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I'm your negro

28 Juin 2017 , Rédigé par Mbougar

Je sors de la Gare du Nord sans hâte, de cette allure -on me l'a souvent dit- rêveuse et alanguie qui donne l'impression «que je n'attends plus rien du monde». C'est peut-être cela qui les attire: cette apparence paresseuse doit cacher un délit. Trop de nonchalance tue l'innocence. Tant de détachement pue l'âme louche. Je ne les vois pas tout de suite; je sortais difficilement de la lecture d'une petite nouvelle de Kafka, Un Champion de jeûne, quelques pages à peine, mais qui disent tout de la solitude de certains hommes; je ne les vois pas tout de suite, donc, et pourtant ils s'avancent vers moi depuis longtemps, peut-être même depuis toujours; oui ils s'avancent, en formation, en meute, ils sont les chiens, je suis la laie, ou plutôt, je suis aussi un chien, mais un chien autre, un chien misérable, qui ne mérite que d'être chassé.

 

Je les vois tard, alors que je suis déjà fait comme un rat palmiste, pris dans leur encerclement subtil, brisé par la violence de l'étau qui n'en a pas l'air, égorgé par la honte immense d'être exposé au regard de tous les autres. Trop tard, oui; toute défense, à ce moment, est non seulement impossible, mais inutile, désespérément et irrémédiablement inutile, et c'est bien cela l'humiliation ultime: le sentiment qu'au moment où je commence à me rendre compte de l'agression à venir, elle a déjà eu lieu, puisque cette prise de conscience du danger s'accompagne de celle de ma profonde impuissance devant lui. J'ai déjà perdu, bien sûr. Mais quoi? Qu'ai-je perdu? Un combat? Imbécile. Il n'y a pas de combat, il n'y en a jamais eu, ou sinon, il était joué d'avance. J'ai quelques coups de retard. Je n'en porterai aucun. Je suis entre leurs pattes. C'est ma vie que j'ai perdue. Symboliquement, je suis mort.

 

Je ne peux plus avancer; je m'arrête donc; ils sont cinq: trois devant moi, deux derrière; quatre hommes, une femme. Je me dis que c'est quand même beaucoup pour une longue et fine asperge comme moi, 1,91m, 74 kilos, IMC presque critique, relativement maigre malgré un ventre qui s'épanouit discrètement à mon grand dam. Ils ne lésinent pas sur les moyens, mais ça, je le savais déjà: c'est un univers entier qui s'arme pour écraser un roseau. Il faut même aller plus loin: cet univers doit être d'autant plus armé que le roseau est minuscule. En cette affaire, l'univers doit faire la démonstration publique de sa puissance dès qu'il en a l'occasion. Il doit lancer des éclairs grandioses, déclencher des foudres immenses, battre de grands tonnerres inouïs et meurtriers.

 

Ils n'ont pas encore ouvert la bouche que déjà m'arrivent la fétide haleine de la procédure et tous les signaux de l'intimidation. Je sens, alors précisément que je ne veux pas la laisser me prendre, alors que je lutte contre elle, une peur ancestrale et irrépressible, vieille comme la mer. Elle déferle en moi. Ce n'est pas ma peur; du moins, ce n'est pas ma peur au sens où ce «ma» indiquerait que je la possède et que j'en suis le sujet exclusif; non: c'est une peur dont je ne suis que l'héritier, un héritier; une peur qui s'est transmise, qui est passée de mains en mains, d'estomac en estomac, de tripes en tripes, de peau à peau, que nous avons métabolisée comme expérience collective et qu'ils ont entretenue comme privilège. Si elle doit être «ma» peur -je l'individualise ici- elle ne peut l'être qu'en raison de la situation singulière où elle advient, dont je suis le protagoniste central. C'est une peur collective et historique, mais qui doit toujours s'enraciner dans un individu et un corps. C'est moi. Cette vieille grande peur, donc, je dois l'assumer seul à ce moment précis, en ce jour précis, à cette heure donnée, dans ce lieu auquel nul autre n'aurait pu être que moi. Mais si j'oublie qu'il ne s'agit pas seulement de moi comme individu quelconque, s'ils arrivent à me faire croire que c'est par hasard qu'ils m'ont choisi (l'univers choisit-il jamais par hasard?), je serais doublement mort, mort deux fois, mort comme individu et mort comme mémoire, mort comme présent et mort comme passé. Probablement comme futur aussi.

 

La procédure commence, avec ses phrases toutes faites, ses attitudes calculées, ses regards exercés. C'est un vieux sketch. Je sais que je ne les ai pas. Je les ai oubliés. Je suis sorti trop vite, à la bourre comme toujours, par crainte de manquer le train comme toujours. Ils sont dans mon autre sac, celui que j'avais hier et que j'ai décidé de ne pas prendre aujourd'hui. J'ai oublié de les mettre dans le sac que j'ai pris. C'est très mal engagé. Je suis exactement celui qu'ils rêvent de coincer.

 

Je saute les détails; ils sont ce qu'il y a de moins important. Retenez que toute cela est allé loin dans l'épreuve, dans la dureté. Chacun a joué son rôle à la perfection; l'univers a tenté d'écraser car c'est tout ce qu'il sait faire dans cette situation, le roseau a tenté de ne pas être complètement brisé, car c'est tout ce qu'il lui reste. Je rapporte ici un dialogue cependant, car il me semble révélateur de bien des choses:

-Vous venez d'où?

Je donne mon point de départ.

-Non, je ne parle pas de ça, Monsieur (ce «Monsieur» est bien sûr mortel, c'est l'hypocrisie d'une considération, donc le permis de dégrader sans culpabilité). Vous venez d'où? De quel pays? Quelle origine?

-Sénégal.

-Ah, bon, ok, les Sénégalais, c'est pas les pires.

 

Ils finissent par me laisser partir. Ou plutôt, ils finissent par s'en aller, après un certain temps qu'ils ont utilisé pour vérifier. Aucun mot d'excuse. Un univers ne s'excuse pas. «Bonne journée» et c'est tout. Plus de «Monsieur». Il n'y avait plus rien à tuer. Ils laissent là mon cadavre. Je respire encore, mais à peine. Tout le temps que ça a duré, mon effort a été double. D'une part, il s'agissait de ne pas laisser la peur se manifester, car s'ils savent qu'ils nous l'inspirent, ils n'en jouissent que quand ils la sentent, la voient, l'entendent sur le corps, le visage, le langage de celui qu'ils ont décidé de prendre en chasse. J'ignore encore si je suis parvenu à cacher cette peur. J'ai en tout cas jeté tout ce qu'il me restait de lucidité dans cette lutte. Et d'autre part, j'ai essayé de ne pas céder à la honte d'avoir été ainsi brûlé en place publique, comme un pestiféré, un paria, un hérétique, une sorcière médiévale. Mais ça, c'est un combat que je sais avoir perdu. Personne ne peut triompher ou protéger quoi que ce soit de la honte d'être exposé à son corps défendant. J'étais l'attraction du cabinet de curiosités, la Vénus hottentote, le pendu, le monstre, celui qu'on montre du doigt ou pire, du nez ou du menton, et qu'on grignote des yeux comme un fruit.

 

Combien de temps cela a-t-il duré? Qu'importe. Ce fut long et bref, circonscrit et vertigineux; ce fut hors-temps, inscrit dans la seule temporalité de la honte, dont on ne sait si elle a un début ou une fin. Factuellement, ça s'est terminé comme dans la nouvelle de Kafka:

«-Allons, rangez tout ça maintenant! ordonna l'inspecteur.

Et on enterra le jeûneur en même temps que la paille.»

 

En y repensant, et alors que je vais finir d'écrire ceci, j'éprouve un sentiment de colère envers moi-même et de paradoxale gratitude à leur endroit. Colère contre moi-même: je trouve le moyen d'écrire et de dramatiser sur un événement qui m'arrive pour la deuxième ou troisième fois seulement en sept ans, alors qu'il est le quotidien d'autres. Je suis un privilégié qui chouine. Et gratitude pour l'univers: il me rappelle, au cas où je serais tenté de l'oublier, ou que je l'aurais oublié, que je suis un Nègre; et qu'aussi nonchalante et détachée soit ma démarche, aussi rêveuse et prise dans la littérature que puisse être mon allure, elles ne resteront bien souvent, voire jamais, que celles d'un jeune Nègre qui marche indolemment en pensant à Kafka -celles d'un jeune Nègre tout court, donc.

Baldwin a raison, bien sûr, lorsqu'il s'exclame «I'm not your Negro», lorsqu'il dit à la société qui veut (a)voir son Nègre, et le traiter comme tel, que cette obsession la regarde, et qu'elle doit combattre seule cette névrose dans laquelle elle s'est enfermée sans l'aide de personne. Mais disant cela, je crois que Baldwin dit aussi, en creux, l'inverse; il dit aussi à cette société: «I'm your Negro», Je suis ton Nègre, celui qui te rappelle que tu ne peux pas faire comme si, dans ton fonctionnement comme appareil social et politique, tu ne me traitais pas trop souvent comme Nègre; je suis celui qui te dit que tu mens encore lorsque tu prétends ne pas me voir comme Nègre.

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Abdou 03/11/2017 14:37

J ai bien aimé le suspens du debut.
Belle plume aussi. Bonne continuation

Shems 04/10/2017 13:40

C fascinant comme la société peut être paradoxale!!! Elle fabrique les armes, crée les conditions du combat mais milite pour la paix!!! Texte super instructif!!!

Pasy 04/07/2017 00:53

Bien dit, gro.

Belle Dame 03/07/2017 19:30

Plume excellente
Apres on controle presque tt le monde ces tps ci ! Pas que nous autres negres ... Les arabes pleurent ! Et les methodes sont de plus en plus inhumaines ... L'epanouissement d'un negre ne se trouve pas chez les visages pales mais genetiquement nous sommes adeptes du mougn , depuis l'esclavage ndeyssan

Cheikhouna 28/06/2017 22:26

J'ai bien aimé et j'admire la plume