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La Tombe de Sisyphe

20 Janvier 2017 , Rédigé par Mbougar

Le malheur de Sisyphe ne réside pas dans le fait qu'il pousse son rocher dans l'éternité (et non pour l'éternité); il tient plutôt au fait qu'il ne sait plus rien du monde qui l'entoure. Sisyphe ne lève plus les yeux au ciel. Il ignore désormais tout de la forme des nuages, de la qualité d'une lumière, de la rondeur d'une lune, de la foison des étoiles, de la chute d'une feuille ou de la pousse d'une herbe. Tout ce qu'il sait voir, dans le mince espace que lui délimitent ses œillères mentales, est la couleur indéfinie de son fardeau minéral. Ses mains que poisse la sueur n'ont jamais éprouvé que la rudesse de la pierre. Le seul bruit qu'il sache entendre est celui du roulement sourd qu'il provoque en purgeant son châtiment ; et il n'est pas jusqu'à ses propres pas qui ne lui soient devenus inaudibles. Il n'a plus goût à rien. Il ne sait même plus le nom de la montagne qu'il gravit. C'est tout simple : ce que Sisyphe pousse, ce qu'il finit par pousser, c'est la pierre de son propre cœur.

 

Les dieux sont partis depuis longtemps, la peine a été levée, les charges abandonnées, plus personne ne le surveille, plus rien ne le lie à son labeur, non, plus rien, hormis, oui, l'angoisse de s'abîmer s'il venait à s'arrêter. Il tente désormais de survivre dans la seule réalité qui fasse sens -mais si peu- pour lui : celle de la pierre. Car la pierre est la dernière chose sur terre qui lui donne encore une raison d'être ; l'unique chose sans laquelle il chuterait dans le vide que sa solitude a creusé en lui.

 

Sisyphe n'a plus de mémoire et n'est plus dans aucune mémoire. Il a tout oublié et on l'a oublié. Dans la mémoire des Hommes, il n'est plus qu'un vague prénom héroïque, une médiocre métaphore, un fréquent élément de comparaison, un sujet d'étude philosophique, un fantasme. Mais il n'est pas de mémoire d'Homme où il soit demeuré un simple homme. Plus aucun souvenir sincère ne le sauve en le rhabillant d'humanité. Or là était son ultime salut. Raté: on le veut nu et décharné devant la pierre, au corps-à-corps avec elle. Nul n'imagine plus qu'il puisse être en vie et désirer encore le sel de la vie. Ce n'est pas que Sisyphe n'en finisse jamais de pousser qui est tragique. C'est qu'il n'en finisse pas de mourir non pas sous, mais par nos yeux. On ne peut imaginer Sisyphe heureux parce qu'on n'arrive plus à se figurer ce que pourrait être son bonheur hors de sa pierre.

 

Mais celle-ci n'est pas son bonheur, même s'il s'y accroche. Elle son ultime raison de ne pas se suicider -ce qui mérite en effet qu'il s'y cramponne. Mais cela, nul ne le sait. Nul n'en a que faire. Et un jour, un encart dans le journal nous apprendra que dans un malheureux accident -une seconde d'inattention- un dénommé Sisyphe, dans un virage pourtant sans danger apparent, a perdu le contrôle de son roc. Il ne le roulait pourtant pas vite, diront les premiers éléments de l'enquête. Mystère. Nul ne songera à la possibilité que ce héros sublime, qui fascinait tout le monde et qu'on enviait même parfois, ait pu baisser les bras. Et relever la tête au ciel pour revivre pleinement et regagner sa qualité d'homme, une seconde au moins, le temps de se redonner la possibilité de rire et de pleurer, avant que la pierre délaissée ne lui fasse payer le prix de sa trahison -la trahison de nos rêves métamorphosés- et ne l'écrase dans le silence du monde.

 

Pour imaginer Sisyphe heureux, il faut d'abord pouvoir l'imaginer vivant.

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KoKou 22/04/2017 01:56

Beau texte