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Chroniques de Tana, 3

13 Novembre 2016 , Rédigé par Mbougar

Il y a deux manières, pour un romancier, d’entendre quelque chose d’à peu près juste au sujet d’une ville qu’il veut découvrir : partager un bon dîner avec ses écrivains et faire l’amour à ses femmes (le jackpot est touché lorsque l’écrivain est une femme avec laquelle on couchera après le dîner). Mettons que pour moi ce fut le dîner (ma femme lit mes textes parfois).

Avec qui dînai-je ? Johary Ravaloson, romancier (entre autres talents) dont on me recommanda vivement la société. Du reste, je le connaissais avant : j’ai en effet rencontré Johary dans le seul endroit qui doive réellement compter, s’agissant d’un écrivain : son œuvre. Son dernier roman, Vol à vif (Dodo Vole, 2016) m’avait plu. Je lui ai dit. L’homme est d’une chaleur et d’une aménité rares ; j’ai rarement entendu rire si rond, si ample, si entraînant et joyeux. Il dégage quelque chose d’à la fois délicat et déterminé. Nous sympathisâmes très vite en parlant de Tana. Il réussit, au milieu d’une phrase sur la misère de la ville, à évoquer la beauté des fleurs d’un jacaranda, sans pourtant qu’il n’y ait rien d’obscène ou d’indécent. Seuls les artistes y parviennent. Seuls, ils peuvent se le permettre. C’est en homme de lettres qu’il me parle de sa ville. Ses images sont simples et frappantes. Pour me donner à voir la forme de Tana, il évoque un grand Y (je me rappelai à cet instant que Hugo, parlant de Waterloo pendant la bataille, usa d’un A), d’un grand Y, donc, dont les branches supérieures sont aussi celles du zébu. On bavarde, on dialogue. Spontanément, avec une gentillesse qui n’admettait rien que l’accord, il nous invite à dîner chez lui, sur les hauts. De là, on embrasse du regard la ville qu’étreint déjà la nuit. Cela est beau.

A table, la discussion roule comme une avalanche, amasse tous les sujets possibles et imaginables. Les bouteilles se vident, les rires fusent, les voix s’égayent. La magie d’une bonne table c’est-à-dire une table d’amis opère.

Johary a une qualité essentielle pou un artiste : il est rongé de questionnements. Il « n’est riche que de ses seuls doutes », pour reprendre Camus. La lucidité sans complaisance avec laquelle il décrit la situation politique et sociale de son pays est à la mesure de l’affliction amère qu’il ressent devant elle. Il a deux grands combats, hormis celui contre ses propres phrases : la lutte contre la corruption, et celle pour l’accès à la lecture  de tous les enfants malgaches. Comme avocat, il mène la première ; comme éditeur, la seconde. Comme écrivain ? « Je suis dégagé », dit-il avec une pointe de malice. Cette réponse me fait sourire. Johary est bien un écrivain africain, le seul (ou presque) qui doive encore systématiquement se définir par rapport à la question de l’engagement.

Et au fait, les Malgaches se sentent-ils africains ? Vieux serpent de mer qui rôdait déjà au moment de L'Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de Senghor. Entre nous, le débat s’engage. Johary pense qu’ils devraient aussi se sentir comme tels. Philippe soutient au contraire que Mada a un autre tropisme : celui de l’océan indien. La vérité, dans les faits, réside sans doute quelque part entre les deux positions. Le pays n’échappe pas aux tensions identitaires liées à l’insularité, non plus qu’il ne fait l’économie des questions du temps postcolonial : comment assumer l’histoire avec lucidité ? comment assumer la colère et le ressentiment ? où trouver l’espace pour produire sa propre pensée, tracer sa singulière géographie, en toute liberté ? comment réinventer le politique ?

Johary n’a pas encore de réponses ; il cherche. Sa seule certitude, c’est l’écriture. Son dégagement n’est pas la fuite irresponsable d’un lâche, mais l’affirmation de sa liberté comme créateur. Immanquablement, nous parlons de littérature. Johary a la suprême élégance, qui est aussi générosité, de parler avec une joie enfantine des livres de autres. J’apprends que la lecture de Dany Laferrière a été un véritable éblouissement il n’est pas le seul. Johary sait encore admirer et le crier comme un gamin. C’est assez rare chez les écrivains, « qui ne se lisent pas, mais se surveillent ». Philippe, qui est aussi un grand lecteur, s’en mêle. Un monde où l’on est encore capable de passer des heures à parler littérature entre amis mérite peut-être qu’on n’en désespère pas, malgré tout.

Tard, Johary nous raccompagne à travers la ville. Certains quartiers sont plongés dans le noir. L’éclairage public, nous dit-il, est soit trop vétuste, soit volé. Seules scintillent dans la nuit les enseignes des bars et les boucles d’oreilles des putains qui se tiennent devant. Mais cette partie sera pour une autre fois. Johary nous dépose à notre hôtel, et repart dans la nuit. Belle rencontre.

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Johary Ravaloson 16/11/2016 07:19

Très honoré Mbougar ! Merci. C'était vraiment une sympathique soirée. Cela faisait longtemps que je n'ai pas, non refait le monde, mais que je ne l'ai pas étendu comme cela, notamment quand on discutait d'afrotopique ...