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Ecoles d'écrivain

19 Septembre 2018 , Rédigé par Mbougar

"(...) L’idée de me promener et d’aller boire un café ensuite me réjouissait également. Outre le fait que le temps se prêtait admirablement à l’une de ces balades au cours desquelles l’esprit, dans un flux créateur, capture, invente, répertorie, métamorphose d’innombrables images, phrases, scènes que le romancier pourra toujours utiliser, je me disais qu’il serait agréable de m’asseoir à l’ombre fraîche de la terrasse d’un café pour y lire ou m’y livrer à mes honnêtes jeux d’imagination. Peut-être, avec un peu de chance, y verrais-je un écrivain que j’aimais.

Le tableau de l’écrivain qui lisait ou écrivait à la table d’un restaurant m’accompagnait depuis longtemps. Je tenais même cette activité comme relevant de ses quelques devoirs sociaux. Que deviendraient les cafés parisiens si quelque écrivain ne s’asseyait à l’une de leurs tables, l’esprit jeté sur un ouvrage qu’il lit ou un carnet qu’il noircit, la fumée d’une cigarette enveloppant son visage ? Où les jeunes aspirants à l’écriture pourraient-ils se former leurs images d’écrivains, s’ils n’avaient plus la possibilité d’observer ceux-ci dans les cafés alors qu’ils écrivent, lisent, fument, boivent ? Un jeune écrivain doit toujours aller dans un café pour y regarder un grand écrivain, pour que ce dernier le fascine, l’énerve, lui donne à la fois l’envie de lui ressembler et la rage de le dépasser comme écrivain.

J’avais toujours cru qu’il y avait cinq écoles pour un écrivain. La première est la lecture de ses Maîtres, les classiques, les géants, ceux qui lui enseignent la beauté, ceux qui le guident dans la forêt obscure de la condition humaine, ceux qui l’humilient lorsque la vanité le tente et, qu’oubliant son insignifiance, il croit avoir fait quelque chose en littérature. La deuxième école est celle de la solitude : même le plus mondain des écrivains, même le plus sociable, doit savoir être seul ; mieux : créer les conditions d’une solitude désirable car créatrice. (Le fait que la solitude doive être créatrice est fondamental et il faut le rappeler : lorsqu’on dit qu’un écrivain doit être seul, c’est un poncif, ou du moins, cela ne suffit pas : la solitude est vaine si elle ne féconde pas l’écriture. Je connais de très mauvais écrivains qui vivent dans la solitude la plus absolue sans cesser d’être de mauvais écrivains.) La troisième école est celle de l’amour, avec tout le faisceau d’émotions, d’extases, de drames et de mondes que ce sentiment déploie, de la passion folle à la haine en passant par la jalousie, le désir, la sexualité, l’échec, la trahison, la fidélité, etc. Autrement dit, un écrivain doit toujours être en contact avec une histoire d’amour, la sienne ou celle des autres, qu’elle soit belle et heureuse ou lamentable et tragique. La quatrième école, pour d’évidentes raisons, est celle du monde de l’enfance. Et la dernière école, pour le jeune écrivain, est la fréquentation, même discrète, des lieux où il peut se former des images d’écrivains. (Il existerait bien, dit-on, une autre école, non pas une sixième, mais une école spéciale, une sorte d’école zéro, qu’on appelle la vie, mais on ne sait rien d’elle).

Revenons aux images d’écrivains : elles ne sont pas qu’anecdotiques : elles peuvent contribuer au désir d’écrire. Le visage du grand écrivain, son corps, son attitude, quels qu’ils soient, expriment quelquefois l’esprit de la littérature, de sa littérature ; et ce qu’on appelle généralement style n’est peut-être que l’extension, dans son écriture, de la façon qu’un écrivain a de se tenir physiquement, mais aussi métaphysiquement, dans ce monde ci ou dans sa part invisible. Certains écrivains posent, d’autres détestent les apparitions publiques, d’autres encore s’en fichent, mais tous, à un moment, sous le regard des autres, se comportent, parlent, se taisent, regardent, agissent en écrivains. C’est ce regard, cette parole, cette posture, cette expression qu’il s’agit de voir chez eux ; c’est ce moment où leur âme tout entière affleure dans un rétrécissement de lèvres, la profondeur d’un regard, le caractère d’un geste, la grâce d’un rire, un silence, ce moment bref et rare, oui, qu’il faut surprendre, dérober chez les écrivains, ces animaux sauvages qu’il est si difficile, dans la vie, au grand jour, de croiser et de connaître vraiment. Ils se cachent sous de nombreux masques qu’ils n’enlèvent que la nuit, et leurs livres sont la nuit (...)"

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