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Livre solitaire

19 Octobre 2018 , Rédigé par Mbougar

"...J’avais écrit le livre, mais le silence n’était pas venu de lui : il avait donc fallu repartir à sa recherche, encore parler, encore écrire, un livre, puis un suivant, et un autre, puis un énième, tous destinés à atteindre l’essentiel et ne réussissant pourtant chacun qu’à en sentir l’amer éloignement, l’impossible présence. Je voulais tout donner dans une œuvre solitaire, concentrer ma parole dans un objet presque magique qui aurait ensuite voyagé à jamais dans la nuit des hommes, dans le ciel et ses astres, dans les entrailles de la terre, entre les morts. Au lieu de cela, je me retrouvais, comme une âme perdue, à errer de livre en livre comme entre les bornes d’un long chemin vers l’enfer, sentant, aussitôt que j’en avais écrit un, que celui-ci n’était pas le bon. Le livre essentiel, pour moi, avait depuis longtemps cessé d’être l’œuvre unique, pour devenir l’œuvre à laquelle tentaient d’aller plusieurs autres sans certitude de l’atteindre.

J’avais donc depuis longtemps fait le deuil de ce rêve d’un livre absolu, et n’avais eu d’autres choix, comme tous mes pairs, que de me compromettre dans les publications successives. Beaucoup y voient d’ordinaire le signe de la fécondité littéraire et de la vitalité créatrice, mais elles trahissent pour moi le triste aveu de mon ambition humiliée. Il n’y a pas de plus grande honte, pour un écrivain, que de se dilapider en une suite de livres qui n’auront d’autre destinée que de voleter de toute la risible force de leurs frêles élytres dans la puissante tempête du temps et de l’oubli, laquelle finirait par les balayer si elle ne les broie. Devant la question : que restera-t-il de mon œuvre après ma mort ?, interrogation narcissique et égotiste peut-être, mais que tout artiste se pose (et doit se poser) un jour, je crois qu’il y a beaucoup d’écrivains qui ont pour seule réponse la surabondance des publications. L’angoisse métaphysique qu’une telle question engendre en leur cœur donne lieu au désolant spectacle de la graphomanie : ils écrivent, écrivent, écrivent sans cesse, publient frénétiquement, avec l’espoir que quelque chose restera de leur œuvre si celle-ci est profuse. Illusoire espoir. Multiplier les livres en croyant augmenter ses chances de durer est un calcul absurde.  Au cœur du grand cimetière où échouent tant de rêves de glorieuses postérités littéraires, la fosse commune des œuvres oubliées bée, ouvrant sur un effroyable et silencieux infini ; et dans cet infini, flottent et dérivent, planètes abandonnées et désaxées de leur orbite, d’innombrables livres, écrits sans feu, publiés dans le seul but d’être un livre de plus dans l’œuvre, mais dont leurs auteurs avaient pourtant espéré qu’ils leur survivraient. Bien sûr, non seulement ces livres ne leur avaient pas survécu très longtemps, mais encore mouraient-ils parfois avant eux. L’inquiétante question « que restera-t-il de mon œuvre après ma mort ? » n’appelle pas une opération de multiplication ou d’addition. Puisqu’elle interroge l’essentiel, elle ne peut mener qu’à un travail de soustraction, de retranchement. De combien d’œuvres superflues peut-on se passer pour avoir la force d’en écrire une qui aurait une infime, minuscule chance de perdurer ? Voilà, pour moi, les données du problème. La rage de publications est la honte qui marque le front de la plupart des écrivains d’aujourd’hui. Elle marque aussi le mien, bien au milieu, noire tache d’un irrémissible péché...."

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Candice 05/02/2019 15:25

Très bel article, très intéressant et bien écrit. Je reviendrai me poser chez vous. A bientôt.

Mouhamed 25/10/2018 15:32

Mais comment savoir si c'est le bon? Le succès de la publication? Le temps?
Comment sauriez-vous que c'est le livre?
Quoiqu'il en soit ce projet est certes ambitieux et digne d'un grand écrivain.
J'attendrai donc de voir ce livre.. ça promet..