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Muses (3)

30 Juin 2019 , Rédigé par Mbougar

3

Ils ont traversé le centre et prennent maintenant, croit-elle comprendre, la direction d’un des faubourgs de la ville, sur la rive droite du fleuve. Depuis environ vingt minutes, c’est-à-dire depuis qu’Ataher a parlé de la connaissance qu’Adama avait de la poésie du pays, ils observent le silence ; un silence que seul Tahirou a brisé de manière impromptue voire intempestive tout à l’heure, alors qu’ils s’engageaient sur l’arche d’alliance, le principal pont qui relie les deux parties de la ville, pour dire : « il n’y a qu’un pont entre le passé et le présent, et c’est l’oubli ». Elle n’avait pas réagi et Ataher non plus. La seule chose qui avait semblé répondre aux mots de l’écrivain à ce moment-là fut le braiement effrayé d’un âne parvenu on ne sait trop comment au milieu du pont, perdu entre les voitures qui le frôlaient en l’abreuvant de coups de Klaxon, et les automobilistes qui lui disaient de dégager de ce pont, qui n’avait pas été fait à l’usage des ânes mais des hommes, même s’il était probable, rajoutaient les chauffeurs-philosophes -et on en trouve toujours dans les denses embouteillages de ce pays-, même s’il était probable, donc, que certains hommes fussent au fond d’eux plus ânes qu’hommes, ou fussent, plus exactement, des ânes déguisés en hommes. Quant à Tahirou, il n’a pas semblé vexé par le fait que sa réflexion, tirée du silence, y fût aussitôt retombée dans une sorte d’indifférence. De toutes les manières, il semblait plus avoir pensé à voix haute que tenté de susciter un échange. Après cette interruption, le silence était revenu dans la voiture. Chacun était retourné dans son monde intérieur. Chacun s’y trouve encore.

Anja se demande ce qu’ils y font, y disent, y méditent. Cela a toujours été une de ses grandes questions philosophiques : à quoi pensent vraiment les autres quand ils se taisent ? A cette question, la philosophie et la pensée analytique ne peuvent répondre. Inutile voire absurde, elle échappe à leurs objets et à leur organon : la logique. Le théâtre intérieur des autres ne peut être éclairé que par la lampe de fiction que nous y projetons, et dont la lumière n’est ni vraie ni fausse ni même vraisemblable, puisqu’elle émane de la source de l’imagination. Mais à quoi sert-il d’imaginer la vie des autres, dans une démarche en apparence vaine, se demande-t-elle ? Elle ne voit qu’une réponse possible : parce que cela nous permet de nous soustraire provisoirement à la solitude de notre propre vie intérieure. (Variante de cette réponse : cela permet d’échapper à l’effort d’enrichir notre existence spirituelle d’imagination, car il est toujours plus facile d’imaginer d’autres vies que de doter la sienne d’une réelle et originale inventivité). Mais elle sait que croire, par l’imagination, s’évader de soi est peut-être une illusion. Elle lit beaucoup de romans, où se déploie une merveilleuse, profonde et pure imagination. Mais ces chefs-d’œuvre de fiction lui ont appris une chose : on n’est jamais aussi arrimé à son monde intérieur, aussi englué en lui, qu’à l’instant où l’imagination, la sienne ou celle d’un tiers, nous promet l’échappée absolue, l’exil. Il n’y a pas d’exil possible. Un autre monde ? Quel autre monde ? Le Rêve ? Quel Rêve ? A quoi sert-il d’imaginer la vie des autres, ou de vivre dans leur imagination ? A une seule chose, toujours la même : chercher ailleurs, en d’autres vies, des réponses aux angoisses de la nôtre. L’imagination la plus haute et la plus inventive n’est pas une évasion de l’obscure prison que peut être notre vie intérieure ; c’est sa perpétuation sous une forme différente. Les hommes y recourent pour atteindre leur éternelle obsession, l’obsession qui justifie l’usure de tous les moyens dont la nature les a pourvus dans le monde : la connaissance. Voilà ce qu’Anja pense. Et, pensant cela, sachant très bien ce qu’elle cherche, elle s’imagine ce que pense Ataher :     

Si Tahirou n’a pas répondu quand je lui ai dit qu’Adama était un fin connaisseur de notre poésie, cela ne peut être que pour deux raisons : soit il pense que la nature humaine est quand même extraordinaire, et qu’un savoir insoupçonné peut se loger même chez les hommes les plus vulgaires et les plus bêtes (ce qui signifie qu’ils ne le sont pas entièrement, par conséquent), soit il pense que j’invente tout cela (mais pourquoi alors croirait-il que je mens? pour défendre un supérieur hiérarchique à tout prix ? parce que je veux éviter à Adama de paraître plus inculte qu’il croit qu’il ne l’est ? par pur goût de l’affabulation ?) ; et s’il pense vraiment que j’invente tout cela, ce que je serais plus enclin à croire, il posera des questions à Adama sur l’œuvre de nos poètes, qu’il connaît lui aussi parfaitement ; il lui posera des questions très précises, des questions auxquelles seul un lecteur très attentif pourra répondre ; il ne l’interrogera pas sur des généralités creuses, mais sur des détails, les détails au cœur desquels la vérité de l’œuvre se trouve parfois, voire se trouve toujours, comme le croit Tahirou, qui nous avait appris, à l’Ecole Normale, à n’aborder un poème que par ses détails, lui dont toute l’œuvre, par la suite, a confirmé ce parti pris esthétique, cette poétique de la synecdoque selon laquelle le fragment, essence du tout, est toujours le cœur fondamental de la reconstruction du sens, oui, c’est cela qu’il disait, prenant toujours comme exemple les archéologues qui, à partir d’un os, un os de dinosaure par exemple, reconstituent non seulement l’ensemble de son squelette, mais ses habitudes, sa locomotion, ses caractéristiques, son alimentation, tout son monde ; eh bien pour les œuvres littéraires, il raisonne de la même façon : l’esprit d’une grande œuvre est présent dans ses détails, et plus précisément dans les détails que sont les phrases ou les vers (chaque vers doit être l’ADN du poème, ce qui permet de l’identifier, disait-il) ; oui, bien évidemment : tout cela met Adama dans une situation délicate, mais je n’ai aucun doute sur le fait qu’il saura répondre aux questions les plus pointues ; il faut simplement qu’il ne se laisse pas distraire ou impressionner par Tahirou : ce dernier est redoutable lorsqu’il s’agit de court-circuiter une réflexion par une digression ou une sentence dont la signification n’éclate que dans le secret de sa vie intérieure ; vous êtes là, vous réfléchissez, vous tentez de structurer vos idées, et lui, d’une phrase, ruine tout, et vous vous sentez bête devant cet écrivain qui se comporte parfois comme un poseur d’énigmes ; d’ailleurs, tout à l’heure, par exemple, je suis sûr que sa phrase sur l’oubli comme pont entre présent et passé était une énigme, une énigme qui m’était évidemment destinée ; je n’ai pas répondu, mais il sait que j’ai compris que j’étais le véritable destinataire de ses mots, il sait qu’ils m’ont atteint et que je leur consacrerai plus tard de longues heures de réflexion et ça suffit à le satisfaire : comme tout poseur d’énigmes, ce n’est pas l’énigme (j’entends par là : sa résolution) qui l’intéresse, mais sa formulation ; ce ne sont pas les interprétations ou les réponses données à sa question qui lui paraissent essentielles, mais le mystère que toute question renferme dans sa forme ; autrement dit, l’énigme, pour lui, est toujours l’énigme d’une énonciation : il n’est heureux que lorsque son interlocuteur, au lieu de se demander : qu’est-ce que ça signifie ? s’interroge plutôt : qu’est-ce que ça signifie qu’il l’ait dit comme ça, ce qui me semble être une question plus profonde, donc plus difficile, mais j’y penserai plus tard, car pour l’heure, je songe seulement à Ousseïna et je parierais que lui aussi : c’est évidemment pour elle qu’il est là, la tournée n’est qu’un prétexte, c’est pour elle qu’il est venu : désormais qu’il sait qu’il n’écrira plus à cause de sa cécité, il se retourne vers sa Muse, la première pierre, peut-être la seule pierre de son œuvre, mais ceci ne répond pas à la question de fond : pourquoi est-il revenu lui rendre visite ? veut-il la remercier ? désire-t-il la tuer ? veut-il la remplacer ? et le cas échéant, je veux dire, s’il veut la remplacer, est-ce que c’est elle, Anja, si pensive, si silencieuse, si froidement belle qui est sa nouvelle Muse, la remplaçante d’Ousseïna ?, voilà ce que je me demande ; je regarde ses yeux dans le rétroviseur : je ne sais pas ce qu’elle pense et en un sens, cela me rassure : si les flux des pensées étaient perméables les uns aux autres, si les esprits étaient transparents, la vie humaine serait une terrible suite de catastrophes, un châtiment de lucidité : il faudrait souffrir la révélation de tous les secrets de chacun (qui survivrait à cette apocalypse ?) ; or c’est parce qu’il conserve une inaliénable fond d’étrangeté ou d’opacité devant l’inquisition psychologique d’autrui, laquelle est d’une puissance démoniaque, parce qu’à certains égards il garde, à son corps défendant, cette semblable illisibilité pour lui-même, que l’homme se sauve et rend la vie un peu plus supportable ; et puis, le désir ne peut exister que parce que le monologue intérieur de chacun reste inaccessible aux autres ; oui, je sais tout cela, j’ai beau savoir tout cela, je ne peux pas m’empêcher de me demander, en regardant les yeux gris clair d’Anja dans le miroir : sait-elle ? sait-elle ce qui l’attend ?

Elle regarde ensuite Tahirou. Il a le visage tourné vers la vitre, comme s’il contemplait la ville de l’intérieur, se l’imaginait, la recréait ou s’en ressouvenait. La vie d’un aveugle qui a vu, imagine-t-elle qu’il se dit, la vie d’un aveugle qui n’est pas né aveugle, ressemble à une métempsychose : une fois qu’on a perdu la vue, on renaît dans une vie autre, dont l’une des activités principales est la réminiscence de notre ancienne vie, celle dans laquelle on voyait ; oui : la vie d’un aveugle qui a vu est une illustration exemplaire de la théorie platonicienne du ressouvenir : en notre âme, ressurgissent les événements, se reforment les sensations, se réincarne l’essence de la vie antérieure. Elle imagine encore que Tahirou pourrait dire : Il n’y a qu’un seul pont entre le passé et le présent, et c’est l’oubli. Je suis à l’une deux extrémités du pont. Ma mère se tient à l’autre bout. Entre nous, il y a les planches invisibles de l’oubli. Qui risquera en premier un pas sur ce pont de vide ? Je l’ignore, comme j’ignore, d’entre nous deux, qui est du côté du passé et qui, dans le présent. Cela n’a pas d’importance. L’important, c’est le pont entre nous, le pont de l’oubli, qui est évidemment, en même temps, le seul pont possible de la mémoire, puisqu’oubli et mémoire s’engendrent mutuellement et se dévorent et en permanence. Comme Ousseïna m’engendre et me dévore. Comme l’ombre dévore la terre le soir avant d’être elle-même engloutie par la lumière à l’aube. Comme certaines femelles, dans le monde des insectes, dévorent leur conjoint.

Elle n’a pas le temps d’aller plus loin. Ataher l’interrompt et dit qu’ils arrivent très bientôt. Anja tente de saisir ce que cette virée dans les mondes intérieurs des deux hommes à bord du vaisseau imaginaire lui ont appris sur elle. Elle n’entrevoit pour l’heure rien et est la tentation de se replonger dans leur tête lui revient brièvement. Peut-être, en réalité, Ataher pense-t-il à la coexistence du nazisme et de la grande culture, ou à l’explication de la culture poétique improbable d’Adama, ou à ce qu’il ferait si Adama, comme il l’avait dit plus tôt pour exprimer la confiance qu’il lui inspirait, tendait sa gorge sous son couteau. Peut-être Tahirou pense-t-il à ses cuisses (il aime beaucoup ses cuisses, ses longues cuisses blanches et fermes qu’il prend toujours le temps d’embrasser voluptueusement, lentement, en remontant vers le lieu véritable) ; peut-être songe-t-il aux cris de l’âne sur l’arche d’alliance, ou au fait qu’un jour, une rue baptisée à son nom abriterait un embouteillage infernal ou un meurtre sordide.

Mais elle ? A quoi pense-t-elle ? A tout cela, bien sûr ; mais tout cela n’est qu’un écran de fumée qui ne peut cacher le visage de celle qui attend là-bas et qui n’est plus loin. Elle se rend compte qu’au fond, elle est peut-être la seule à penser à ce visage. Elle ne l’a jamais vu. Cela signifie, se dit-elle, que je désire le voir et que cette idée m’effraie.

-On y est, dit Ataher.

La voiture s’arrête devant une villa élevée sur deux étages, peinte en bleu safre, dont le mur de clôture est couronné de bougainvilliers. De grandes fenêtres jaunes -le jaune des tournesols- au premier étage, sont closes ; celles du rez-de-chaussée, rouges, ont leurs volets ouverts. Au milieu des autres maisons du voisinage, toutes grossièrement recouvertes d’une chaux de qualité médiocre ou laissées à fleur de briques à moitié effritées, là-bas détonait en ses teintes singulières et son excentricité multicolore ; mais Anja eut l’impression que cette différence esquissait, au-dessus de ce beau toit, l’ombre d’une profonde solitude ou la traîne d’une tristesse irrémédiable. Ce contraste lui plut : ne l’intéressent, en toutes choses, que les paradoxes, les écarts, les inadéquations des apparences.

Ils descendent. La climatisation de la voiture lui avait provisoirement fait oublier la température du dehors, mais celle-ci se rabat sur son front avec une fureur redoublée dès qu’elle sort de l’habitacle, comme si elle avait voulu lui faire payer cette parenthèse de confort. Ataher sort leurs valises du coffre, puis leur remet à chacun un téléphone. Il leur dit que son numéro y est enregistré et qu’ils peuvent l’appeler s’ils ont besoin de quoi que ce soit. Je loge à une vingtaine de minutes d’ici, rajoute-t-il, et je vis seul.

-Tu as toujours vécu seul, donc libre, dit Tahirou.

Ataher ne réagit pas à la remarque et poursuit : Vous avez une journée libre demain, Professeur. La tournée commence seulement après demain. Il y aura d’abord une rencontre à l’université dans la matinée, puis la cérémonie de décoration officielle dans la soirée, lors d’un dîner de gala à la présidence. Puis, les jours suivants, il y aura quelques rencontres dans d’autres lieux du pays, notamment dans votre ville de naissance.

-Ma mère est enterrée là. Je devrai aller la voir. On a rendez-vous.

-Oui. Je laisse à Anja cette enveloppe, où il y a le programme détaillé de toutes les rencontres.

Anja prend l’enveloppe. Ataher dit qu’il ne lui reste plus qu’à leur dire au revoir et à les laisser se reposer un peu.

-Tu es sûr que tu ne veux pas rester ici, mon Ataher ? Il y aurait de la place pour toi, tu le sais. Depuis combien de temps n’as-tu pas revu Ousseïna ?

Ataher reste quelques secondes sans rien dire, comme s’il cherchait dans ses souvenirs. Mais Anja sait qu’il ne réfléchit pas à la date de sa dernière rencontre avec Ousseïna Idé : il sait parfaitement à quand remonte cette rencontre, et en veut précisément à Tahirou de l’avoir obligé à y repenser. Mais la lueur de colère dans son regard s’évanouit (elle disparaît si vite qu’Anja croit que c’est sa propre imagination qui l’y a allumée) et les yeux d’Ataher regagnent leur brillante tristesse.

-Ca fait longtemps, dit simplement Ataher.

Puis il s’approche de Tahirou et le serre dans ses bras. Anja revoit de nouveau dans leur étreinte le mélange de pudeur et d’intimité qu’elle avait déjà perçu lorsqu’ils s’étaient retrouvés à l’aéroport, un peu plus tôt, mais il se rajoute à cette embrassade-ci autre chose, un sentiment profond qui la charge de mélancolie (le sentiment n’est pas la mélancolie, mais il la crée) et qu’elle n’arrive pas à définir. Ils se séparent et Ataher dit : vous la saluerez pour moi. Il vient ensuite à elle et lui fait la bise. Leurs yeux se croisent un instant, aussi brièvement qu’ils s’étaient croisés dans le rétroviseur. Anja est incapable d’y lire quoi que ce soit de différent, comme si Ataher, pour rattraper le flamboiement de colère qui l’y avait trahi peu avant et dont il avait eu conscience, avait verrouillé son masque. Pourtant, elle est certaine qu’il voudrait lui dire quelque chose. Mais il ne dit rien hormis un sobre « J’espère que vous passerez un bon séjour ici, Anja ». Il retourne à la voiture et démarre.

-Je l’ai fâché, je crois, dit Tahirou alors que le 4x4 s’éloigne.

-Non, vous l’avez attristé, répond-elle.

-Je m’excuserai. Mais maintenant, il faut qu’on entre avant que cette chaleur fasse de nous un petit lac où Ousseïna n’hésiterait pas se rafraîchir les pieds. Vous voulez bien sonner ? Elle nous attend. D’ici, je la vois.

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Claude Henri 19/07/2019 12:51

J'ai entamé hier soir la lecture de ta série : un pur délice tout simplement. (Toutefois, il me semble avoir vu, au cinquième paragraphe de ce texte-ci, une... petite erreur : Elle n'entrevoit pour l'heure rien et est (est ?) la tentation de se replonger dans leur tête lui revient brièvement.) Bravo.