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Muses (2)

23 Juin 2019 , Rédigé par Mbougar

2

A l’aéroport, deux hommes viennent à leur rencontre dès qu’ils sortent du hall à bagages. Elle ne les connaît pas (sauf le nom de l’un d’eux, Ataher, qui devrait être là, mais elle ne sait pas à quoi ce dernier ressemble : elle ne l’a jamais vu et ne peut donc affirmer qu’il est l’un des deux hommes). Tahirou lui avait dit que des personnes du ministère de la culture seraient là et qu’Ataher ferait partie de la délégation. Les deux hommes se rapprochent. L’un, maigre et très élancé, porte une chemise à l’évidence trop grande pour lui ainsi que de petites lunettes rondes ; l’autre, robuste et trapu, sue abondamment dans un boubou qui le serre (sans raison, elle se dit que c’est lui Ataher). Anja commence elle-même à transpirer. Tahirou lui avait dit de se préparer à une chaleur extrême, comme si on pouvait se préparer réellement à ces choses-là. Elle avait mis une robe en tissu léger, aux épaules découvertes, et portait des sandales en cuir. Mais ce sont ses longs cheveux qui lui donnent le plus chaud. Alors qu’ils attendaient leurs bagages, elle les avait attachés en une longue natte qui lui flattait la naissance des fesses.

Lorsqu’ils arrivent à quelques mètres d’eux, le plus petit des deux hommes, celui qu’elle a arbitrairement désigné comme étant Ataher, dit : « Maître ! Nous sommes heureux de vous revoir ! ». Il ouvre les bras et s’empresse d’y serrer Tahirou, qui lui rend mollement l’étreinte (elle a cru le voir tressaillir lorsque sa tempe est entrée en contact avec celle couverte de sueur d’Ataher). Ensuite seulement Tahirou lui demande qui il est:

-C’est moi, Adama, le Directeur de cabinet du ministre, c’est moi qui vous ai écrit et qui me suis occupé de vous inviter. Je vous avais aussi conduit à l’Ecole Normale, il y a cinq ans, quand vous étiez revenu y donner une conférence sur votre œuvre. A l’époque j’étais adjoint du directeur de cabinet, c’est peut-être pour ça que vous ne me reconnaissez pas. Je suis directeur du cabinet depuis deux ans.

-Si, si, bien sûr, Adama. Maintenant, si, je vous reconnais.

-Vous avez fait bon voyage ? Vraiment merci d’avoir accepté notre invitation. Au nom du ministre, qui regrette de n’avoir pu se déplacer personnellement, je voudrais vraiment vous dire combien votre venue est une chance, honneur et une chance pour notre jeunesse, qui ne lit plus et qui a besoin de… 

Adama continue à parler en tenant fermement la main droite de Tahirou entre ses deux paumes. Il le remercie du fond du cœur d’être venu faire cette tournée, répète que ce n’est pas lui, mais tout le pays qui sera honoré, et dit qu’un jour, il racontera à ses petits-fils qu’il a personnellement connu le plus grand écrivain de l’histoire de la Nation et que…

Pendant qu’il parle, Anja se tient en retrait. Adama ne semble pas l’avoir remarquée. Elle regarde ses yeux où brillent une sincère admiration mais aussi, par instants, croit-elle du moins, une sorte d’inquiétant désir anthropophage dont Tahirou est la proie. Elle a l’impression qu’Adama veut le manger, l’engloutir, assimiler dans son ventre le corps du grand écrivain du pays. Derrière Adama, le deuxième homme (elle ne veut pas prendre le risque de se tromper encore en supposant qu’il est Ataher ; ce dernier a peut-être eu un empêchement et n’a pu venir), ce deuxième homme, donc, se tient tout aussi discrètement. Il lui semble à la fois encore jeune mais aussi, étrangement, trop mûr, sur le point de tomber. Elle remarque, derrière ses lunettes, qu’il la regarde. Il a un beau visage, intelligent mais triste, un visage qui semble avoir perdu toute joie à force d’être trop souvent descendu dans une mine de graves pensées d’où il a décidé, un jour, de ne pas remonter. Anja voit dans un éclair l’image de pensées qui s’éboulent et obstruent une caverne, la caverne de l’esprit, où un homme se trouve, sans qu’on sache s’il s’y est volontairement retiré ou si l’effondrement l’y a surpris et piégé. L’homme lui fait un petit salut de la tête, et sa bouche esquisse (au prix d’un grand effort, elle le voit bien) quelque chose qui ressemble à un sourire. Elle sourit aussi. A ce moment-là Tahirou et Adama se tournent vers elle :

-Pardon, Mademoiselle Anja, j’étais si heureux de revoir le Maître que je ne vous avais pas vue. Bienvenue dans notre pays -dis-donc vous êtes très jeune, et ravissante !- et bienvenue en Afrique !

A son grand soulagement, il lui tend seulement la main (celle-ci est quand même moite de sueur). Tahirou demande à Adama pourquoi Ataher n’est pas venu.

-Je suis là, Professeur.

Le deuxième homme, qui s’était jusqu’alors tenu à distance, s’approche de Tahirou, et les deux hommes se font une accolade qu’Anja trouve très étrange, brève, pudique, et pourtant très intime, chargée d’histoire.

Tahirou dit : « Tu n’as pas changé, mon Ataher. Toujours aussi discret. Le Cabinet du Ministre a gagné un travailleur parfait : effacé, efficace, et d’une intelligence pure.

-Je ne vous le fais pas dire, Maître, dit Adama. Ataher est mon bras droit le plus sûr, le plus solide. Je lui fais une confiance absolue. Je mettrais ma gorge sous son couteau. Une pierre cardinale de notre ministère.

-Je suis heureux de vous revoir, Professeur, dit Ataher. Cette tournée était attendue et espérée depuis longtemps par tous vos lecteurs d’ici. Moi le premier.

Ataher a une voix très profonde et très égale qui donne à Anja l’impression que même dans la plus brutale des colères, même devant l’extinction imminente du monde, il garderait ce ton mesuré et dépassionné. Il regarde encore dans sa direction et lui dit bonjour, cette fois. Sa voix est si grave qu’elle croit la sentir vibrer dans sa propre poitrine. Elle lui dit bonjour et le remercie d’être venu les accueillir.

-C’était la moindre des choses, dit Adama à qui elle ne s’adressait pas. Nous nous reverrons dans deux jours, lors de la cérémonie officielle en l’honneur du Maître, au Palais de la République. Le Ministre de la Culture sera là, et le Chef Suprême de la Nation aussi, bien sûr. Mais nous tenions au moins à venir vous dérouler le tapis rouge dès l’aéroport. Vous êtes sûrs de ne pas vouloir résider à La Perle du Désert ? Il a été rénové et c’est maintenant l’hôtel le plus côté et le plus confortable du pays. Cinq étoiles, cuisine gastronomique de notre pays mais aussi de beaucoup d’autres de la sous-région et du monde, salon de massage, personnel accueillant, discret et professionnel, multiples attentions et privilèges… J’ai un coup de fil à passer, un seul, pour qu’on vous réserve l’une des sept oasis blanches, c’est comme ça qu’ils appellent leurs suites Premium...

-C’est certes très tentant. Mais je me connais trop pour savoir que je serais invivable dans de telles conditions. Je me prendrais pour un empereur…

-Vous êtes un empereur de la plume !

 -Je règne donc sur un empire de papier. Merci, mais je préfère loger ailleurs. J’ai de la famille ici.

-Bon. Je comprends. J’aurais fait pareil à votre place. Nous n’avons que la famille. Ils veulent vous revoir. Eh bien, je vous laisse entre les mains d’Ataher, il vous conduira à votre destination. Il s’est proposé pour être votre chauffeur et guide durant votre séjour ici. Il vous donnera un téléphone que le Ministère a pris pour vous, pour pouvoir vous joindre. Un tracas local de moins à régler. C’est le devoir de la patrie de vous faciliter les choses. Pour ma part je dois rejoindre notre Ministre à l’inauguration du chantier de notre prochaine bibliothèque nationale. Vous saviez qu’il y en aurait une ? Nous avons même failli lui donner votre nom, vous le saviez ? Mais nous nous sommes dit que cela blesserait votre modestie de voir de votre vivant des bâtiments publics porter votre nom illustrissime. Mais je ne doute pas qu’un jour il sera au fronton de nombreux établissements, universités, rues, bibliothèques, hôpitaux, stades.

Adama ne laisse à personne le temps de réagir ; il serre encore Tahirou dans ses bras (cette fois, au contact de son corps massif et suant, Anja voit une claire lueur de dégoût mêlé d’effroi passer comme l’aile de la mort sur le visage de l’écrivain), puis il refait un laïus sur l’événement que constitue sa venue, avant de prendre congé et disparaître dans la foule du terminal.

-Ca fait réfléchir, dit Tahirou une fois qu’ils se retrouvent tous les trois et qu’une paix merveilleuse les enveloppe.

Ataher sourit (Anja remarque que cette fois, son sourire lui a moins coûté) et prend la valise de Tahirou. Il propose aussi de prendre la sienne, mais elle décline. Ils sortent.

-Comment trouves-tu Anjita, demande Tahirou à Ataher alors qu’ils viennent de partir à bord d’un luxueux 4X4.

-Comme vous me l’aviez décrite, Professeur. Silencieuse. Silencieuse et méditative.

-Un peu comme toi. Au passage, il n’y a que toi pour dire « méditative » aussi naturellement dans une discussion. Le commun des mortels aurait dit « pensive ». Mais c’est « méditative » qui est juste en ce qui concerne Anja. Tu l’as vu tout de suite. Tu ne changes pas.

Ataher ne répond pas. Anja croise ses yeux dans le rétroviseur, ils se regardent quelques secondes, elle lui revoit la belle tristesse fatiguée dont certaines intelligences profondes couronnent quelques visages, puis il se reconcentre sur la route. Elle ne demande pas à Tahirou où ils vont loger : elle le sait ; il ne le lui a pas clairement dit et a même feint de laisser affleurer, il y a quelques jours, à Paris, l’ombre fragile d’une hésitation dans laquelle l’hôtel aurait été une option sérieuse, une possibilité réelle ; mais elle sait depuis le début que l’hôtel n’a jamais eu une chance malgré ses suites Premium oasis blanches, qu’aucun autre lieu ne rivalise avec là-bas dans son esprit, et que s’il a hésité, vraiment hésité, cela n’a été que pour mieux jouir à l’heure d’accomplir son désir profond, un peu comme ces prédateurs qui jouent avec une proie condamnée, et font durer ce plaisir dans le seul but de glorifier l’instant de la mise à mort, du coup de grâce. Dans cette métaphore Tahirou est le prédateur, c’est assez clair. Mais qui y représente la proie ? Elle ou, dans un étrange dédoublement, encore lui ? Au fond de son ventre, elle sent maintenant un picotement qui peut aussi bien être le signal d’une réelle appréhension que l’alerte d’une obscure hâte. L’un ou l’autre de ces sentiments est possible. L’un ou l’autre est normal. L’un ou l’autre est anormal.

Tahirou demande à Ataher s’il est entouré de beaucoup de gens comme Adama au ministère de la culture. Mais avant qu’Ataher n’ait pu répondre (ou même penser à une réponse, se dit Anja) Tahirou a repris : oh oui, je suis sûr qu’ils sont nombreux, au ministère de la culture, dans les structures publiques de la culture en général, ces fonctionnaires normaux, c’est-à-dire à peine corrompus, corrompus, disons, à un degré véniel, qui aiment la culture, certes, mais qui l’aiment de loin, comme on aime quelque chose de sulfureux, d’un amour dont on ne prendra jamais le risque, ah ça oui, j’en connais beaucoup, des fonctionnaires de la culture, des serviteurs administratifs de la culture, dans ce pays mais aussi dans d’autres nombreux pays qui se disent grands pays de culture ou d’hommes de culture, j’en connais oui, et partout, chez beaucoup d’entre eux, pas tous mais chez la plupart, c’est leur inculture qui me frappe, leur profonde inculture qu’ils affichent presque comme une fierté tant elle leur est naturelle et qu’ils montrent bien nettement faute de ne pouvoir la cacher même s’ils le voulaient, oui, c’est cela qui me frappe, leur profonde inculture ou, du moins, leur culture superficielle, leur culture d’apparat, de parade, faite de bouts de citations tronquées, de références floues, de bouts de vers mémorisés, de titres qui suffisent à impressionner d’autres moins cultivés qu’eux, mais qui vole en éclats dès que vous exigez d’eux qu’ils aillent plus loin, qu’ils aillent au fond des choses, au fond d’eux-mêmes,  ah là, il n’y a plus personne et on retombe dans les banalités et les bredouillements et le babil faible, très médiocre, mais bon, malgré tout cela je ne sais pas si je dois leur en vouloir, ce n’est pas leur faute, après tout : la culture est une chose difficile à acquérir dans sa substance solide, et au-delà de toutes ces considérations qu’on pourra juger un peu élitistes, je n’oublie pas que la culture est aussi une industrie, une machine, et qu’elle doit tourner, et que ceux et celles qui sont chargés de la faire tourner n’ont souvent pas, dans nos pays, le loisir (ou l’obligation) de se cultiver, comme si leur devise était : servir la culture pour que d’autres l’aient et pas nous, ou quelque chose dans cette veine, en tout cas une devise sacrificielle et héroïque, en quelque sorte, une devise de bon fonctionnaire doté d’un sens élevé de l’Etat et condamné à le servir au point de ne pas pouvoir se cultiver, mais je veux nuancer, car je sais aussi que la culture ne fait pas tout : tout le monde n’a pas besoin d’être cultivé, des gens vivent très bien et sont honnêtes et bons sans connaître un seul vers ou un seul titre, là où de parfaits salauds, des corrompus, des tueurs, des bandits connaissent tout Balzac et pourraient dire de mémoire tout Pindare ou tout Jouve ou tout Paul Fort (mais qui lit encore Paul Fort ?), des pans entiers de Elolongué Epanya Yondo, tout Senghor, et même des hain-teny de Flavien Ranaivo publiés dans des revues confidentielles, d’ailleurs, c’est bien ça la grande énigme morale du nazisme, par exemple : savoir comment la haute culture de certains dignitaires du régime pouvait cohabiter avec la plus insupportable barbarie, s’expliquer comment, d’une civilisation qui a engendré tant d’immenses philosophes, d’écrivains inégalés, de poètes divins, de compositeurs géniaux, a pu aussi jaillir une négation si technique, si précise, si radicale de l’humanité ; alors non, la culture n’est pas un absolu à atteindre, elle ne protège pas absolument du Mal absolu, on peut s’en passer, et des gens comme Adama, qui s’en passent allègrement, ne me gêneraient pas le moins du monde s’ils ne profitaient du service très lucratif d’une culture dont ils se fichent royalement pour engraisser comme des phacochères alors qu’ils ne savent rien, mais bon, qui suis-je pour lui reprocher ça, moi qui ferais sans doute pareil si j’avais été à sa place ?, qui suis-je ?, eh bien je sais ce que je suis : un écrivain qu’Adama va contribuer à faire honorer, un artiste qu’il va contribuer à faire découvrir dans son propre pays où peu de gens se préoccupent de culture et encore moins de littérature, donc bon, au fond, Adama et tous les gens comme lui font plus pour la grandeur historique de la patrie que moi, alors je devrais fermer ma gueule, profiter du temps qu’il me reste et tenter d’aller vers la mort avec le moins de douleur d’âme et d’aigreur possible, quoi que je pense du ministère de la culture de ce pays, qui fait sans doute ce qu’il peut dans un environnement qui n’est pas facile pour la culture (aucun environnement n’est facile pour la culture), et que ta seule présence en son sein, mon cher Ataher, suffit à relever de plusieurs crans, toi qui as été, je le dis devant Anjita, mais elle le sait déjà car je lui ai beaucoup parlé de toi, mon plus brillant élève à l’époque où j’enseignais ici, à l’Ecole Normale Supérieure.

Il se tait. Elle l’a écouté d’une oreille distraite en regardant se déployer les paysages secs de la ville entre lesquels, parfois, elle aperçoit le fleuve. Elle ne sait plus si c’était ainsi qu’elle s’imaginait cette ville, si c’était à ces tableaux-là qu’elle s’attendait. Les seules images du contient africain auxquelles elle accordât foi, les seules, au fond, qu’elle connût, provenaient jusqu’ici des livres des écrivains africains. Mais soudain, comme si sa rencontre physique avec l’Afrique, avec cette ville, avait effacé sa mémoire, elle ne se souvient plus des scènes et paysages décrits dans les romans qu’elle a lus. Elle s’étonne notamment d’avoir oublié les pages de Tahirou consacrées à cette cité. Elle connaît et aime pourtant tous ses romans, surtout Hécatombe, dont l’action (ou plutôt, la non-action) se déroule entièrement ici. Mais ce qu’elle voit ne lui évoque rien. Ca ne signifie pas que la ville lui semble sans intérêt ou déplaisante. Ca ne signifie pas non plus que les descriptions de Tahirou n’étaient pas marquantes ; à leur manière, elles l’étaient. Simplement, ce qu’elle regarde ne lui évoque rien de connu, et elle a beau retourner sa mémoire, ce qu’elle y trouve en ce moment est un grand livre ouvert, mais vierge. Elle sait pourtant qu’elle n’a pas oublié les mots de Tahirou. Ils lui reviendront, plus tard. Pour l’heure, c’est la ville qui écrit ses propres phrases, choisit ses adjectifs pour se donner à voir, sentir, entendre ; et face à cela, les écrivains et leurs livres se taisent humblement.

-Adama est un bon connaisseur de la poésie de notre pays, dit Ataher après un long moment de silence. Il ne sait rien de l’histoire du roman, des romanciers, des chefs-d’œuvre romanesques de l’humanité. Il ne lit pas de romans, ni d’ici ni d’ailleurs. Il considère que c’est une perte de temps. Il ne sait rien, par exemple, de vos romans, dont il a une connaissance anecdotique. Je lui ai remis il y a deux jours une fiche sur votre œuvre. Il la parcourra d’ici votre prochaine rencontre. Mais Adama connait bien les œuvres de nos poètes, et ce n’est pas rien. D’une certaine façon, c’est la connaissance essentielle. J’en ai parlé avec lui. Il connaît la poésie mieux qu’aucun autre dans ce pays. Ca m’a étonné, même si peu de choses m’étonnent encore ici.

Ataher se tait. Elle sent qu’on n’entendra plus sa voix profonde et calme avant longtemps. Tahirou, lui, ne répond pas - elle savait qu’il ne répondrait pas. Elle, préfère ne pas se mêler d’une discussion dont elle maîtrise peu le sujet. Elle ne connaît aucun autre écrivain local hormis celui qui est à ses côtés. Mais peut-on le considérer comme un écrivain d’ici, lui qui soutient qu’un écrivain n’a jamais que deux patries : le passé, où les œuvres des grands Maîtres qui l’ont précédé lui offrent une demeure résistante au temps, et le futur, où se tient, sous la forme friable d’un désir, l’œuvre qu’il rêverait écrire ? En silence, Anja continue donc à regarder la ville s’ouvrir comme une fleur, une magnifique fleur carnivore du désert, et les avaler tout doucement comme ils allaient là-bas, chez Ousseina; Ousseina dont Tahirou lui a toujours parlé même quand il parlait, ou prétendait parler, ou croyait parler d’autres femmes ; Ousseina Idé qu’elle reconnaîtrait sans hésiter dans la rue tant elle a vu son visage remonter de ses livres à lui -comme un cadavre remonte inévitablement du fond d’une rivière ; Ousseina dont le corps a servi de modèle à son œuvre, une œuvre désormais finie et qui le porte sur sa couverture comme son âme dévoilée, sa nécessaire illustration, son évident emblème ; Ousseina qui est toutes les femmes de ses romans et pourtant aucune d’elles ; Ousseina Idé à laquelle, Anja en est convaincue, tous les trois, dans cette voiture, pensaient à ce moment précis. Ousseina, enfin, pour laquelle seule, au fond, elle est venue ici.

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Ahmed 27/06/2019 14:40

Votre texte m' évoque le Mali, bien que je n'y soit jamais allé. Cette nouvelle est interessante, et belle dans sa simplicité ; qui n' amoindrit pas pour autant sa qualité.