cela, Tabara: on finit par vivre dans le passé, et la nostalgie se colore de noir et blanc. Il faut inventer autre chose...
Merci!

femme 27/11/2019 16:37

La fin...un peu déroutant (rires) . Cependant cela me rassure de ne pas être seule à avoir cette amertume.

Mbougar 01/07/2020 10:25

Merci beaucoup Ibrahima. Je crois que c'est une réalité que tous ceux qui sont partis vivent... Il m'a aussi fallu un peu de temps d'arriver à la forme que je souhaitais. Belle journée et merci de votre fidélité.