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Sur la littérature et l'amour. Réponse à Joseph Correa

8 Février 2017 , Rédigé par Mbougar

Cher Joseph,

Deux péchés capitaux au moins me tentent lorsque je dois écrire. Le premier est la gourmandise dont je fais preuve devant l’exercice par lequel j’ouvre cette réponse à ta lettre : la digression. Encore que celle-ci n’en soit pas réellement une, puisque je veux la consacrer au rituel auquel nous sacrifions ici : celui de la correspondance littéraire. Si celle-ci est devenue un genre à part entière de l’Histoire de la Littérature, il me semble que c’est au moins autant parce que s’y révèle l’envers de la création littéraire, le tableau de l’artiste au travail, aux prises avec ses phrases, que s’y met à nu, mais autrement, l’écrivain. Je veux dire que c’est aussi dans sa correspondance qu’il faut chercher une part de la vérité d’un écrivain ; car là, peut-être, écrit-il sans souffrir de l’inévitable solitude qui l’accompagne dans son autre œuvre, l’œuvre publique. La correspondance est une conversation, au sens le plus noble de ce mot, qu’affectionnait Montaigne. C’est une manière d’avoir de la compagnie. La tienne n’est pas seulement agréable ; elle est aussi bonne pour le cœur et l’esprit. Je suppose que le plus sûr moyen de te remercier est d’essayer de m’en montrer digne.

Ma réponse et je te prie de m’excuser vient fort tard. Cela tient tant à ma propre paresse voici le deuxième péché capital qu’à la difficulté des questions que ta lettre, subrepticement, posait. Mais allons au fait.

Je me rappelais ta critique. Je l’avais d’autant plus appréciée que, derrière les mots de l’homme que la littérature passionnait, derrière les mots du fin lettré, je devinais ceux de l’homme qui aimait l’amour. Et sans doute, tel Saint-Augustin, eus-tu seulement pu murmurer : « amabam amare… » pour qu’immédiatement tout ce que tu cherchais à me dire fût résumé. Ton reproche est en effet celui d’un homme que la pureté du plus élevé des sentiments humains émeut tant, qu’il a souffert de n’en pas trouver assez dans un livre qui, le plus peut-être, en réclamait. Terre ceinte est un livre qui montre peut-être trop la violence, et trop peu sans doute ce qui la combat le mieux, et qu’on doit obstinément lui opposer : l’amour. Je dois te dire du reste que, bien que tu aies été le premier, tu n’as pas été le seul à déplorer cette frustrante économie du moment amoureux dans ce roman. Telle lectrice m’a même accusé de manquer de cœur ; il faut en avoir très peu, m’a-t-elle dit, pour clore si vite le seul chapitre où l’élan amoureux était manifeste et où la douceur s’exprimait enfin. Ainsi donc, la porte qui se refermait (sur la chambre, sur les amants et sur le chapitre) claquait aussi au nez du lecteur, dont le plaisir était brutalement interrompu. Et ce dernier, sevré, devait replonger dans les rues de Kalep, leur violence, leur terreur, leur effroi, leur poussière rougie de sang. Ah, ces insensibles romanciers sans cœur, indélicats, froids, dépassionnés, rustres et goujats… Je plaide coupable.

Il serait vain et désastreux de chercher ici à expliquer les raisons de ce choix, car c’en était un. Les pires écrivains sont ceux qui s’expliquent. Cependant, je crois que ta remarque pose en creux une grande question à laquelle je peux tenter de réfléchir modestement. Cette question est la suivante : comment est-il encore possible de dire l’amour par la Littérature ?

Mon cher ami, je ne cherche pas à m’en défendre : cette interrogation traduit chez moi un certain scepticisme, non point sur la capacité de la Littérature à dire l’amour, mais sur sa faculté à le dire autrement, de façon nouvelle. « L’amour est à réinventer » disait Rimbaud. C’est une grande ambition, à laquelle la Littérature peut tenter de se mesurer. Mais y arrivera-t-elle ? Si oui, ce ne sera qu’au prix d’un effort surhumain pour tirer l’Amour de la gangue ossifiée où il me semble se trouver. Car voici le sentiment le plus caricaturé, le plus écrasé de lieux communs, le plus miné par les stéréotypes qui puisse exister. Les grands poètes, chacun à sa manière, ont su dire l’amour, le magnifier, le célébrer ; chacun d’eux, par la force de son art et la hauteur de sa vue, est parvenu à en extraire quelque chose de juste et de profondément neuf, qui nous a émus et surpris. Mais à leur suite, que de mauvais vers, que de plates rimes, que de médiocres images, que de banales métaphores ont été commis pour donner à voir, penser et écouter l’amour ! Les grands Maîtres ont inventé des poncifs (Baudelaire nous a appris que c’est là, inventer un poncif, le « génie véritable ») ; puis les poncifs, adoptés par la langue commune, sont devenus des clichés que tout le monde reprend, croyant alors, porté par les ailes de l’Amour (voilà un exemple de cliché) être au sommet du Beau. Et il n’est pas jusqu’aux plus talentueux des littérateurs d’aujourd’hui qui, parlant d’amour, ne barbotent allègrement dans la mare saumâtre des clichés où baignent les répliques de télénovélas les plus sirupeuses, les romantismes les plus dévoyés, les discours amoureux les plus usés. Je ne prétendrai pas échapper à l’emprise puissante de cette mare de clichés ; nous y sommes tous.

Mais que j’y sois ne signifie pas que je doive y demeurer. L’écriture est précisément le moment où je tente d’échapper à l’attraction du marécage. Ce n’est pas à toi que j’apprendrai que le premier effort d’une écriture, avant toute chose, est de mener une guerre obstinée et meurtrière au cliché. C’est une guerre dont ne sort pas toujours vainqueur, naturellement, tant est grande la puissance du cliché qui menace chaque phrase. Mais c’est tout au moins une guerre qu’il faut toujours déclarer au langage naturel, sous peine d’être un de ces plumitifs qui, avec l’aplomb des imbéciles, alignent aussi sûrement les lieux communs que leurs livres à l’eau-de-rose dont les succès me désespèrent parfois. Mais que veux-tu ? Le cliché est rassurant ; il ne demande aucun effort, ni à l’auteur ni au lecteur, et cela dit beaucoup de cette époque où toute œuvre un peu travaillée par le souci de la langue, du style, de l’ambition métaphysique, est le plus souvent immédiatement jugée élitiste et non simplement exigeante, compliquée et non complexe, « surécrite » (l’affreux mot) alors qu’elle ne cherche à tenir une qualité de langue. Mais brisons là : je m’égare dans l’amertume et la dévorante envie jamais deux péchés sans trois de l’obscur romancier qui n’a pas vendu 100000 exemplaires. Revenons à l’amour et à la manière de l’écrire.

Dans l’écriture, le moyen de ma lutte contre le stéréotype amoureux est la suggestion. Autrement dit, le refus volontaire de tout dire pour seulement laisser deviner. Cela implique que je taise beaucoup de choses, et que la tension érotique, amoureuse d’une scène puisse tout entière être contenue dans des détails ; lesquels serviront de support à l’imagination du lecteur. J’estime qu’en matière d’amour, ce qu’on entrevoit est plus beau que ce qu’on voit ; ce qu’on devine, plus excitant que ce qu’on sait ; ce qu’on touche, moins délicieux que ce qu’on sent. Voilà pourquoi je recommande aux jeunes gens de faire l’amour dans la pénombre, car le clair-obscur seul permet au cœur et au sens d’imaginer, à l’esprit de s’élever, au corps de s’embraser. Qu’on l’écrive, qu’on en parle ou qu’on le fasse (cette dernière option étant, tu en conviendras, toujours préférable), l’amour doit être une ode à la nuance et un « éloge de l’ombre » j’emprunte à Tanizaki le titre de sa fameuse réflexion sur la pénombre. Car sinon -c’est-à-dire: exposé au grand jour- ce sentiment ne se laisse pas regarder. Il aveugle autre cliché.

Cher Joseph, j’ai encore une ou deux choses à préciser, pour qu’on se garde d’un malentendu. Je ne cherche surtout pas idéaliser l’amour. Ce serait encore une manière de le caricaturer. Je ne veux non plus faire croire que le langage littéraire est impuissant à atteindre le cœur du sentiment amoureux. Cette « terreur dans les lettres » dont parlait Paulhan (pour désigner une forme de suspicion dont la langue littéraire, jugéeincapable de dire des choses authentiques, était frappée) ne s’exerce pas sur moi. C’est même tout le contraire. Comme écrivain, j’ai une confiance absolue dans le langage littéraire. Je ne crois pas plus- à l’indicible, ni à l’ineffable, ni à l’inexprimable, ni à aucune autre de ces catégories du Mystère que le seul Silence aurait prétendument le pouvoir d'approcher. Je crois que tout peut être dit de façon singulière par la Littérature, à la seule et difficile condition qu’on fasse l’effort de tenter d’écrire de manière juste. La justesse. Voilà la clef de toute cette affaire. Et qu’est-ce donc ? La fine ligne de crête qui se tient entre l’abîme du cliché et le gouffre du clinquant. Il en va de l’amour comme de tout autre phénomène qui se trouve au cœur de la vie des Hommes : la seule justice qu’on puisse leur faire, en tant qu’écrivain, c’est de tenter de les approcher avec justesse. Cela n’est pas facile. Mais là est tout le sel de l’écriture.

Cher ami, cette lettre s’allonge et la nuit raccourcit. J’aurais aimé, comme on fait souvent, la clore en beauté par la citation d’un Maître sur le sujet qui m'a occupé. Mais, chose curieuse, j’ai beau chercher, ma mémoire refuse de me prêter main forte. Comme si tant de choses avaient été dites sur l’amour qu’il est proprement impossible de se rappeler l’une d’elles, qui siérait ici. Mais c’est peut-être mieux ainsi, à bien y réfléchir. Je m’en arrête donc là. Rien ne sert de vouloir se piquer d’esprit avec ce sentiment. On ne badine pas avec l’amour.

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Angeline 09/04/2017 15:23

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Angelilie 21/03/2017 13:16

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