Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Carnets littéraires (14): Sur le livre essentiel

30 Août 2016 , Rédigé par Mbougar

Une question m’obsède ces derniers jours : combien de livres porte-t-on en soi ?

Je veux parler des vrais livres, ceux dans lesquels l’on réussit à dire quelque chose de fondamental. Peut-être même, avec un peu de chance, une part de vérité. Part de vérité de soi, éclat de vérité d’une condition, que l’on ne rencontre qu’après une descente radicale —et dangereuse— au fond de l’être. Alors, combien de vrais livres ? Combien d’œuvres capitales, capitales parce nées au bord de la mort, capitales parce nées de l’abîme lui-même, celui à côté duquel tant d’écrivains (d’artistes) marchent (ou prétendent marcher, car la seule proximité de ce gouffre est déjà risquée) mais dans lequel si peu descendent ? Combien d’œuvres essentielles ?

Mon intuition me porte à dire qu’on en a qu’une seule, lorsque l’on est un vrai écrivain. Un seul grand livre dans le ventre —c’est déjà beaucoup. Il peut certes y avoir —et c’est souvent le cas avec les grands Maîtres— beaucoup de chefs-d’œuvre, plusieurs grands livres qui composent la symphonie finale de l’écrivain, de nombreuses étoiles qui forment une brillante constellation. Mais de tous ces chefs-d’œuvre, parmi tous ces grands livres, entre tous ces brillants astres, je crois qu’il y en a toujours un qui est allé plus loin que les autres ; un, pour ainsi dire, qui est revenu de plus bas. Ce dernier n’est pas nécessairement le plus connu, le plus commenté, le mieux vendu, le plus primé, le plus étendu. Mais il est, à coup sûr, celui où l’écrivain aura été au plus près —et au meilleur— de lui-même, de ses souffrances, de ses obsessions, de ses peurs, de ses espoirs et, naturellement, de sa langue et de son génie. Je crois que dans la galaxie de toute œuvre, il y a un soleil, pas toujours brillant, mais autour duquel, pourtant, secrètement, gravitent toutes les autres planètes. Ou, pour filer une métaphore musicale, il existe dans l’air que joue une œuvre un motif central, à partir duquel l’œuvre se déroule en une série de variations.

***

Ce que je dis là est très subjectif, donc contestable. Ce n’est qu’une intuition. Mais si elle n’est pas tout à fait juste ou justifiable, je suis fondé à ne la croire pas entièrement fausse, et cela, au moins, pour une raison toute simple, peut-être naïve : aucun écrivain n’écrirait plus d’un livre, s’il n’avait le sentiment de n’avoir pas touché à l’essentiel avec celui-ci. Il y a sans doute, là, un banal phénomène lié à cette insatisfaction perpétuelle qui, dit-on, hante les artistes —encore qu’il y en ait que leur vanité porte à croire que chacun de leurs livres est un chef-d’œuvre absolu— ; mais, indépendamment du perfectionnisme de l’écrivain, je crois que la dynamique qui conduit celui-ci à chercher, livre après livre, à écrire celui qui sera le plus grand de tous, tient aussi à l’énergie à l’œuvre dans l’œuvre ; je veux dire : à l’appel que chaque livre écrit lance au suivant, à celui qui va s’écrire. Et cet appel désespéré, mais fraternel, dit : « ce n’est pas moi qui ait dit l’essentiel, mais j’espère que ce sera toi ». Il y a, plus qu’une cohérence, une profonde solidarité, presque un amour entre les livres, dont le sens, la raison d’être, est l’écriture de l’essentiel. Je conçois l’œuvre comme un grand séisme qui cherche à faire émerger la vérité de ses propres entrailles ; un séisme dont chaque livre serait une secousse —une réplique— répondant et faisant appel à une autre. Ce n’est pas seulement l’écrivain qui cherche à écrire son grand livre ; ce sont ses livres eux-mêmes qui dialoguent les uns avec les autres, et cherchent à accoucher celui qui sera le meilleur d’entre eux.

Et pourtant l’œuvre, l’œuvre en train de se bâtir, l’œuvre comme succession d’œuvres, me semble moins être une addition qu’une soustraction de livres, chacun d’eux constituant un livre de moins dans l’entreprise de recherche du Livre essentiel. Je ne crois pas que ce soit par l’addition ou par la multiplication des livres qu’on arrive à écrire le plus essentiel de tous ; c’est au contraire par la soustraction. Chaque livre doit se soustraire, s’effacer, pour que l’œuvre puisse arriver à sa vérité. L’œuvre est une suite de sacrifices rituels et symboliques. Dans sa dynamique (celle de l’œuvre), tout livre écrit doit mourir ; tout livre écrit est mort —mais le sens d’un sacrifice rituel est précisément de postuler que la mort est toujours vie, et vie plus féconde. Ainsi, l’œuvre, de livre en livre, opère, et j’emprunte ici le vocabulaire issu de la phénoménologie husserlienne, une « réduction éidétique », une réduction vers (à) l’essence.

***

Tout ceci me mène à une question difficile : quand l’œuvre essentielle vient-elle ? Quand est-elle écrite ? Et comment sait-on que c’est elle ?

Une chose est certaine : il est préférable que l’écrivain ne le sache pas. Car sinon, il arrêterait d’écrire. Soit en disant adieu à l’écriture pour se murer dans le Silence, l’essentiel étant dit pour lui (je songe à tous ces écrivains qui, après quelques livres, ont choisi de se taire, de ne plus publier, voire de ne plus écrire). Soit en continuant d’écrire, mais des livres faibles, sans importance, anecdotiques, ce qui est aussi une manière —la pire— de cesser d’écrire, puisque l’Absolu n’est plus en jeu. D’où ce paradoxe : l’écrivain cherche ardemment ce qu’il ne doit pas trouver sous peine de ne plus écrire. Il cherche donc à vie, jusqu’à la toute fin, jusqu’à l’ultime œuvre.

***

Ce sont toujours les lecteurs qui choisissent, dans l’œuvre d’un écrivain, le livre qui leur paraît essentiel. Et ce dernier n’est jamais que celui qui aura, le mieux, réussi à s’adresser à leur subjectivité, le mieux, coïncidé avec leur expérience, le mieux encore, exprimé leur être profond. Evidemment, d’un lecteur à l’autre, le choix du livre essentiel variera. Mais si chaque lecteur peut désigner un livre différent, est-ce à dire que le relativisme l’emporte, et que l’existence d’un livre fondamental soit une chimère ?

***

Je ne puis m’y résoudre. Je crois en l’Absolu, et en l’Absolu de la littérature. Qu’on m’accorde donc le si connu et si baudelairien droit de me contredire. L’écrivain, le véritable, sait toujours. Lui seul peut savoir. Il sait quand il a écrit son livre essentiel. Mais au lieu de se taire —le courage de faire Silence en littérature n’est pas à la portée de tous, seuls quelques uns le possèdent— il continue d’écrire. Non pas comme je l’ai dit un peu plus haut, parce que l’Absolu n’est plus en jeu (il faut être un piètre écrivain, un écrivain déchu, pour écrire sans plus croire en l’Absolu), mais parce qu’il essaie de retrouver, quand bien même il sait n’avoir aucune chance de le rencontrer de nouveau, le sentiment de l’essentiel. Je corrige donc : si l’écrivain écrit plusieurs livres, c’est qu’il cherche ardemment à retrouver ce qu’il sait ne pouvoir trouver qu’une seule fois. C’est par idéal qu’il s’obstine. Par rêve qu’il s’échine. Tous les livres qui précèdent ou suivent le livre absolu sont ainsi tendus vers lui : les premiers l’appellent et les seconds le regrettent. Tous, cependant, en ce qu’ils tendent vers cet Absolu à venir ou déjà passé, peuvent être beaux.

Partager cet article

Commenter cet article