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Carnets littéraires (15) L'écrit devant l'écran

21 Avril 2017 , Rédigé par Mbougar

Le jour n’est plus loin où une certaine littérature finira par se prostituer entièrement au cinéma. Cela tient à une certaine évolution du rapport entre ces deux arts, évolution dont le sens actuel me laisse penser qu’il n’est pas près d’être renversé ni même ralenti, bien au contraire. J’y reviendrai plus longuement dans un prochain billet.

Mais quelle est donc cette « certaine littérature » dont je parle ? C’est celle qui me semble en tous points avoir renoncé à ses propriétés littéraires pour succomber sans aucune vergogne, avec même une pointe de fière volupté, à l’irrésistible séduction du cinéma. Nombreux sont les livres, récemment ouverts, dont la lecture m’a donné l’impression, voire la certitude que leurs auteurs les ont produits (je n’ose dire écrits) dans le seul espoir (but ?) d’une adaptation cinématographique, multipliant les dialogues, les séquences, les plans incontournables, les personnages-types voire caricaturaux et les situations dont le cinéma actuel pourrait faire son miel. La facilité aurait pu me conduire à dire que c’est une tendance toute américaine, venue de ce pays dont l’écriture est réputée si efficace, si visuelle, si proche du réel et de sa matière brute, rendue visible et immédiatement filmable par le style. Mais force est de se rendre à l’évidence : au cœur de la littérature française (et de quelques autres, à bien y regarder), se niche ce mal dont souffre l’écriture romanesque : le minimalisme extrême, l’économie systématique des moyens, une grande tendance au sociologisme littéraire et à l’examen de notre époque par le biais de ses médiocrités, de ses tabous ou de ses traumatismes. L’écriture pour rendre tout cela se veut souvent « blanche » (je la soupçonne d’être plutôt pâle), dénuée de tout excès, d’une platitude érigée en style (je crains à la vérité qu’elle n’en dénote trop souvent l’absence) ; c’est une écriture, pour tout dire, très proche de celle d’un scénario. Elle se pique tant de précision qu’elle confine à une sorte d’esthétique de l’allusion ou de l’ellipse dans les lacunes et blancs de laquelle se glisserait toute la complexité des êtres et situations qu’elle met en scène.

Le seul problème est que cela manque souvent de chair. Et par chair, je n’entends pas seulement le volume ou la luxuriance stylistique, mais cette matière qui remue au cœur de la littérature, et qui lui donne sa densité impalpable, invisible et pourtant si sensible : l’intention poétique ou littéraire, laquelle  singularise l’écriture littéraire comme telle, et non comme ersatz ou geste mimétique de l’écriture cinématographique. Il me semble que les deux se confondent souvent aujourd’hui, soit parce que nombre d’écrivains, par médiocrité, manque d’exigence ou calcul (un livre porté à l’écran rapporte, ô combien), se laissent aller à la facilité de l’écriture scénaristique, renonçant à ce qui fait leur valeur esthétique,  soit parce que le lectorat, à peu près pour les mêmes raisons (paresse, effondrement du goût, désir de lire des choses efficaces qu’on se représente aisément) connaît une crise de sa qualité intrinsèque. Les deux causes sont souvent liées, et produisent le même effet : une « cinématisation » de plus en plus nette de l’écriture, dont la littérature ne sort pas grandie.

Je vois d’ici la cavalerie débouler avec ses hurlements indignés. Anticipons. Oui, une écriture peut être très visuelle. Le style littéraire dispose d’ailleurs de nombreuses ressources pour faire voir et montrer (métaphore, analogies, descriptions, hypotyposes, etc.) ; mais –qu’on me passe ce truisme- c’est une chose que de créer des images dans un texte, c’en est une autre d’en filmer directement. Et non, je n’ai rien contre le cinéma, ou contre l’adaptation cinématographique d’œuvres littéraires. Il y en a eu de fort belles. Ce que je dis, c’est que même adaptée à l’écran, une œuvre littéraire doit garder son mystère, sa part d’inatteignable. Toute vraie œuvre littéraire doit porter en elle quelque chose de profondément, farouchement, orgueilleusement inadaptable. Car c’est là sa vérité. C’est là, dans ce que la caméra peut toujours approcher mais jamais saisir vraiment, que se trouve la littérature.  

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Khadim 24/04/2017 18:50

Qu'est-ce ce qui sépare une aride nouvelle ou roman de Hemingway d'un Slimani ou d'un Angot ? Beaucoup diront rien. Mais un canyon que ne devinent pas tous les lecteurs. Beaucoup voudraient être des constellations qui ne sont que des pierres où tombent parfois des reflets de lumière.

zazalahyene 21/04/2017 03:13

Hmmm, m'est-avis que tu fais au cinéma, et à l'écriture scénaristique en général, un procès qu'il ne mérite pas.
Déjà, tu m'excuseras d'être aussi prévisible - j'veux dire, la cavalerie, gna gna gna, tu fais bien de l'anticiper, mais tu n'y couperas point.
Le coupable, ce n'est pas l'écriture ciné. J'ai même envie de dire, ce ne sont pas les auteurs - faut bien se nourrir. C'est l'époque - enfoncerais-je une porte ouverte ?
Ce sont les maisons d'édition qui ne veulent plus prendre de risques, et qui sont essentiellement dirigées par des financiers - Adrien, si tu me lis...
Ce sont les lecteurs, qui acceptent de lire ces œuvres rappelant le jus de chaussette allégé qu'on peut trouver, ma foi à un prix plutôt scandaleusement élevé, chez Starbucks.
C'EST LE GRAND CAPITAL, mais je n'ai pas envie de discréditer ce déjà trop long et redondant commentaire en contribuant à la regrettable polarisation d'une époque où trop de concessions et de compromissions ont fini par crisper jusqu'à la Mamie Sereer la moins politisée.
Si j'avais été simple et peu pédant, j'eusse simplement dit, en deux phrases, que le cinéma, dans la même veine que tous les arts, souffre exactement du même mal : une standardisation qui mène à la pauvreté générale de la production.
Tu promets toutefois une suite à ce texte. J'attends donc de voir...

Z. 22/04/2017 01:39

Démasqué... -____-

Ce que je voulais essentiellement souligner (et, visiblement, c'est notre seul [et mince] point de discorde), c'était le parallélisme confondu entre l'affaissement des deux arts, les deux étant intimement liés.

Hollywood a déjà connu pareille crise, et je suis surpris que les "financiers" - qu'on excuse mon mépris - ne s'en souviennent pas. Cela a engendré, par la suite, une faillite de l'industrie, et l'émergence de la Nouvelle Vague, et de la foultitude de films d'exploitation des 70s - qui n'a jamais FAP sur un obscur film de blaxploitation ?

Puis les auteurs sont devenus de plus en plus talentueux, les projets de plus en plus complexes et ambitieux, les budgets ont explosé, le public s'est retrouvé confus et largué, avant que des Cimino et autres Jodorowsky ne portent l'estocade en faisant de retentissants flops.

Ensuite vinrent Lucas et Spielberg, qui appliquèrent le principe du monomythe énoncé par Joseph Campbell, et qui marche à tous les coups. La formule est magique, simple et accessible, tout en étant intemporelle. Et elle marche aussi en littérature - JK Rowling lui doit quelques zéros en plus dans son solde bancaire.

Ainsi, c'est au cinéma, art vulgaire s'il en est - péteux, hein - que ça se voit le plus en effet. Mais plus que l'art, c'est le système, implacable, qui veut ça. Jusqu'au prochain krach.

PS : La seule semaine où je suis monté cette année le match a été annulé. En revanche je te vois enquiller les trophées d'Homme du match, ne sois pas trop modeste...

Mbougar 21/04/2017 19:16

Tu fais de brocarder ma phrase sur la cavalerie, assez malhonnête finalement...
Je ne peux qu'être d'accord sur le fond de ton constat. Je parlerai en effet -c'est une porte déjà ouverte, mais qu'il faut inlassablement enfoncer- de cette standardisation et du redoutable piège qu'elle tend: soit on la critique, et l'on passe pour un petit péteux qui méprise la culture populaire et les "gens", qui est réac, pas ouvert, soit l'on ferme sa gueule et l'on y souscrit, d'une certaine façon -voire pire, on l'alimente par sa propre médiocrité, dont on finit par ne plus avoir conscience.
Là où cependant, je suis plus radical, je crois, que toi (je n'aurais jamais cru écrire ça un jour), c'est qu'il me semble que plus que tout autre art, c'est l'industrie cinématographique qui symbolise le plus cet affaissement. Elle est à la fois celle qui en souffre le plus et celle qui contamine le plus les autres. Elle est la plus visible, la plus bling-bling, la plus vendeuse de rêves, celle que tous les artistes rêvent d'une façon ou d'une autre de côtoyer. Les écrivains ne sont pas en reste; j'ai même tendance à croire que sont les plus atteints. Ils sont peut-être produits d'un système qui nivelle par le bas, mais ça n'enlève rien à la laideur de leur compromission.
Bon, tu passes quand jouer avec Pool? On souffre là.