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Muses (1)

21 Juin 2019 , Rédigé par Mbougar

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Dans un avion, une jeune femme européenne, Anja, regarde fixement Tahirou, un vieil écrivain africain aveugle. Ce dernier dort depuis maintenant près de deux heures, d’un sommeil impénétrable comme une armure adamantine. Anja a toujours été fascinée par les gens comme lui, qui donnaient l’impression, pendant leur sommeil, de s’abstraire de tout : de la vie, de la mort.  

Ils ont entre-temps traversé une longue zone de turbulences. L’avion a été frappé de vives secousses qui ont apeuré, deux rangées derrière la leur, une petite fille. Celle-ci s’est alors mise à pleurer, bruyamment, malgré les mots tour à tour conciliants, énervés, grondants et suppliants de sa mère, impuissante à calmer l’enfant. Un chauve assis à côté d’elles a même poussé, au plus fort de la crise de larmes, un juron exaspéré (ou quelque chose qui y ressemblait) dans une langue qu’elle crut être du Grec ; juron auquel la mère, elle-même en pleurs, répondit dans un hurlement déchirant : « Vous n’avez jamais eu d’enfant, merde, vous ne voyez pas que je fais ce que je peux ? ». D’autres passagers s’en étaient mêlés. Certains comprenaient et soutenaient la mère ; d’autres, agacés par les cris, la pressaient d’arranger les choses. Un troisième groupe de voyageurs ne disait rien, ce qui signifiait probablement qu’ils étaient les plus agacés de tous, mais avaient la politesse ou l’hypocrisie de ne pas le manifester. Une hôtesse était intervenue pour calmer tout le monde, manquant tomber à chaque mouvement brusque de l’avion. Dix bonnes minutes d’une totale confusion avaient ainsi passé avant que le calme revienne, hanté d’amertume. Mais rien de tout ce vacarme n’était parvenu à fissurer les murs de son sommeil ; il n’avait ni froncé le sourcil ni grogné. Sa tête est toujours tournée vers sa gauche, vers elle, vers Anja, et glisse lentement ; bientôt, elle se posera sur son épaule.

Tout ce temps ou presque, Anja ne l’a pas quitté des yeux ; elle le regarde comme on fixe un objet magique, comme on affronte un de ces chefs-d’œuvre qui terrassent et épuisent. Pourtant, cette image ne lui est pas étrangère : elle la connaît ; elle a l’habitude de le voir dormir. Après qu’ils ont fait l’amour, il dort toujours vingt-six minutes, pas une de plus, pas une de moins. Elle n’a évidemment jamais cherché à lui demander la raison de ce chiffre précis. D’une certaine manière, elle connaît déjà sa réponse. Il dit toujours que ce n’est pas par fatigue qu’il dort après le sexe, mais par devoir professionnel : ses plus profondes visions, les rêves qui fécondent le mieux son imagination lui viendraient seulement dans l’immédiat sommeil post-coïtal. C’est pour se tenir disponible à leur révélation qu’il s’assoupit à cet instant précis.

Pendant ces vingt-six minutes d’exploration onirique, son visage ressemble en tous points à celui qu’il affiche maintenant. Il a les paupières mi-closes ; elle peut voir la pupille tourner dans le blanc de l’orbite comme un petit oiseau noir affolé dans une cage en verre. On dirait qu’il entre en transe et que ses yeux se révulsent avant son basculement dans un monde de mystère. La première fois qu’elle l’a vue ainsi, son image l’avait effrayée. Ce n’est plus le cas : au contraire, elle donne maintenant à ses traits une expression de paix qu’elle ne lui voit presque jamais à l’état de veille. Son visage endormi ne lui paraît plus agité : elle le trouve même plutôt adouci. Un ronflement commence à monter de sa gorge ; il a les yeux à demi-fermés ; et de ses lèvres, elles aussi entrouvertes, coule un peu de bave -dont il ravalera dans une bruyante aspiration une partie au réveil, avant de nettoyer celle qui reste avec le dos de sa main. C’est un grand écrivain, il a mille masques dont on ne sait lequel est le vrai puisqu’ils peuvent tous l’être en un sens, mais lorsqu’il dort, il porte le masque de tous les autres hommes. Mais quel est ce masque ? Anja y réfléchit un moment et finit par répéter, pour ne pas les oublier et les noter plus tard, les quelques mots que voici : le masque de l’enfance, le masque de la vieillesse, qui ne forment pas le même masque mais qui sont inséparables, et derrière lesquels il ne peut y avoir de visage.

Elle lui avait un jour demandé comment il rêvait. Il s’était étonné de la question qu’il disait ne pas être sûr de comprendre : voulait-elle savoir dans quelle langue il rêvait ? Oui, avait-elle répondu, même si l’objet de sa demande se trouvait ailleurs. Il dit alors : je rêve dans la seule langue des images. Mes rêves sont muets. Cela ne m’attriste pas, au contraire : ce que je vois n’a pas réellement besoin d’une langue, puisque c’est une langue en soi. Et ce n’est pas depuis -ou parce que- que je suis aveugle. Ce n’est pas pour renforcer cette ridicule mystique de l’aveugle voyant. Je connais des aveugles qui ne voient strictement rien. Depuis ma plus lointaine jeunesse je rêve ainsi, sans paroles. Les images, les images, c’est tout ce qui importe. Même pour un écrivain, surtout pour un écrivain : penser en images, rêver en seules images, transformer la langue en image pure. C’est ça.

Elle n’avait rien dit : il avait involontairement (mais y a-t-il rien chez lui qui soit involontaire ?) répondu à sa vraie question qui était : dans vos rêves, vous voyez-vous voir ? Y avez-vous perdu la vue ? Elle y repense maintenant, et trouve qu’ainsi posée, c’est une question un peu bête. 

Sa tête effleure presque son épaule maintenant. Elle cesse de détailler son visage et regarde derrière lui, à travers le hublot. Elle ne voit ni le ciel ni la terre, pas même des nuages, mais une grande source de lumière transparente qui se déverse avec force dans ses yeux. Elle les ferme, l’étendue d’éclat la suit quelques instants sous ses paupières, avant de se dissiper. Au moment précis où elle les rouvre, il commence à se réveiller. Il nettoie sa bave de la manière qu’elle avait prévue, puis lève les yeux vers son visage. Ce regard mort la saisit toujours : il donne l’impression d’être sur le point de se ranimer à chaque instant, comme si une intensité secrète allait le tirer des ténèbres ; mais rien ne se passe et la résurrection à la lumière demeure impossible. Ses yeux agissent sur elle comme le feraient ceux de la Méduse : ils la fascinent ; mais lui, à l’inverse de la Gorgone, ne regarde pas, et c’est précisément ce non-regard, ou ce regard seulement intérieur, qui stupéfie.

-Vous avez un peu dormi, Anjita ?

-Je n’arrive jamais à dormir dans les avions, ni à lire, ni à regarder un film. Vous avez bien dormi, vous ?

-Non. Ce que j’ai vu était assez pauvre. Ca arrive. Mais au milieu de ces images médiocres, j’ai vu ma mère. Elle était de dos, je n’ai d’abord pas vu son visage, mais l’ai reconnue par l’évidence de l’intuition. Je n’ai pas essayé d’aller vers elle, je ne voulais pas qu’elle s’évanouisse. Elle avait le torse nu et portait seulement le petit pagne que les femmes de son ethnie mettent lors de leur nuit de noces. J’ai vu sa nuque, ses épaules, la forme de ses hanches, ses fesses, et j’ai éprouvé du désir pour elle. Inutile de le cacher. Tout cela est très transparent d’un point de vue freudien.

-Je ne crois pas aux théories de Freud.

-Je sais. Vous me l’avez dit dès notre première rencontre. Je n’ai pas dit que j’y croyais, cependant.

-C’est vrai, vous ne l’avez pas dit. Comment s’est fini votre rêve ?

-Comme s’achèvent tous les rêves : ils s’enfoncent dans un opaque brouillard de fumée. Ma mère s’est retournée, mais à ce moment-là, je me suis rendu compte que ce n’était pas elle. C’est cette profonde impression -ce n’était pas de la déception, mais autre chose que je ne peux pour l’heure nommer autrement qu’étrangeté- qui m’a tiré du sommeil.  Ce n’était pas son visage. Ou plutôt : c’était son visage, mais tout se passait soudain comme si je ne l’avais jamais vu, comme si c’était un visage neuf.

-Je comprends, dit-elle.

-Ah ? Moi, non. Je ne comprends rien. Mais ce n’est pas important.

-Qu’est-ce qui est important ?

Le pilote annonce que la descente vers l’aéroport va commencer. Elle regarde une nouvelle fois par le hublot et aperçoit les anneaux d’un cours d’eau qui se déploient en un jeu de diaprures et de reflets ; puis, la prenant par surprise, la ville apparaît, inégalement bâtie sur les deux rives, cœur fendu par la flèche d’argent du fleuve. La voix de Tahirou interrompt sa contemplation :

-Qu’est-ce qui est important ? Que j’aie rêvé de ma mère. C’est la première fois que je rêve d’elle depuis sa mort, il y a trois ans. Quand elle est morte, je voyais. Mal certes, mais je voyais tout de même encore un peu. Je suis heureux de l’avoir revue, bien que son visage parût autre. De dos, c’était elle. Je commençais à craindre d’avoir été un si mauvais fils qu’elle refusait de se montrer à moi pendant le sommeil. Elle s’est montrée. Ca ne veut pas dire que je n’ai pas été un mauvais fils. Ca veut peut-être seulement dire que même les mauvais fils ont le droit de revoir leur mère en songe, pour se racheter, ou pour payer, ou pour lui montrer qu’ils n’ont pas changé et resteront de mauvais fils. Mais il y a une inquiétude : que ma mère ait décidé de se remontrer à moi en rêve le jour où je retourne dans mon pays pour la première fois depuis sa mort est quand même trop gros, en termes de symboles et de scénario. Même dans une odieuse sitcom de Nollywood, même sur Novelas TV, même dans Pluie d’éclairs, l’infâme roman d’un de mes compatriotes que vous m’avez lu il y a quelques semaines, même là, on n’oserait pas un tel alignement de signaux. Vous ne trouvez pas, Anjita ?

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