Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Chroniques de Tana, 1

17 Octobre 2016 , Rédigé par Mbougar

A première vue 

Je sais, dès que je l’aperçois, que trois jours suffiront à la sonder, mais qu’une vie entière ne me permettrait pas de la comprendre. La ville est ainsi faite : d’un même geste, elle se dévoile et se dérobe, se découvre et se défile, m’aguiche et m’échappe. Je devrais l’accepter. Et faire vite : mon séjour sera bref, mon emploi du temps, chargé : ce que je voudrais réellement voir, entendre, comprendre, il me faudra le voler, l’arracher aux apparences, le trouver entre les mondanités, le déterrer entre deux rencontres, le saisir lors d’un trajet en voiture, le déceler dans une discussion banale, l’empoigner dans le furtif instant d’une rencontre, le sentir dans l’air, dans les regards, dans les voix, dans les silences. J’ai intérêt à avoir de puissantes intuitions. Je prends le pari.   

C’est de la route qui mène d’Ivat à ses premiers symptômes cette ville est une fièvre, de cette route étroite, sinueuse, nerveuse, grouillante d’Hommes et de bêtes et de choses extraordinaires, bordée de rizières confondues à des eaux douteuses, de cette route donc que, pour la première fois, je la vois, là-bas, au loin : Tananarive ô le mythe enfin incarné, Tananarive, grande tache de glaise que parsèment des crachats de toits blancs, grande chose juchée sur des collines, allant à leur assaut, attaquant ses faîtes comme une colonie de fourmis conquerrait quelque monticule, oui, Tananarive, que je regarde en essayant de me rappeler un vers, une phrase, un mot d’un des Rabe-arivelo/mananjara en vain. C’est un puissant corps qui bande ses muscles pour le saut final ; ni une ville debout, ni ville étendue, mais une flèche qui s’élance. Tana a faim et soif. La couronne de collines qui ceint son grand front ne suffira pas : c’est le ciel qu’elle veut et réclame. Voilà ce que je vois.

Et c’est ainsi, avec toutes ces charges d’images, toutes ces lourdes théories de métaphores, ces comparaisons exagérées et maladroites, ce lyrisme empesé d’épithètes, gros de tout cela, oui, que je m’avance vers Tana, non en conquérant, non en esclave, non en vaincu, pas tout à fait en touriste, point même en simple visiteur, mais, surtout, en rêveur désireux, à la fois, d’y poursuivre le songe et de m’en réveiller. En romancier ? Peut-être. Il eût mieux valu que ce soit en amoureux, mais je n’ai pas le suprême talent des Poètes, qui seuls savent parler d’amour. Allez.

Partager cet article

Commenter cet article