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Chaque homme dans sa nuit...

20 Février 2019 , Rédigé par Mbougar

Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière.

J’ai beaucoup réfléchi à ce vers admirable de Hugo. Il sonne parfaitement, mais il ne nous dit rien de la lumière, sinon qu’elle est un but que les hommes cherchent à atteindre. Rien ne leur assure qu’ils l’atteindront ; rien même ne dit qu’elle existe. Et qu’elle se trouve vraiment quelque part ou ne soit que le fruit d’une illusoire espérance ne change rien à la réalité de la nuit à affronter. Le cœur de cet alexandrin est là : une morale de l’ombre. Chaque homme dans sa nuit : voilà tout. La nuit est la seule certitude. Elle n’a pas besoin d’être promise ou agitée comme une menace sous nos yeux par une puissance extérieure ; elle est en nous. Il suffit de franchir la première marche du grand escalier qui descend en nos fondations pour que déjà elle s’étende, aussi épaisse que si nous étions en son cœur, au cœur de la nuit, alors que nous n’en sommes qu’au crépuscule. La plupart des hommes remontent alors aussitôt vers ce qu’ils croient être la clarté. On ne peut les en blâmer : là-bas, on est seul. Là-haut aussi, et peut-être même plus désespérément encore. Mais cela, on ne le sait pas toujours. A moins -et c’est une horrible perspective, c’est-à-dire, comme souvent lorsqu’il est question des hommes, une perspective plus probable que toute autre- qu’on le sache et qu’on n’en veuille rien savoir.

Quand la solitude diurne peut être divertie, provisoirement trompée, prétendument adoucie dans les multiples évasions sans liberté que le monde et nos contemporains nous offrent, l’autre solitude attend dans une quiète patience. Elle sait -et nous savons avec elle- que viendra l’heure fatidique des retrouvailles. Il faudra alors descendre, disparaître en bas. Pourtant, il est possible que cette descente nocturne et terrible soit l’occasion d’accéder au siège de notre part obscure, qui est aussi une part de notre vérité. Car seul, seul dans cette nuit dont il a l’intuition, dès qu’il y fait un pas, qu’elle est à la fois ce qu’il a en partage avec les autres et ce qui n’appartient qu’à lui, chaque Homme devrait pourtant s’y enfoncer, s’y enfoncer et désirer, puisqu’il ne peut l’éclairer, qu’elle s’obscurcisse au fur et à mesure qu’il y va plus avant : chaque homme dans sa nuit devrait souhaiter plus de nuit, non par cette fascination complaisante et juvénile pour les ténèbres, mais bien parce qu’hors de celles-ci, hors de cette opacité, il ne possède aucun mystère; or rien n’est plus triste que cela : un Homme qui vit ou a vécu sans mystère, sans solitude, sans secret, dans une parfaite transparence à lui-même. Il semble évident que les autres n’aiment ou ne détestent jamais de nous que notre mystère : ceux qui nous aiment parce qu’il leur échappe et que l’amour, l’amitié, le désir, la bienveillance ne se nourrissent que de poursuivre toujours ce qui les fuit en nous ; et ceux qui nous détestent, parce que la conscience qu’ils ont de notre mystère têtu les renvoie à celle, douloureuse, qu’ils ne veulent pas avoir du leur ou de son absence. L’une des plus passionnantes énigmes de la nature humaine tient précisément à ce paradoxe : un être humain peut être aimé ou haï de plusieurs personnes pour la même stricte raison : elles ne le connaissent pas. Les Hommes mentent et feignent d’être autre chose que ce qu’ils sont dans de nombreuses circonstances, mais il n’y a que devant le mystère qu’ils savent inutile de feindre quoi que ce soit. L’inconnu leur rappelle ce qu’ils sont fondamentalement: des Hommes, donc des êtres qui ne savent pas. Le chemin vers l’humanité la plus nue se confond à la voie du mystère le plus épais.

Mais tout cela est une observation de second ordre devant cette autre réalité, qui justifierait à elle seule qu’on souhaitât à tout Homme d’être le plus insoluble des mystères. Cette réalité est la suivante : chacun de nous ne se supporte que grâce à la part inconnue, la part d’inconnu qu’il porte en lui. Lorsque nous sommes seuls devant un miroir, face à notre visage, et que nous avons le courage de le regarder si longuement qu’il se déforme, devient étranger, s’ouvre enfin, pour que nous plongions, en témoin sans témoin, en nos profondeurs, les horribles secrets que nous y voyons, amoncelés en une montagne maudite et honteuse, si massive qu’elle semble pâlir nos éclats de lumière, ces horribles secrets là suffiraient à nous dégoûter de nous-mêmes ; ils suffiraient à effondrer tout espoir et toute illusion devant nos douloureuses vérités ; ils suffiraient encore, chez les plus lâches -ou les plus courageux, je ne sais- d’entre nous à désirer mourir (ce qui est tragique, certes, mais humain, si humain à mes yeux que je me méfie de tout Homme que la tentation du suicide n’a pas sérieusement séduit trois ou quatre fois au cours de son existence) ; oui : la vue lucide de nos horribles secrets pourrait suffire à nous mener au pire, et je sais que nous le commettrions sans hésiter si nous ne voyions s’étendre, immense et obscure, derrière la montagne maudite et honteuse, une région où nous n’avons jamais osé aller. Cette région inconnue de notre âme est notre mystère ; nous ne savons ce qu’elle abrite ou cache ; et c’est précisément grâce cette ignorance que nous supportons, à la plus petite échelle existentielle, avant toutes les raisons autres (l’amour de nos proches, les rêves à accomplir, les buts à atteindre, la beauté de la vie, l’angoisse devant la mort etc.), de continuer à vivre malgré tout. Si le mystère nous effraie, il est aussi notre salut : en lui, nous craignons certes de trouver d’autres secrets odieux, d’autres bêtes peut-être plus repoussantes encore, mais en lui, nous espérons aussi voir autre chose : ce qui est en nous, ce qui est nous et que nous ne connaissons pas. Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière, mais la lumière, bien souvent, est pauvre et ne révèle rien à l’homme que la nuit ne lui ait déjà appris. 

Je descends dans ma nuit pour y vivre. Je vais dans la forêt. Que viennent bêtes et  gueules noires, fantômes et djinns, plantes carnivores et pièges cannibales ; que viennent la solitude et la peur, et les secrets et les hontes et l’irregardable ; j’embrasserai tout, je dirai oui à tout et consentirai à mourir de tout, car tout est moi, tout est une tête de ce moi qui en agite mille, ce moi enchaîné devant la porte de mes enfers. J’ai une vie et je veux l’user à découvrir toutes les vies présentes en moi. Et toutes les morts. Je veux savoir mes possibles. Je veux me tordre comme un linge mouillé, et presser hors de moi toute goutte d’être, jusqu’à retomber exsangue sur le sol. Je veux, oui, épuiser mon humanité.

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Quelqune 28/11/2019 09:33

" Je veux, oui, épuiser mon humanité."

Zani 08/11/2019 12:01

Tres beau texte! Merci pour le partage

Clipping Path 16/05/2019 07:34

I'm appreciate your writing skill. Please keep on working hard. Thanks for sharing.