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Deux-puces(2)

18 Avril 2016 , Rédigé par Mbougar

Je n’étais pas fait pour dire ces choses,

Moi dont la parole exhalait autrefois

Un épithalame en des apothéoses,

Ce chant du matin où mentait votre voix

J’étais, je suis né pour plaire aux nobles âmes,

Pour les consoler un peu d’un monde impur,

Cimier d’or chanteur et tunique de flammes,

Moi le Chevalier…

Une persistante rumeur m’interrompit à l’hémistiche. Je dus criminellement abandonner le vers en plein milieu de sa marche impériale, alexandrine. Les élèves n’écoutaient plus. Je levai les yeux : ils parlaient tout bas, se passaient un mot ; certains riaient, d’autres ouvraient de gros yeux surpris, ou indignés, ou amusés, ou choqués. J’abandonnai définitivement l’espoir de poursuivre la déclamation du poème, et me décidai à affronter les insolents.

—Qu’y a-t-il?

Je craignis le pire : qu’on me réponde que Balla Gaye 2 venait d’accorder une revanche à son adversaire, ou que celui-ci contestait la victoire de celui-là. La réponse tardait à venir. Je hurlai de nouveau aux élèves, qui me regardaient tous désormais :

—Quelqu’un va me dire la raison de ce chahut ? Dépêchez-vous sinon c’est moins deux à toute la classe au prochain contrôle !

Un élève, au fond de la classe, leva la main.

—Oui, Ndiaye ?

—Eh bien, Monsieur Gueye, nous sommes un peu surpris parce que…

Il s’interrompit, regarda autour de lui ; ses camarades lui lançaient des œillades d’encouragement, lui faisaient de petits signes de tête approbateurs et confiants, lui levaient de gros pouces de soutien.

—Parce que quoi, Ndiaye ?

—… parce que Verlaine, vous l’aimez bien, non ? Vous nous l’avez dit au début du cours.

—Oui, et alors ?

—Bah, on vient de lire sa biographie…

Raphaël Ndiaye leva bien haut son manuel. Puis il indiqua, sur la page à côté de laquelle le poème était inscrit, la biographie de Paul.

Il n’était pas nécessaire que je la parcoure du regard. Je connaissais la vie de Paul par cœur.

—Oui, et alors ? répétai-je. Qu’a-t-elle, sa biographie ?

—Eh bien, vers le milieu du texte…

Il s’arrêta encore, regarda de nouveau autour de lui. Cette fois-ci, plus aucun de ses camarades ne le soutenait ; tous avaient la tête baissée. Il était seul, très seul et très responsable. J’en profitai :

—Quoi, Ndiaye, parle ou le moins deux ne s’appliquera qu’à toi.

—Il est écrit, s’empressa de lire Raphaël Ndiaye, que « le 10 juillet 1873, à la suite d’une dispute avec Rimbaud, Verlaine dégaine un pistolet, tire, et…

—…touche son jeune amant au poignet », achevai-je.

Le silence s’abattit après mes mots, les élèves levèrent vers moi des yeux étonnés. Je n’en compris pas la raison. Raphaël s’était tu.

—Et alors ? C’est le fait qu’il ait essayé de tirer sur lui qui vous choque ?

Ce ne fut pas Raphaël, mais Al Hassane, son voisin, qui me répondit.

—Non, ce n’est pas ça, Monsieur.

—Ah ? Qu’est-ce que c’est alors ?

—Vous venez de le dire vous-même, Monsieur…

—Mais dire quoi, bon sang ?

—Que… Que Verlaine était l’amant de Rimbaud.

Avec une mine que je fis la plus incrédule possible, j’observai un bref silence avant de répondre.

—Oui. Il l’a été. Mais je ne vois pas où vous voulez en venir.

—Il aimait les hommes.

—Il aimait aussi les femmes. Mais ça ne change rien. Je ne comprends toujours pas ce qui vous préoccupe tous.

—Si, ça change quelque chose, monsieur, répondit Al Hassane. Il a couché avec des hommes, ça change tout.

—Qu’est-ce que ça change ?

—C’était un deux-puces.

—Et alors ?

—Et donc vous nous enseignez sa poésie.

Nouvel étrange silence. Je demeurai les yeux fixés sur la classe, qui me scrutait également. Derrière moi, sur le tableau, j’avais écrit à la craie rouge : LES POETES MAUDITS et, en-dessous de ce titre, en bleu, d’une graphie déliée, majestueuse et élégante : Paul Verlaine (1844-1896).

Les secondes s’écoulèrent. Mes réserves de « et alors » épuisées, je me tins là, immobile, les bras ballants, incapable de dire quoi que ce soit. Les élèves me regardaient, curieux, inquiets, perplexes. Je ripostai bravement par un silence autrement plus curieux. La cloche sonna au moment où j’allais enfin répondre, peut-être. Les élèves se levèrent et sortirent en silence, sans me regarder. Je demeurai seul. La parole me revint au bout d’un certain temps, qui aurait pu être l’éternité. Lentement, en effaçant le tableau, je m’entendis dire, d’une voix que le silence et l’abasourdissement avaient légèrement enrouée, non pas un « et alors » miraculeusement retrouvé au fond de ma gorge tarie, mais :

« … qui saigne sur azur ».

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Ismo 18/04/2016 22:52

lol un Al Hassane