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Deux-puces (3,4,5)

20 Avril 2016 , Rédigé par Mbougar

III

Balla Gaye 2 et Yékini étaient les invités de l’émission d’Aladji Becaye Mbaye, le journaliste sportif le plus populaire du pays. Après les tensions des derniers mois, les invectives, les insultes, les batailles rangées lors des face-à-face de présentation, les défis virils, les promesses d’une boucherie, les deux champions se retrouvaient. Becaye Mbaye, habilement comique, louait la grandeur d’âme, le respect mutuel, le professionnalisme des deux colosses. Hier adversaires. Naguère ennemis. Aujourd’hui réconciliés. Et tout n’était que sourires entendus, paroles amicales, sagesses grandiloquentes, concours de courtoisies diverses, échanges de présents symboliques et somptueux, luxe calme et volupté. On prononçait l’oraison funèbre de la hache de guerre. Balla, le jeune nouveau roi, témoignait son respect à son aîné défait, qui l’écoutait, la tête légèrement inclinée vers la gauche, avec l’émotion digne et maîtrisée d’un vieux monarque au crépuscule d’un grand règne. Tout était bien. Becaye amusait la galerie, l’épatait, taquinait, flattait, félicitait, s’extasiait.

Ecrasé par tant de vacarme, j’appuyais sur une touche qui le mit en sourdine, réduisant l’insoutenable tragi-comédie qui le produisait à une reposante pantomime.

Comme Maniang Niang, donc, Paul Verlaine était, mes élèves le découvraient, un goór-jigéen. Ils ne retiendraient évidemment que cela ; tout le reste était littérature. J’avais pourtant espéré qu’ils ne le relèvent pas. J’avais oublié que rien de ce qui n’était humain ne leur était étranger.

Goór-jigéen , ou deux-puces, comme on les appelait également ici (en référence aux téléphones portables qui étaient en mesure de recevoir deux cartes SIM) : l’infamie absolue, l’irrémissible faute, le péché capital, la luxure totale, le vice intégral, le fléau incurable, la maladie, le châtiment divin, l’impardonnable condition ; la malédiction venue d’ailleurs, la terreur allochtone, la tare importée, l’anti-valeur, l’anti-religion, l’anti-culture, l’aliénation, la promesse du nouvel esclavage, le signe de l’insidieux néo-impérialisme en marche ; l’Annonciateur de l’Apocalypse, le début de la Fin des temps, le prophète déchu d’une eschatologie sans lumière ; goór-jigéen : littéralement, l’homme-femme, symboliquement, la mise en crise de l’identité sénégalaise, vulgairement, le pédé. Humainement : rien.

Plus on a de puces, moins on est un homme, plus on est un animal, un sac à puces -un chien.

Cette règle était peut-être vraie pour d’autres, mais point pour Paul Verlaine, mon Paul. Lui, était un grand poète, mon préféré de tous. A mes yeux, cela le sauvait de la prétendue ignominie pédérastique, cela l’en absolvait.

Je me souviens qu’il y a une dizaine d’années, dans ce même manuel, j’avais découvert la même terrible chose : que Paul en était. Et je me rappelle encore le choc que cela m’avait causé. Je m’étais arrêté de lire, saisi d’un certain dégoût à l’idée que ce Paul Verlaine eût pu avoir des relations sexuelles avec cet Arthur Rimbaud. Goór-jigéen, jusqu’alors, n’avait été pour moi qu’un simple mot, qui désignait une réalité odieuse et un peu exotique, une réalité que je n’avais jamais vue, dont je n’avais que la confuse conscience. Mais j’en vis la réalité pour la première fois dans ce manuel, où Verlaine et Rimbaud étaient représentés. Sur le célèbre tableau de Fantin-Latour, je les voyais : l’insolente désinvolture de Rimbaud, la raideur inquiétante de Verlaine, leurs regards mi-pénétrés et rêveurs, mi-amoureux et jaloux ; et, aussitôt, la réalité de goór-jigéen m’apparaissait : ils étaient là, dans ce coin de table, cela sautait aux yeux qu’ils couchaient ou allaient le faire. Je fus plus dégoûté encore lorsque j’appris plus tard, en effectuant une petite recherche sur le sujet, que ce Rimbaud, au moment des faits (leur fugue abominable), était encore un adolescent : 17 ans ! Ce Paul Verlaine, me disais-je, était donc non seulement homosexuel, mais il était en plus pédophile, et, pour finir, un criminel potentiel, puisqu’il avait voulu tirer sur son amant. Moi aussi, j’avais connu Verlaine par et dans la répulsion.

Celle-ci n’avait pourtant pas duré. Quelques jours après l’avoir fermé, j’avais rouvert le manuel. Verlaine me fascinait. Il me fascinait par la répugnance qu’il m’avait inspirée, il me fascinait par son aspect physique (ce grand crâne dévoré par la calvitie et la souffrance, cette barbe grise et indémêlable, cet air de mystique), et il me fascinait, pour finir, par son nom : c’est le seul poète à avoir le son « vers » jusque dans son patronyme. Tous les autres (Vermeer, Véronèse, Verdi, Vercors, etc.) n’étaient pas poètes ou avaient recours à la pseudonymie.

J’avais donc rouvert le manuel, et j’étais retourné au chapitre consacré à Paul. J’avais soigneusement évité de relire la notice biographique. Je crois que c’est cela qui m’avait protégé : si je l’avais relue, l’expérience aurait pris fin là où elle avait commencé : dans la répugnance. J’avais directement lu la poésie.

Ca m’avait sauvé. Au fur et à mesure que j’avais découvert la poésie de Paul, j’en avais oublié l’épisode scabreux de son aventure avec Rimbaud. L’amour du poète était née à la même vitesse que s’était évanouie la haine du deux-puces. Mieux, elle l’avait tuée. J’avais dix-sept ans à cette époque, le même âge que Rimbaud en 1873, le même âge que quelques uns de mes élèves aujourd’hui. Jusqu’à mes vingt-ans, je n’avais lu que la poésie de Verlaine, refusant obstinément de m’intéresser à sa biographie. Pourtant, il a bien fallu que la regarde à un moment donné, pour connaître le contexte de la composition des poèmes.

S’il n’y avait pas eu ses poèmes, que j’ai aimés, c’est Paul, l’homme, que j’aurais continué à honnir. Mes élèves, eux, n’ont pas pu dépasser le stade initial de la haine de l’homme. Ce n’est pas totalement leur faute : ils vivent dans un temps qui les y encourage.

Pourtant, je ne désespère pas de parvenir à leur faire lire quelques poèmes, en espérant qu’ils produiront sur eux l’effet qu’ils eurent sur moi jadis. Et ce, en dépit de l’abominable condition qui était celle de leur auteur, Paul Verlaine, poète homosexuel entre autres identités.

Je remis le volume de la télé. Balla et Yekini s’embrassait, sous l’œil embué d’émotion d’Aladji Becaye Mbaye.

IV

Je ne crois pas qu’après l’amour, le premier qui parle dise nécessairement une connerie –même si cela est très probable. Moi, après l’amour, je récitais toujours à Yacine un vers ou une strophe de Paul. La poésie, après l’amour, oscille toujours entre le sublime et le grotesque, mais il faut l’oser. Aujourd’hui, c’était :

« Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête

Toute sonore encor de vos derniers baisers ;

Laissez-là s’apaiser de la bonne tempête.

Et que je dorme un peu puisque vous reposez. »

Yacine me caressait la joue tandis que, comme un enfant, j’embrassais doucement ses seins. Durs encore, ils frémissaient lentement, au gré d’une respiration redevenue régulière après le halètement du plaisir. Elle aimait ces moments avec moi, et m’avait maintes fois dit que, de tous ses amants et maîtresses, j’étais le plus délicat et le plus attentionné.

Elle était bisexuelle et libertine. La première fois que je l’avais rencontrée, c’était à la plage de Guédiawaye. Je paressais, là, sous un soleil dont la chaleur écrasait la plage aussi souverainement que l’inondait sa lumière. Elle s’était installée à quelques mètres de moi, et je l’avais dévisagée sans retenue. Elle ne m’avait bien sûr accordé aucun égard, point même un regard, bien que je l’observasse avec insistance et qu’évidemment elle le sût. Coquetterie des belles femmes conscientes de leur grâce. Puis elle s’était plongée, après s’être affairée quelques minutes, dans la lecture d’un livre dont je ne n’avais pas immédiatement distingué le titre. Cela avait été mon prétexte, je m’étais rapproché, engageant sans aménagements la conversation :

—Excuse-moi, je te vois lire, et ça m’intrigue. Personne ne lit jamais sur cette plage. On s’amuse, on joue au foot, on discute, on mange du poisson, on drague, on flâne, on se noie, mais on ne lit jamais. Que lis-tu ?

Elle s’était arrêtée de lire, avait enlevé ses lunettes et m’avait jeté un terrible regard. L’agacement d’avoir été interrompue s’ajoutait à la colère de voir que l’importun était un pauvre type comme moi qui feignait de s’intéresser à son livre alors que l’objet de son désir était évidemment tout autre. De plus, et je le savais, mon tutoiement direct avait quelque chose de vulgaire. Mais je m’en fichais ; l’on est trop poli aujourd’hui.

—Qu’est-ce que ça peut vous faire, ce que je lis ? m’avait-elle répondu d’une voix sèche.

—Ca m’intéresse, tout simplement.

—Ah oui, vraiment ? Avez-vous déjà lu un livre de votre vie ?

—Cela se pourrait.

—Dites-moi vraiment ce qui vous amène ici. Et ne mentez pas. Vous vous ridiculiseriez davantage.

—Je te l’ai dit : c’est ton livre qui m’emmène.

Je m’étais tu un moment avant de reprendre.

—Et ton cul aussi, un peu, je l’avoue.

—Un peu ?

—Un peu.

Un étrange petit sourire, cruel, s’était dessiné sur ses lèvres. J’avais tenté de demeurer calme et imperturbable. Elle s’était redressée ; ses petits seins avaient alors eu un imperceptible tressautement, qui avait rempli mon cœur de joie et mon sexe de sang.

—Je vais vous donner votre chance, m’avait-elle alors dit à ma grande surprise. Je vais vous dire le titre de mon livre. Si vous trouvez son auteur, on discute. Vous dites avoir un peu lu, ça ne devrait donc pas être difficile. Mais si vous ne trouvez pas, vous me foutez la paix pour toujours. Marché conclu ?

—Oui, mais arrête de me vouvoyer. C’est gênant.

Elle était sûre de son coup ; elle le rata ; quelques heures plus tard, après que nous avions discuté, nous inaugurâmes une longue, longue, longue série de nuits de baise passionnées. C’était Romances sans paroles, de Verlaine.

Cet intérêt commun pour Paul nous avait rapprochés. Et, sans être un couple, nous avions en tout cas une complicité littéraire et sexuelle qui tissait notre relation. J’appris ainsi, le soir même de notre première rencontre, après l’amour, qu’elle était doctorante en Lettres modernes, et que sa thèse portait sur « Les poètes et écrivains maudits africains ». Ce qui ne l’empêchait pas d’aimer ceux qui, les premiers avaient été appelés « Poètes maudits », dont Paul faisait partie (c’était même lui qui avait inventé l’expression, passée à la postérité).

Je n’ai jamais songé à me mettre en couple avec Yacine. Seulement au lit. D’ailleurs, elle n’aurait jamais voulu que nous soyons autre chose que des amants passagers, et c’était tant mieux. Elle m’avait appris, lors de notre première discussion, qu’elle était bisexuelle et ne souhaitait renoncer ni aux hommes ni aux femmes, qu’elle chérissait également d’un puissant amour. Je n’étais pas jaloux à l’idée de ne pas être son seul amant. Au contraire, je me considérais comme une expérience à part entière parmi d’autres, avec ma singularité, mes qualités, ce que j’avais d’unique et que je lui apportais. Je savais qu’elle aimait en moi bien des choses qu’elle ne retrouvait pas ailleurs, et que c’était précisément ce caractère unique de chacun de ses amants, de chacune de ses maîtresses, qui l’enchantait. Incapable de renoncer aux infinies variétés du plaisir, Yacine était comme une enfant qui s’émerveillait de ses multiples visages, teintes, nuances. Elle irradiait cette passion de la volupté, et j’aimais être avec elle, profiter de sa présence. Comme une soif irrémédiable, j’absorbais sa bonne humeur et sa liberté. Comme une terre privée de pluie par une longue sécheresse, je buvais avidement ce profond, solaire et sincère amour du plaisir qu’elle transpirait. Rien dans sa quête de jouissance et de bonheur n’était vulgaire, et je partageais volontiers Yacine avec d’autres, comme elle me consacrait dans l’unicité de ma richesse. J’ai dit qu’elle était libertine : le terme est peut-être impropre, hélas trop connoté. Hédoniste. Oui, c’est ça : hédoniste. C’est le mot : elle n’était pas dans une quête effrénée et égoïste du plaisir, mais dans une relation au monde où le plaisir serait en partage, en toute liberté.

—Très belle strophe, me dit-elle en frémissant doucement, tandis qu’ayant fini de déclamer, j’apposais sur ses tétons, dressés chacun au milieu d’une grande auréole noire, d’ultimes baisers.

—Tu reconnais le poème ? réussis-je à articuler en abandonnant à contrecœur la poitrine tant aimée.

—Bien sûr, c’est la dernière strophe de « Green ».

—Le recueil ?

—Je ne suis pas une débutante, Ndéné. Romances sans paroles, bien sûr. Le recueil par lequel tu m’as roulée.

—Roulée ? comment ça, répliquai-je en riant.

Da nga ma nax ! Tu m’as eue par la ruse : si je savais que tu étais professeur de français, et que Verlaine était un de tes poètes préférés, je ne t’aurais jamais proposé ce pari.

—Mais c’est ça, le principe du pari : tu ne peux pas savoir. Je t’ai gagnée à la loyale, mon amie. Et puis… (Et mes doigts retournaient à ses seins) Regrettes-tu à ce point de m’avoir connu ?

—Bien sûr que non.

Et disant cela, souple, elle se redressa, nue, s’assit sur moi, plaqua mes mains contre le lit défait, et m’embrassa. Elle ondulait lentement son bassin sur mon bas-ventre, comme si elle cherchait à rallumer mon désir qui venait à peine, provisoirement satisfait, de se calmer.

Elle y réussit avec une désarmante facilité, dont je ne savais au juste si elle devait à ma faiblesse ou sa toute-puissance.

V

—Tes élèves, me dit-elle alors qu’épuisés, nous demeurions enlacés dans le lit, ne réussirons jamais à comprendre que Verlaine ait été un homosexuel. Ils le lui reprocheront toujours. Je les comprends : la culture, l’éducation, les valeurs qu’ont leur a inculquées, leur ont appris à refuser de fermer les yeux sur les homosexuels, qu’ils se nomment Verlaine ou autre.

Je lui avais naturellement parlé de la réaction des élèves devant l’homosexualité de Paul.

—Oui mais que veux-tu que je fasse ? répondis-je, un peu agacé.

—Je ne sais pas… Je crois que si j’étais toi, j’abandonnerais tout simplement ce cours, et je ferais autre chose.

—Mais, et la poésie ? gémis-je plus que je ne protestai.

—Ce n’est pas d’elle qu’il est question ici. Il est question de Verlaine qui a eu des relations homosexuelles et de tes élèves qui ne l’accepteront pas. Ils n’iront jamais au-delà de ce fait, car ce fait, pour eux, est grave. Ils ne verront jamais la beauté de la poésie de Verlaine, puisqu’au départ, sa personne est impure.

—Tu sais très bien que ce sont deux choses différentes : il y a l’homme et le poète, la personne normale et l’artiste, le moi social et le moi intime, l’homme ordinaire et l’écrivain. Dans le Contre Sainte-Beuve, Proust a bien…

—Mais ouvre les yeux, Ndéné. Je sais très bien tout cela. Mais je ne suis pas tes élèves. Je ne suis pas représentative de la grande majorité. Dans ce pays, Proust a tort, éternellement tort, et Sainte-Beuve a raison. Il est inutile d’essayer de leur faire admettre que Verlaine, l’homme, qui s’est parfois adonné à l’homosexualité, est une personne différente de Verlaine, le grand poète. Pour eux, pour leurs parents, pour beaucoup de gens dans ce pays, cette distinction est absurde : un homme n’est que ce qu’il fait, ou si tu veux, ce qu’il fait est le reflet de ce qu’il est, de sa valeur, de sa morale. C’est un point de vue, et une part forte de notre culture est fondée sur ce principe de non-distinction. Tu n’arriveras pas à scinder Verlaine. Tes élèves ne le verront jamais que dans son unité, ils exigent son unité : celle d’un homosexuel qui a écrit, et qui a écrit des poèmes où l’homosexualité serait présente. Ouvre les yeux !

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Mariam 21/04/2016 18:30

Je me demande d'où allez vous puiser tous cette inspiration depuis tous p'tites je rêve d'être écrivain j'ai des idées mes je maitrise pas comme vous cette langue si complexe... mais vous faites des choses vraiment super