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Sur un livre salutaire

15 Décembre 2015 , Rédigé par Mbougar

Il faut du temps, pour venir à bout d’Un Dieu et des Mœurs[1] –si tant est que l’on y parvienne vraiment. Non pas que le premier livre de l’ami Elgas soit long : de ce point de vue, ses 335 pages défilent même comme un paysage fascinant, qu’on s’étonne de voir prendre brusquement fin alors qu’on l’a contemplé des heures. Ce livre, donc, n’épuise pas par sa longueur, mais plutôt par une certaine densité, voire une intensité qui en rend la lecture âpre –ce qui est, à l’époque où tant de livres, par médiocrité, se laissent lire, un signe de la force d’une oeuvre. Car voici jeté, dans le paysage tragiquement consensuel du débat d’idées au Sénégal, un de ces rares livres à la lecture duquel, simplement, on sent qu’on a été au contact d’une vraie pensée, avec ce qu’elle suppose de cohérence, de précision, de nuance, de liberté, d’intransigeance, de contradictions, de faiblesses et, surtout d’émotion.

Je dis « livre » depuis tout à l’heure. C’est faute de trouver un mot plus précis. Les Editions Présence Africaine ont choisi celui de « récit », très commode, en effet, pour qualifier cet ouvrage qui tient à la fois du journal de voyage, du journal intime, de l’essai classique, de la philippique et même, à certains égards, du roman. Et à vrai dire, la question du genre, pour importante qu’elle soit, ne doit pas trop retenir l’attention, tant le propos qu’il sert est plus urgent ; qu’on retienne simplement qu’il se déploie dans Un Dieu et des Mœurs (sous-titré : Carnets d’un voyage au Sénégal) une forme singulière, qui évite en même temps l’aridité d’un essai universitaire et l’extrême subjectivité, parfois dilettante, d’un simple billet d’humeur, tout en en gardant les aspects nécessaires à une lecture plaisante.

Mais allons y voir plus loin.

***

J’ai le plaisir de connaître Elgas depuis quelques années. Ensemble, nous avons joué des heures entières au football, parlé de grande littérature, de style, de Balzac ; nous avons loufoquement correspondu, animé une émission, ri, bu, ferraillé, déconné, dragué, marché, flâné dans les rues de Paris. Mais surtout, nous avons beaucoup parlé du Sénégal, et nous nous sommes lus. Je crois, sans prétention, en savoir un peu sur l’homme.

En général, suppose-t-on, cette donnée ne doit pas rentrer en ligne de compte dans la lecture d’un livre, a fortiriori d’un essai. Mais il est impossible de l’évacuer totalement ici ; il est même souhaitable que je ne tente pas de le faire. Car l’homme que je connais dans la vie est celui que j’ai retrouvé dans son livre ; et cette cohérence, cette constance dans une certaine pensée rajoutent une dimension de sincérité à son œuvre. Je ne suis pas en train de dire que ce livre est important parce que sincère ; la sincérité seule n’a jamais produit de grandes choses (« on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments etc ».). Je dis simplement que ce livre n’est pas –et je vois d’ici arriver la critique- opportuniste, écrit pour créer la polémique, faire le buzz, provoquer ; il est le fruit d’une pensée et de conviction mûries depuis près de dix années que son auteur écrit. Si chaque écrivain a une obsession, celle d’Elgas est toute trouvée, ramassée dans ce livre qui n’est finalement que l’aboutissement logique, la somme d’années d’expériences, d’observations, d’éditoriaux, de billets de blog. Cette obsession ? La religion et la tradition sénégalaises. Ou plutôt, la manière dont ces deux piliers culturels, dans leur singulière pratique au Sénégal, maintiennent le pays dans une inextricable gangue où se mêlent servitude volontaire et aveugle, mauvaise foi, hypocrisie, intolérance, refus de l’ouverture, homophobie, réaction, statisme, retard social, irresponsabilité, irrationalité, peur, obscurantisme, lâcheté, violence. Cela fait beaucoup de choses, mais réduisons-les à une seule métaphore, que l’auteur a filée ad nauseam : entre le marteau d’une pratique religieuse exempte de toute critique et l’enclume d’une tradition immuable, une grande part de la société sénégalaise est écrasée dans une misère (économique, sociale, morale) d’autant plus tragique que ceux qui la vivent –et en meurent- s’accrochent à ces deux piliers sus-évoqués. Pire : les alimentent. La majorité des Sénégalais sont des soumis qui n’osent, ne peuvent, ne veulent interroger les fondements culturels qui les exploitent, les maintiennent dans la misère, les font tuer, les tuent. Voilà la thèse de ce livre.

Elle n’est sans doute pas neuve. Mais je ne sache pas que dans la production intellectuelle sénégalaise récente, elle ait été martelée avec tant de clarté, de style, de radicalité, de force et, pour tout dire, de courage. Que l’on partage ou non les idées de ce livre, il me semble au moins qu’on ne peut lui dénier cette qualité. Il faut en effet du courage –celui de ses idées- pour prendre à bras le corps, à leur racine et sans complaisance, des sujets tels que l’excision, les confréries, les talibés, et tant d’autres thèmes qui créent immédiatement le malaise. C’est précisément ce malaise qu’Elgas creuse et investit pour en chercher la cause profonde : l’assentiment tour à tour silencieux, hypocrite, coupable, assumé de chacun de nous à des valeurs qui justifient les drames auxquels toutes ces pratiques, réalités et situations mènent. Si des talibés meurent encore dans des incendies, si des talibés existent même encore, errant à cinq, six, sept ans dans les rues des villes sénégalaises, à la merci d’un maître de religion qui souvent les exploite et trop peu les instruit, c’est bien parce que nous (moi le premier, sans doute) adhérons, à des degrés divers, à un système qui accepte cette situation, la légitime. La force de ce livre tient justement à cela, à ce malaise qu’il crée en nous : nous sommes nombreux, nous autres sénégalais, à nous indigner du sort des talibés, mais combien sommes-nous à oser penser que nous participons, par notre silence, notre peur de critiquer rationnellement (quel pléonasme) la religion, notre hypocrisie, à la perpétuation de ce drame ? Fort peu. D’où une autre conclusion que l’auteur tire : la société sénégalaise porte en elle, sous des dehors de tolérance, une sorte de « fanatisme mou », qui fait qu’elle accepte des tragédies dont elle ne veut montrer les causes, à cause d’une foi qui façonne aveuglément tous les aspects de son existence. C’est une société scandalisée par le livre d’un professeur d’université qui pose –sans réelle originalité, en plus- l’hypothèse des origines grecques du Coran, mais qui est indifférente au sort des Talibés qui meurent dans la rue.

*

On pourrait croire, ceci dit, que ce propos est abstrait, détaché du réel, émis par un homme qui observerait la société du point de vue de Sirius, loin sur sa chaire de sociologue, analysant froidement des situations qu’il n’aurait pas vécues, tirant des conclusions finalement désincarnées, donc inopérantes.

On se tromperait.

L’une des autres grandes forces du livre est précisément que presque toutes les situations qui y sont décrites ou analysées ont été vécues par l’auteur, parfois de façon très intime. Souvenirs d’enfance, rencontres, participation directe à certains faits. La matière est globalement (auto)biographique ; l’analyse qui s’y greffe n’en est que plus puissante. De ce point de vue, les parties les plus émouvantes du livre (et il y en a beaucoup) sont peut-être celles où l’auteur revient sur des éléments très intimes de son existence : la vie et la mort de son père (quelle formidable matière pour une psychanalyse !), le poignant face-à-face avec sa mère, les retrouvailles avec l’ami d’enfance, le réapprentissage d’une vie familiale avec les sœurs devenues femmes. Ces quinze nuits sont celles pendant lesquelles l’auteur n’a pu dormir, saisi par l’effroi, l’accablement ; ces quinze portraits, ceux de personnes ou de situations qu’il connaît ou a connues. Il n’y a finalement guère que le deuxième Livre (Mauvaise foi, un petit essai qui vient compléter le Livre premier, Tableaux d’un séjour) qui soit une analyse pure. Encore qu’elle parte d’un fait divers précis (la mort de talibés dans le sinistre incendie dans la Médina en mars 2013).

Le style est vif ; la langue, d’un élégant classicisme que viennent rompre certaines rafraîchissantes et audacieuses saillies (« Et pourtant, dans leur dénuement, leur austérité, leur soumission à Dieu, il baisent ! ») ; l’écriture, nerveuse, servie par un remarquable sens de la formule et de la chute (« la seule tragédie de la femme africaine, c’est son homme »); le ton, subjectif voire intimiste est tantôt celui de la confession, tantôt celui du réquisitoire. Une fibre pamphlétaire évidente, un amour parfois exagéré des phrases qui claquent comme des balles dans une nuit ziguinchoiroise en 97, tendent le style sans pour autant le rendre cassant ou colérique. Et pour cause –c’est assez rare- ce livre est d’une drôlerie absolue : l’on rit parfois au cœur des drames les plus horribles. Ces chapitres sur « les rats », « l’huile », « le sexe des femmes sénégalaises » (tu le regretteras sur Twitter, mon ami), ce portrait hilarant « des sages » de Coubanao, ce texte (peut-être mon préféré) où, lors d’une fête religieuse, Elgas, athée à ses heures perdues, animiste le reste du temps, va prier (!) le prouvent encore : toute férocité, toute mauvaise foi, toute exagération devient sublime, jouissive lorsqu’elle est servie par l’humour et la saveur de la langue. L’on n’aime les vacheries que lorsqu’elles ont du style ; celles-ci en portent. Les références sont transparentes : Desproges pour la jubilatoire méchanceté des charges, Céline pour le tourbillonnant art de la vocifération, feu Pacotille (il eût pu rapper sur Les Rats comme il le fit sur les Poulets), Césaire pour l’altière et sèche ironie, la grandiloquence du ton, Balzac, évidemment, pour l’amour du portrait

*

Une réserve, peut-être, pour finir. Elle porte sur l’attitude d’Elgas lui-même face à tout ce qu’il décrit. Il serait idiot –et j’entends encore d’ici arriver la critique- de reprocher à l’auteur de n’avoir pas donné de solutions concrètes. D’abord, banalement, ce n’est pas son sujet ; et ensuite, tout le livre montre la solution en pointant du doigt le problème : face à cette chape morale, religieuse et culturelle, il faut se « désaliéner de soi-même ». Comment ? Par une attitude critique (au sens propre) de tous les héritages. Peut-être eût-il fallu consacrer quelques pages aux canaux et moyens que cette nécessaire rupture devait adopter pour toucher toutes les couches de la société, où qu’elles soient, car c’est l’évidence qu’un tel geste n’est pas à la portée de tous. Non, ce qui m’a étonné, c’est une sorte de schizophrénie d’Elgas devant cette situation. Tantôt résigné (« cette ville ne veut pas avancer, foutez-lui la paix ! »), tantôt volontaire, ici désespéré (« une société incapable de guérir de ses blessures »), là déterminé («je ne pense pas pouvoir assister à des morts de plus… La coupe d’une lâche impuissance est à ras-bord »), il oscille. Dit d’un chapitre à l’autre qu’il se battra jusqu’au bout et que pourtant il se sent déjà vaincu. Le texte est ainsi tendu entre des passages désespérés, pessimistes, où l’auteur étale l’impuissance qui le traverse, et d’autres, combatifs, où il harangue, affiche sa résolution à se battre. Dans ces moments d’exaltation, Elgas en arrive à critiquer, chez d’autres, un pessimisme dont il me semble avoir lui-même fait preuve peu avant. Peut-être est-ce là finalement l’effet le plus pervers des méfaits de la tradition : elle décourage ponctuellement l’individu, le désespère en lui infligeant chaque jour la vue d’une immense masse soumise, réfractaire à toute autocritique. Et puis, en fin de compte, c’est le mouvement même de la vie que ces changements d’humeur épousent…

Je crois cependant que malgré tout (« j’ai épuisé toutes mes réserves d’espoir »), c’est l’espoir qui est au cœur de ce livre. Non pas un espoir béat, mais celui que doit dégager une lutte portée par les intellectuels, les citoyens, les jeunes, par tous, contre l’oligopole religieux, les crimes justifiés par la tradition, le sacrifice des enfants talibés, l’hypocrisie généralisée.

*

Ce texte est touffu, traitant d’un grand nombre de situations qu’il est impossible de commenter toutes. Qu’on me pardonne de n’avoir que trop peu cité d’extraits d’un livre qui regorge pourtant de passages saisissants. Si le Livre premier est plus varié dans ses effets, dans sa construction, dans son style, dans son ton, le petit essai qui clôt le livre est lui plus homogène dans sa radicalité. C’est celui où on ne rigole plus. Elgas y donne la pleine mesure de son talent d’éditorialiste. Je sais, pour avoir lu ou entendu certains commentaires de ses textes antérieurs, qu’on lui a souvent reproché son manque de « nuance », entendre : de compromis et d’équilibrismes superficiels. Ici, il fait preuve de nuance, au sens fort : l’objectif pour lui, il le répète à longueur de pages, n’est pas d’attaquer la religion ou la tradition, mais de les passer au crible de la rationalité. Nuance entre deux verbes, deux attitudes qui, chez la plupart des Sénégalais, n’en sont qu’une seule, blasphématoire : vouloir être avec ce couple culturel dans un rapport qui ne soit soumission, silence, respect apeuré, c’est être un hérétique.

Ce livre est salutaire. Je ne le dis pas simplement parce qu’Elgas est un ami. Ou peut-être que si. Toutefois... Bon. Bref. Enfin. On s’en fiche : le texte, son style, ses idées, m’ont plu, voilà tout. C’est un livre que j’aurais aimé pouvoir écrire, avec ce talent-là. Hélas…

J’espère qu’on le lira, car il le mérite. J’espère qu’on en débattra, parce qu’il le faut. Naturellement, il heurtera, d’aucuns s’indigneront, répondront, s’offusqueront, condamneront. C’est alors que le livre, d’une certaine manière, aura atteint son objectif.

Bravo camarade, et bonne suite.

[1] Elgas, Un Dieu et des Mœurs. Carnets d’un voyage au Sénégal, 336 pages. Présence Africaine Editions, 2015.

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nadia 09/04/2020 22:48

Bonjour je me prénomme nadia mère de 3 enfants. Je vivais à briouze avec mon mari, quand en 2018 il décida d'aller en voyage d'affaire à Bresil , où il tomba sur le charme d'une jeune vénézuélienne et ne semblait même plus rentrer. Ces appels devenaient rares et il décrochait quelquefois seulement et après du tout plus quand je l'appelais. En février 2019, il décrocha une fois et m'interdit même de le déranger. Toutes les tentatives pour l'amener à la raison sont soldée par l'insuccès. Nos deux parents les proches amis ont essayés en vain. Par un calme après midi du 17 février 2019, alors que je parcourais les annonce d'un site d'ésotérisme, je tombais sur l'annonce d'un grand marabout du nom ZOKLI que j'essayai toute désespérée et avec peu de foi car j'avais eu a contacter 3 marabouts ici en France sans résultat. Le grand maître ZOKLI promettait un retour au ménage en au plus 7 jours . Au premier il me demande d’espérer un appel avant 72 heures de mon homme, ce qui se réalisait 48 heures après. Je l'informais du résultat et il poursuivait ses rituels.Grande fut ma surprise quand mon mari m’appela de nouveau 4 jours après pour m'annoncer son retour dans 03 jours. Je ne croyais vraiment pas, mais étonnée j'étais de le voire à l'aéroport à l'heure et au jour dits. Depuis son arrivée tout était revenu dans l'ordre. c'est après l'arrivé de mon homme que je décidai de le récompenser pour le service rendu car a vrai dire j'ai pas du tout confiance en ces retour mais cet homme m'a montré le contraire.il intervient dans les domaines suivants

Retour de l'être aimé
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Gagner aux jeux de hasard
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Envoûtements
Affaire, crise conjugale
Dés-envoûtement
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Protection contre les mauvais sorts
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Chance en amour
La puissance sexuelle.
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Abandon de la cigarette et de l'alcool
Guérir tous sorte de cancer
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voici son adresse mail : maitrezokli@hotmail.com vous pouvez l'appeler directement ou l 'Ecrire sur whatsapp au 00229 61 79 46 97

Galsen 14/06/2016 22:37

Je l'ai lu , mais j'ai eu des fois du mal à croire que c'est un senegalais qui l'a ecrit.
J'ai mis 2 à 3 mois pour le lire, j'ai eu l'impression que cet auteur qui n'a passé que 7 ans en France, est plus francais que les francais et ne se considere plus comme un enfant du pays contre qui il a de la rancoeur.
Mais s'il a raison a bien des egards sur la religions, la culture, les talibés, mais rien ne justifie un tel deferlement de"haine" surtout sur la partie ou il decrit la femme senegalaise ou wolof.

Diarra 19/12/2015 11:47

j'ai envie de le lire tout de suite merci aux frères de plume

Serigne 18/12/2015 14:39

Ayant lu quelques textes antérieurs de l'auteur, je me figure d'avance un livre de qualité.

Cheikh Ba 16/12/2015 10:29

Enfin ! Le livre que j'attendais... Le seul que je lirais avec délectation. Quelque soit le contenu, l'auteur me fascine depuis un bout de temps et son style est plaisant. Je savourerai chaque phrase de ce livre, chaque ligne car je sais qu'il ne peut décevoir. Je le conseille à tout le monde car j'ose affirmer que celui qui ne le lira pas aura raté sa vie.