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Carnets littéraires (16): Sur Yambo

30 Décembre 2017 , Rédigé par Mbougar

Ce que j’aimerais démontrer un jour, ce dont je cherche le signe prophétique dans tous ses écrits d’avant le silence, c’est que Yambo Ouologuem avait fini par faire de ce dernier l’ultime lieu de l’écriture. Bien qu’ancien, le motif de l’adieu à la littérature reste fascinant. C’est d’abord cela qui m’a poussé vers Yambo. Douloureux et amer au départ, après la violence des polémiques autour du Devoir de violence, son silence, j’en ai l’intuition, a fini par devenir le courage d’écrire à l’ombre. De dire adieu à la face éclairée de la littérature pour s’enfoncer dans sa part d’ombre, celle où chaque mot posé résonne d’un écho terrifiant parce qu’on est seul, irrémédiablement seul face de la plus terrifiante des créatures : soi-même. Les écrivains qui se taisent ou veulent se taire m’ont toujours fasciné : ils affrontent radicalement la seule question qui, me semble-t-il, vaille lorsqu’il s’agit d’écrire: à quoi bon? Tout individu qui se prétend écrivain et qui n’est pas, à chaque paragraphe, sérieusement miné, dévasté par cette question, est suspect à mes yeux.

A quoi bon ? De la masse des écrivains qui se le demandent, fusent plusieurs réponses, sachant que les réponses sont toujours des choix devant l’écriture.

Il y a ceux qui, malgré le tourment, espèrent que c’est l’écriture qui leur donnera la réponse ; ils continuent donc à écrire, bâtissant patiemment une œuvre dont ils espèrent tout, et par laquelle ils veulent se sauver. C’est la majorité de cette petite minorité.

Viennent ensuite ceux qui continuent à écrire dans une sorte de dégoût d’eux-mêmes et de leurs livres, conscients du fait que ces derniers ne sont pas à la hauteur de leur ambition littéraire, trop lâches cependant pour arrêter (leur vie n’aurait plus de sens), assez optimistes enfin pour, malgré le désespoir qui les ravage, continuer à rêver d’écrire un grand livre.

Il y a ceux qui s’arrêtent d’écrire et de publier un temps, mais qui y reviennent immanquablement, incapables de supporter le silence de la littérature (la littérature du silence).

Je place ensuite les suicidés. Pour n’être plus seulement tentés par le silence, ils s’y réduisent à jamais. La littérature pour eux est fondamentalement un geste : le geste qui doit mettre fin à la littérature.

Enfin, viennent les écrivains qui, après d’éblouissantes œuvres, ont eu le courage de dire adieu à la littérature sans revenir et sans se tuer. Ils affrontent la littérature, mais sous un autre mode, sur une autre arène. Ils y sont seuls, et peuvent enfin (s’)y voir clair. Ils ont dépassé le stade de la littérature du silence. Ils ne sont plus qu’un entrelacs de chairs, de sang et de phrases. La littérature au lieu de la vie. En son lieu-même. La littérature ou la vie. Yambo, je veux le croire, était de cette dernière race. Il a très peu de compagnie au sein de cette seigneurie. En réalité je n’en vois qu’un autre dans toute l’histoire de la littérature.

Ecrite ou non, il y a eu une œuvre pendant ce demi-siècle de silence. La plus grande de toutes. (J’espère au fond de moi, égoïstement, qu’on ne la retrouvera jamais.)

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