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Ainsi parlait mon père, de Sami Tchak: écrire d'entre les langues, penser entre les consciences

22 Avril 2018 , Rédigé par Mbougar

Dans un passage fameux du Temps retrouvé, le Narrateur de Proust, parlant du « livre essentiel, le seul livre vrai », dit que pour l’écrire, « un grand écrivain n’a pas, dans le sens courant, à l’inventer, puisqu’il existe déjà en chacun de nous, mais à le traduire. Le devoir et la tâche d’un écrivain sont ceux d’un traducteur. » J’ignore si Ainsi parlait mon père[1] est le livre essentiel de Sami Tchak, à supposer qu’il puisse y avoir pour un vrai écrivain un livre qui ne le soit pas, mais il me semble à peu près certain qu’il est l’œuvre d’un écrivain-traducteur ; une œuvre qui serait comme la mer à laquelle plusieurs langues-fleuves, dont celle de son père, coulant en lui -dans sa tête, son ventre, sa mémoire- se seraient jetées. Une fois sur cette mer, cependant, le lecteur ne voit plus les différentes langues-fleuves ; il ne doit plus les voir mais seulement sentir, quelque part sur cet océan qui le berce agréablement, leur roulis, leur écho et leur tumulte, réels mais invisibles, nécessairement invisibles et diffus, car recréés, fondus dans le grand courant de la langue et de la culture de l’écrivain.

Prenons un exemple au hasard, page 56 : « Alors que l’on nous propose un fauteuil, nous n’allons pas nous asseoir sur un œuf de poule pour nous faire discret. A moins que tel ne soit notre secret espoir, le ridicule que provoquerait une telle situation attirerait sur nous l’attention que nous ne méritons pas » : ainsi parla mon père pour me mettre en garde contre la fausse modestie ». La simplicité et l’efficacité des images utilisées dans cette « leçon de la forge » sont bien une trace de la parole du père, lequel, en poète suprême, ou en prophète du quotidien humain, pensait et parlait en images, ce qui est le rêve de tout écrivain. Mais la formulation de cette sagesse trahit évidemment Sami Tchak, sa langue, ses lectures, ses innombrables références, sa grande culture (comment, sur la « fausse modestie », ne pas voir se dessiner la discrète figure de la Rochefoucauld, dont c’était aussi l’une des obsessions ?).

Pour donner à entendre la parole du père, et le faire dialoguer avec Socrate, Nietzsche, Kant, Héraclite, Pascal, Montaigne, Omar Khayyâm, le Christ, Léon de Modène ou Confucius, entre autres Maîtres de Sami Tchak, il a fallu les lui traduire dans sa langue maternelle, le tem, écouter la réponse, en garder l’esprit ou l’oublier, avant de la rendre par la suite, non plus dans une traduction ou une transcription fidèle, mais par une traduction créatrice, une recréation dont l’écrivain seul, qui habite parfois entre les langues et pas toujours en elles, a la liberté et le privilège. Ce jeu de miroirs entre les langues, ces allers et retours entre les traductions, forment une sorte de mouvement dans lequel les voix du père et du fils, leurs langues, se mêlent, s’étreignent, s’interprètent et s’interpénètrent pour devenir l’écriture de Sami Tchak.

Il se pourrait que le père n’ait jamais rien dit de tout ceci, qu’il n’en ait dit qu’une moitié, et que l’autre ait été inventée ; il se pourrait qu’il faille, comme Annie Ferret l’a bellement suggéré ici, « lire comme un roman un texte qui n’en est pas un » ; il se pourrait encore, oui, que Sami Tchak, sortant en courant d’un bois, ait « crié Au loup ! Au loup ! alors qu’il n’y avait aucun loup derrière lui[2] ».  Mais cette hypothèse serait-elle vraie qu’on croirait encore, voire davantage, à la vérité de la parole du père, pour une raison toute simple : son fils est un véritable écrivain, un créateur accompli. Tout le paradoxe et l’intérêt de Ainsi parlait mon père tiennent à cela même : on ne saura jamais vraiment comment parlait Métchéri Salifou Tcha-koura (le « ainsi » du titre est un leurre : il renvoie moins à l’état exact d’une langue originelle qu’à son stade métamorphosé dans une langue originale, celle de Sami Tchak) ; on saura seulement, mais ce « seulement » est la littérature même, ce que sa langue portait comme parole après que son fils l’a transmuée dans son geste d’écrivain.

S’opère ici une sorte de renversement généalogique par la langue : c’est le fils, devenu écrivain, qui donne vie, par sa semence -l’écriture- à son père. Sami Tchak énonce lui-même son ambition dès la fin d’une touchante préface ; préface où nous est révélée l’infirmité de ses deux parents (lui, Métchéri, boiteux ; elle, Alimatou, dont le petit Aboubakar Sadamba Tcha-koura ne s’est jamais senti vraiment amoureux, rongée et rognée à la jambe par une plaie) et à la lecture de laquelle on comprend que ce livre, en même temps qu’il a été écrit du cœur douloureux de l’in-fini (l’in-fini du membre éclopé, l’in-fini de la jambe gangrénée), est une tentative, par la littérature, de conjurer la mort et l’absence par l’infini d’une vie sans cesse continuée par l’écriture : « Je tenterai de le porter, mon père, de le ramener à la vie, de le faire renaître, à partir de mon dialogue avec lui… ».

Mais si ce livre a l’ambition, par la puissance de la littérature, de bâtir à la figure du père « un monument plus durable que l’airain », s’il est, donc, un « tombeau littéraire », il faut préciser que l’amour profond qui les érige ne fait pas l’économie de la honte. Au contraire, il est mêlé à elle, pétri avec elle, pour donner cette singulière argile de vérité personnelle que la littérature modèle en expérience universelle. Honte du père accusé de sorcellerie, déshonoré, jugé publiquement « en caleçon, à un carrefour » ; honte du fils impuissant (car absent) face à l’humiliation publique du père ; honte du père encore, auquel une des épouses dénia la paternité de deux enfants pour l’attribuer à un amant. C’est parce qu’aucune de ces blessures intimes n’est dissimulée, parce qu’elles sont transfigurées par la littérature, avec force, sobriété, pudeur et lucidité, pour atteindre à l’humaine condition, que ce livre est un lieu heuristique : on cherche à y découvrir une vérité. Sami Tchak parle de son père non pour louer aveuglément la mémoire d’un être hors du commun et infaillible, mais pour chercher un homme dans l’entière vérité, incluant ses failles et ses ombres, de son être. L’amour porté à son père, son identification à son souvenir, sont possibles parce que ce père n’a pas échappé à ce puissant sentiment humain, la honte, duquel tant de grands livres partent. N’est-ce pas d’ailleurs pour cela, parce que l’humiliation traverse ce livre de part en part, que l’exhortation à l’humilité (humiliation et humilité ayant la même racine latine, humus, la terre) y est si vive et obsédante ?

Qui connaît un peu Sami Tchak, qui a lu certains de ses livres ou interventions publiques, sait aussi, sous les différents masques qu’elle prend -lucidité, réalisme, dérision, intransigeance, exigence- sa profonde humilité devant la vie et devant la littérature, sa conscience presque douloureuse, parfois agaçante, mais toujours affirmée, de son insignifiance et de sa fragilité dans l’infini du monde, des hommes, des événements, de l’histoire. C’est finalement par cela, peut-être, par sa faculté à s’humilier -il y a quelque chose de très chrétien en ce geste- pour mieux retrouver son humanité, qu’il se rapproche le plus de son père, qui lui disait : « Si l’on sent de l’ivresse dans l’ascension, il y a à redouter la honte liée à la chute brutale. Mais rester si près de la terre, même quand on a les possibilités de s’en éloigner, c’est intégrer la chute dans la marche normale de la vie ».

Ainsi parlait mon père porte en creux le silence ou le vide laissé par la mère. Le livre est en effet, reconstituée, recreusée, la tombe de la mère, cette tombe que « de nouveaux quartiers avaient avalée » dans le village où on avait enterré Alimatou Essowavana Wouro Gnawou, et dont Sami Tchak n’a pas retrouvé la trace. Avec cette tombe effacée, disparaissait pour de bon le corps de la mère, cette mère dont « il ne reste aucune photo ». Sans doute parce qu’il ne l’a pas beaucoup connue et aimée, Sami Tchak n’a pas l’élan pour la faire revivre comme son père ; mais il lui aménage dans ce livre, à côté de ce dernier, un espace, un espace vide, sans corps, un cénotaphe, mais que peuple le souvenir de cette femme. Il n’est pas interdit de lire ce livre non pas comme celui de l’omniprésence du père, mais comme un memento mori pour la mère.  

 

J’en viens maintenant à « Sur les flots du vaste monde », la partie centrale du livre. Elle se rapproche dans sa forme d’un genre dont j’ai souvent déploré la rareté dans la littérature africaine : le journal d’écrivain, quelque chose qui tiendrait à la fois d’un carnet de réflexions sur de grands thèmes sociaux, politiques (Sami Tchak consacre de nombreux fragments sur le racisme, et l’hégémonie culturelle) et philosophiques d’une part, et de l’autre, d’un espace de questionnement de la littérature, de la pratique de l’écriture et de la lecture, des problèmes qui se posent à l’écrivain.

La littérature africaine francophone compte très peu, pour ne pas dire pas du tout, de textes de ce genre. Nos illustres et moins illustres devanciers se sont contentés d’écrire, avec plus ou moins de fortune, plus ou moins de talent, mais sans réellement s’engager avec force dans une réflexion intime sur ce que la littérature représentait pour eux et sur ce qu’elle leur posait comme problèmes théoriques. Peu d’écrivains africains francophones ont écrit sur l’écriture, leur réflexion sur la littérature comme vie, comme art et comme praxis. C’est ce qui explique, pour une large part, que les grandes questions sur cette littérature aient été très peu renouvelées depuis demi-siècle.

Cette partie centrale, la plus longue, la plus dense, est celle qui m’a le plus stimulé intellectuellement, car c’est le Sami Tchak, critique exigeant, lecteur payant sa dette à ses Maîtres, esthète amateur de beautés (féminines), philosophe au marteau et à la truelle, le Sami Tchak, en somme, qui pense de la littérature et vit par elle, que j’y ai retrouvé. On lit ses obsessions, ses tics, ses aveux, ses anathèmes, ses exercices admirations et, parfois ses colères ; colères dont il abreuve volontiers les écrivains prétentieux, les mauvais écrivains, les écrivains qui ne lisent pas (ce sont souvent les mêmes), les philistins, les pourfendeurs hypocrites d’un ordre dominant qui les a faits, dont ils dépendent, ou auquel ils rêvent secrètement d’appartenir, ainsi que les Hautes Forces de la Moraline qui, par exemple, refusent qu’on s’expose « aux émotions d’une beauté perturbante » de telle toile de Balthus. Le tout étant en permanence tempéré par la conscience qu’il ne vaut sans doute pas mieux, pour d’autres raisons, que ceux dont il pourfend les attitudes. Ses jugements littéraires, parfois durs, sont également contrebalancés par une lucide modestie : « en littérature, il y a des chefs-d’œuvre dont on se rend compte qu’ils ont été surfaits, mais je n’en citerai aucun avant d’avoir été capable d’en écrire moi-même un qui soit aussi dense ».

Cette partie, sorte de variation ou d’extension de La Couleur de l’écrivain, son précédent essai, nous montre un écrivain face à lui-même et face au monde, un écrivain capable, dans un seul regard, de s’émouvoir de la beauté de la vie et d’en percevoir aussitôt la profonde vanité. Voyez cette note, qui m’a arraché un grand rire, mais qui résume parfaitement, à mes yeux, l’écrivain qu’est Sami Tchak : « Depuis ma chambre de l’hôtel Maestoso, en Slovénie donc, au cœur du haras historique de Lipica, en regardant passer, majestueux, les lipizzans blancs, ces beaux chevaux de race, je faillis me laisser pousser des ailes, mais il y eut dans mon élan d’évasion du plomb venu de ma table de chevet : Le Livre de l’intranquillité de Pessoa, Le Métier de vivre de Pavese et L’Inconvénient d’être né de Cioran. » La partie centrale de ce livre, sans volonté de les comparer, pourrait venir à la suite de ces trois livres.

Sami Tchak trouverait absurde que je dise qu’il est l’égal de Pessoa ou Pavese. Il aurait raison. Mais la philosophie de son œuvre, la vision qui la traverse souterrainement, sont apparentées à celles de ces grands auteurs qui l’ont nourri, et auxquels, son œuvre achevée (il y encore des livres essentiels à venir), on pourra le comparer. Quelle est cette philosophie ? Quelle est cette vision ? La voici : le tragique. Sami Tchak n’est pas pessimiste ou cynique ; ce serait trop facile et il se méfie trop de la complaisance et des postures que de telles attitudes pourraient induire pour les adopter ; non : c’est un écrivain (du) tragique, portant en lui deux élans en permanente tension : la conscience de la beauté profonde et dense de l’instant, qu’il faut aimer et celle, inscrite au cœur même de la première, de la finitude et de la vanité de toute chose. Cette hypothèse, il me semble, a d’ailleurs déjà été émise par Boniface Mbongo-Mboussa, auquel Sami Tchak rend encore hommage dans Ainsi parlait mon père. Sami Tchak, jouisseur et hiératique, rêveur et lucide, comédien et martyr, sybarite et mélancolique, riant comme Démocrite et pleurant comme Héraclite devant la comédie humaine, belle et tragique, dont il est un membre à part entière.

Comme nombre d’écrivains tragiques, l’une des ses obsessions fondamentales est le temps. Il y aurait une intéressante étude à faire sur le destin des montres, la signification des heures, la structure du temps dans les livres de Sami Tchak. Elle révélerait sans aucun doute que le temps chez lui est le signe de l’amour ou de la sexualité, de la vie, donc, (« Vous avez l’heure ? ») et le rutilant corbillard qui nous transporte vers l’inéluctable fin (« au poignet, une montre de luxe rythme la marche de son propriétaire vers son destin de silence, ce qu’il partage avec toute l’humanité »). On retrouve là encore cette dualité de la conscience. C’est celle-ci, comme un écho à la dualité de la langue -la sienne et celle de son père-, qui donne un cachet si singulier à ce livre inclassable et beau.

En le refermant, au rythme des derniers mots de son fils, on murmure à Salifou Métchéri Tcha-koura, « dors, maintenant, dors », et on rajoute, pourvu que Sami Tchak le lui traduise, « Abou n’a pas oublié la forge ».

 

[1] Ainsi parlait mon père, JC Lattès, 2018, 272 p.

[2] Nabokov, sur l’origine et de la fonction de la littérature, écrit ceci dans un de ses cours : « La littérature n'est pas née le jour où un jeune garçon criant Au loup! Au loup! a jailli d'une vallée néanderthalienne, un grand loup gris sur ses talons: la littérature est née le jour où un jeune garçon a crié Au loup! Au loup! alors qu'il n'y avait aucun loup derrière lui. Que ce pauvre petit, victime de ses mensonges répétés, ait fini par se faire dévorer par un loup en chair et en os est ici relativement accessoire. Voici ce qui est important: c'est qu'entre le loup au coin d'un bois et le loup au coin d'une page, il y a comme un chatoyant maillon. Ce maillon, ce prisme, c'est l'art littéraire. »

 

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