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Deux-puces (1)

12 Avril 2016 , Rédigé par Mbougar

L’ébullition du quartier était contagieuse ; je sortis.

J’ai toujours aimé ces manifestations de liesse collective. Contrairement à bien d’autres, je n’ai aucun mépris pour les gens qui se regroupent et laissent libre cours à leurs émotions les plus pures. J’aime les foules et les hommes des foules. J’en suis un. J’aime les grèves, j’aime les marches, j’aime les concerts, j’aime les cortèges funèbres, et les manifestations, et les sabars[1] et les prières collectives et les réunions politiques et les enterrements. La foule réhabilite l’humaine condition, faite de solitude et de solidarité ; elle est la possibilité d’un aparté avec tous les hommes. On y est quelqu’un et quelconque à la fois.

C’était le furël[2] de Balla Gaye 2. La fête que Guédiawaye, son quartier, organisait en son honneur. Car hier, après un combat épique, Balla Gaye 2 avait battu Yekini, invulnérable jusqu’alors.

Ce qu’il y avait de plus excitant avec les événements de ce type, c’était la nerveuse électricité dont ils arrivaient à charger tout un quartier : avant d’arriver au lieu de la fête, on en sentait la rumeur, unique, intense, forte. On entendait les furieux roulements des tam-tams qui reprenaient les hymnes de Balla ; les cris, les applaudissements, les vivats vous parvenaient ; les lumières des projecteurs vous éblouissaient déjà, cependant que les fanions et oriflammes à l’effigie du champion semblaient froufrouter à votre oreille. Et, au milieu de cette atmosphère heureuse et passionnée, la terre semblait soudain trembler d’une énergie tellurique : c’était l’écurie du vainqueur qui s’apprêtait à fouler le centre du cercle formé par les admirateurs.

J’arrivai juste à temps au rassemblement, et parvins, en grimpant sur le mur d’enceinte d’une école, à voir la triomphale entrée du mastodonte à la tête de sa garde rapprochée.

Débuta alors une chorégraphie maîtrisée, énergique, inventive, spectaculaire : les pas de danse étaient exécutés à la perfection, dans une totale synchronisation. L’on ne savait qui des danseurs ou des batteurs donnaient la cadence : l’harmonie était absolue. Balla, en tête, épatait, tout sourire. Son arrogance était plaisante : victorieux et sûr de sa force, il arrivait à ne pas trop en faire tout en ne cachant rien de son nouveau statut d’épouvantail de l’arène. Vingt minutes d’un ballet étonnamment viril et gracieux à la fois tinrent la foule en transe, puis Balla prit le micro. Il remercia une kyrielle de personnes –de son staff à la femme qui lui apportait à manger en passant par les marabouts de son village qui avaient prié pour lui, sans oublier ses fans-, revint brièvement sur le combat, défia quiconque aurait la prétention de le battre, refit un tour d’honneur, salua la foule, puis repartit sous des applaudissements déchaînés et les cris de quelques jeunes femmes qui se pâmaient.

La soirée pouvait se poursuivre.

Maniang Niang prit le micro et, après un ragaju[3] maîtrisé, se lança dans un taasu[4] aux paroles licencieuses et coquines. Il n’en fallut pas plus pour que la ferveur montât d’un cran et que les corps achevassent de s’échauffer. Quelques respectables femmes du quartier, qui jusque-là avaient gardé cette pudique réserve dont toute honnête dame devait faire montre en public, se levèrent et commencèrent à attacher leurs foulards ou mouchoirs de tête autour de leurs reins. Cela était le fatal signe des torrides scènes qui s’annonçaient, pour le plus grand bonheur des hommes qui étaient là –je n’aurais pas la prétention de m’en extraire.

Maniang Niang continua à flatter les instincts des respectables dames, comme le cavalier piquerait sa monture aux flancs avec ses éperons ; il les énervait, les provoquait, les excitait, les invitait à le rejoindre au centre de l’arène pour un bal du diable. Les premières femmes l’ouvrirent, aussitôt rejointes par d’autres qui ne voulaient pas se laisser damer le pion. Ce ne fut bientôt plus qu’un spectacle de fesses qui roulaient sous des pagnes fins, remontés et découvrant –chez les danseuses les plus pudiques— des cuisses, de délectables cuisses qui alliaient miraculeusement la fermeté au gras, le muscle à la cellulite, la mollesse du gracieux bourrelet à la tenue de la fière croupe. Les femmes entouraient Maniang, l’enserraient presque dans l’étau de leurs fesses qui remuaient frénétiquement. Celui-ci, sans toucher aucune des proéminences qu’on semblait lui présenter en offrande, continuait à réciter des taasu de plus en plus suggestifs. Les femmes se cambraient, se déhanchaient ; les attaches de perles qui ceignaient leurs reins teintaient, jouaient l’enivrante symphonie de l’empire de la séduction féminine. Certaines danseuses rivalisaient d’adresse ; d’autres, d’obscénité. D’abord timides, de plus en plus audacieux par la suite, les beeco[5] commençaient à paraître, rouges, noirs, sombres, de toutes les nuances du désir, parsemés de trous formidables et profonds, abîmes infinis où les mâles, la nuit, au milieu des volutes de l’encens, des caresses intimes, des murmures ravageurs, plongeaient et se perdaient le temps d’une odyssée qu’Homère n’eût pu écrire ni Kubrick filmer. Le rythme s’emballa, les batteurs devinrent fous, comme possédés ; certains d’entre eux, n’y tenant plus, abandonnèrent leur poste pour aller rejoindre les femmes au centre de la piste sablonneuse ; des couples se formèrent alors et se livrèrent à des corps-à-corps sensuels.

Maniang s’extirpa de sa prison de chair, se déplaça dans le cercle d’une démarche lente et féline. Je remarquai seulement à ce moment là, alors qu’il passait sous la lumière d’un projecteur, qu’il était vêtu d’une espèce de robe que j’avais d’abord prise pour un caftan. Il haranguait la foule, encourageait les applaudissements, sollicitait les chœurs. On lui donnait des billets qu’il fourrait à l’intérieur d’un petit sac qu’il portait en bandoulière, des spectatrices conquises par son art se jetaient à son cou dans un pur cri d’amour ; on l’acclamait. A côté de moi, sur le mur où ils m’avaient rejoint, deux hommes profitaient aussi du spectacle et commentaient :

—Maniang, deux-puces bi, jigéen yëp a ko nob ! Ce deux-puces, il a un succès fou avec la gent féminine !

Moy cafka sabar u rew mi! Da fa ay! C’est lui qui pimente les sabars du pays ! Quel talent!

Pendant ce temps, Maniang revenait vers le centre du cercle, où les corps échauffés se trémoussaient encore. Il portait une chaise, qu’il plaça à côté du groupe des danseurs. Puis, en maître de cérémonie, il demanda aux batteurs qui avaient déserté le métier de rejoindre leurs homologues, et fit signe à la troupe ainsi reconstituée de ralentir le rythme. La foule, qui avait deviné ce qui se préparait, exultait, scandait déjà en chœur le leit-motiv que Maniang Niang allait bientôt entonner. Le rythme somnolait désormais, lent, majestueux, somptueux. Le tambour-major, le célèbre Magaye Mbaye Gewël, faisait de grands gestes emphatiques et nerveux pour diriger ses troupes, tout en jetant des regards complices à Maniang, qui devait ouvrir l’acte qui allait se jouer. Pendant ce temps, quelques unes parmi les danseuses les plus chevronnées (je comptai : elles n’étaient plus que cinq) étaient demeurées au milieu du cercle, en file devant la chaise, esquissant de légers pas de danse, prêtes à se lancer dans la bataille finale. La foule délirait. Maniang le visage radieux, laissa se prolonger cette atmosphère surchauffée ; l’attente attint bientôt son paroxysme. La tension se palpait. Magaye Mbaye Gewël lui-même sembla avoir de plus en de mal à ne pas laisser éclater sur la peau tendue de son tam-tam le feu qui embrasait la paume des mains. Ses batteurs semblaient encore plus à la peine dans l’attente. A côté de moi, les deux compères trépignaient :

Ayçça waï Maniang, doy na ! Allez, Maniang, ça suffit! dit l’un d’eux, presque avec colère.

Son camarade, au bord de l’apoplexie, était sur le point de s’embraser d’impatience lorsque la voix de Maniang, à la tessiture fluette, retentit dans le micro :

Jëlël sees bi ! Prends la chaise !

La foule lui fit écho, et les batteurs libérèrent la salve de percussions qui correspondait à la chorégraphie indiquée par le mot d’ordre de Maniang. A cet instant, la première danseuse de la file s’avança vers la chaise, dont elle saisit les accoudoirs, livrant sa fesse rebondie au ciel et à l’appréciation de tous. Maniang vint se placer à son côté, puis entama une litanie obscène, accompagné par les batteurs. La femme, dans la même position, débuta un lëmbël[6] terrible, et la croupe bougeait si vite que les batteurs eux-mêmes semblèrent peiner à suivre son rythme. Un des deux hommes, soudain, descendit du mur et se mit à courir vers l’attroupement, pour mieux voir sans doute ; l’autre, lui, demeurait muet, les yeux rivés sur le spectacle en cours. Maniang continuait, et lorsque la litanie s’acheva, demanda à la candidate qu’on acclamait de se mettre à côté de lui et d’attendre. Ceci fait, il criait encore :

—Jëlël sees bi !

La candidate suivante arrivait alors, prenait une partie de la chaise, et exécutait sa danse. Cela se déroula ainsi jusqu’à ce que toutes les danseuses fussent passées. Elles n’avaient pas toutes saisi la chaise de la même manière (la deuxième avait pris le dossier, la troisième avait pris le siège, la quatrième avait penché pour un pied, la cinquième avait renversé la chaise et saisi deux de ses pieds), mais les cinq danseuses avaient offert un semblable spectacle –quoiqu’avec les nuances propres à chaque déhanché- de mouvements de reins furieux.

A la fin, Maniang, avec un art consommé du spectacle, demanda à la foule laquelle de ces dames avait remporté le concours de la chaise. On vota à l’applaudimètre. Il me sembla que les ovations, à leur volume sonore, étaient équivalentes ; mais Maniang, après plusieurs tours d’un scrutin tout de même disputé, désigna vainqueur la candidate qui avait retourné la chaise. Mon voisin, sur le mur, semblait plutôt d’accord. J’aurais pour ma part plutôt donné la victoire à celle qui avait empoigné la chaise par derrière, par le dossier.

Maniang orchestra la soirée jusque tard dans la nuit. Il était près de trois heures du matin lorsqu’on se dispersa à contrecœur.

Tôt le lendemain, avant d’aller faire mon cours, alors que j’entrais dans une boutique pour acheter du pain, je croisai une femme chastement vêtue, la tête voilée et un long chapelet à la main, qui semblait se diriger vers la mosquée. Je n’avais dormi que trois heures, mais, malgré ma fatigue, et en dépit de la discrétion dont elle semblait vouloir envelopper tout son être, je l’avais reconnue : c’était la gagnante du concours de la chaise.

[1] Les sabars sont, au Sénégal, des manifestations populaires où, au rythme des tam-tams, dans un cercle formé par les spectateurs, des femmes et des hommes rivalisent de talent pour la danse. Ils sont souvent organisés en l’honneur d’un événement particulier. Le sabar peut également désigner l’orchestre des batteurs de tam-tam.

[2] Le furël est une autre manifestation populaire de quartier, souvent organisée par des jeunes, et assez proche du sabar. Mais il se tient généralement la nuit, et la présence des tam-tams n’y est pas systématique (contrairement au sabar).

[3] Le ragaju désigne un mouvement assez typique des yeux: il s’agit, en les révulsant exagérément, d’exprimer le défi, ou la provocation, ou l’assurance, ou la détermination, ou la menace, ou tout cela à la fois. Le ragaju s’accompagne d’une certaine gestuelle et d’un langage particulier. Il est souvent exécuté par les femmes.

[4] Les taasu sont des sortes de poèmes ou récits populaires sénégalais, qui peuvent être tour à tour satiriques, élogieux, paillards, ludiques ou moralisateurs. D’une grande virtuosité, les taasu sont de vrais exercices d’improvisation, de style oratoire, de maîtrise de la langue et d’inventivité dans le langage.

[5] Le beeco est un petit pagne, très court, dont le tissu est parsemé de trous plus ou moins grands qui, le moment venu, doivent laisser entrevoir l’intimité de la femme... Puissant élément la lingerie des femmes sénégalaises et de leur arsenal de séduction.

[6] Danse érotique traditionnelle du Sénégal, généralement exécutée par les femmes. Espèce d’ancêtre du « Twerk »

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MBENGUE 16/04/2016 14:09

Mais la gagnante, pourquoi tu lui as réservé cette ambiguïté?