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Deuils (1): L'humanité de la peur

28 Novembre 2015 , Rédigé par Mbougar

Dire d’abord combien, ces dernières semaines, la violence qui s’est déversée sur le monde m’a profondément peiné. Dire, ensuite, toute mon émotion et toute mon empathie pour ceux qui l’ont directement ou indirectement subie, vécue, éprouvée. Puis dire que je pardonnerai très difficilement à ces hommes de m’avoir privé de mes échanges poétiques avec le flamboyant ami Miguel Bonnefoy ; des quelques verres que j’aurais bu avec l’aîné Jean Bofane en écoutant ses commentaires de dandy hédoniste sur la vie ; des discussions sur la Littérature que je m’apprêtais à tenir en compagnie de l’érudit Sami Tchak ; des pas de danse subtils auxquels le camarade Max Lobe n’eût certes pas manqué de m’initier dans la chaleur de quelque nuit. Et dire enfin, dire surtout, que je ne leur pardonnerai jamais de n’avoir eu aucun égard, aucun amour, pour la vie. Ni la leur, ni celle de chacune de ces dizaines de personnes qu’ils ont assassinées au Radisson de Bamako. Tuer un autre Homme —et le tuer pour une cause qu’on estime supérieure à la Vie— est peut-être le seul véritable acte contre-nature ; encore que —et c’est tragique— nous soyons tellement habitués au meurtre qu’il semble être rentré dans l’ordre des choses.

Provisoirement, ces intégristes l’ont emporté sur nous. Cette peur qu’ils nous font aujourd’hui ressentir partout (l’ubiquité est le nouvel attribut de la violence contemporaine) signe leur succès. Ils sont terroristes : la peur qu’ils suscitent est leur raison de mourir. Mais leur victoire, disais-je, est provisoire ; elle est éphémère pour une raison qui tient à cette même peur qu’ils cherchent à créer en nous. Car ce qu’ils ne savent pas, c’est que si la peur est leur raison de mourir, elle est aussi de celles-là qui nous poussent à nous accrocher plus obstinément à cette chose qu’ils abominent tant et à laquelle ils sont inaptes : la Vie. La peur est une formidable pulsion de vie; et l’on aime plus encore les choses qui nous rendent heureux —le vin, sa mère, le couscous, les femmes, La Littérature, faire l’amour— lorsqu’on a peur de les perdre absurdement dans un hôtel à Bamako, sur une terrasse à Paris, dans une Université au Kenya, dans un marché à Baga, dans un musée à Sousse.

C’est, en définitive, ce qui nous rend peut-être plus humains que les terroristes. Ils répandent la peur pour tuer. Nous l’éprouvons et la beauté de la Vie, sa fragilité, nous sont comme révélées. Mais tout cela requiert de ne pas laisser la peur nous paralyser, de ne pas la laisser nous réduire au silence, de ne pas la laisser nous enfermer. Que s’ouvre la parole ; que le langage signifie encore. Que l’on refuse de balbutier : parlons clair ; trouvons, au fond de nous, une justesse à nos mots, une beauté à nos gestes, une grâce à notre manière d’être. Que la peur féconde ce qu’il y a de meilleur en nous. Redécouvrons l’humanité de la peur, et non l’inverse.

Chacun de nous est désormais responsable. A côté de la lutte contre les intégrismes à l’échelle des Etats, il y a le combat, plus essentiel, qui doit se livrer à l’échelle individuelle, intime. Parler comme un Homme. Agir comme un Homme. Etre sensible à la Vie et à la Liberté de l’autre. Etre sensible au simple fait de l’altérité. Car chacun de nous porte en lui un intégriste, qu’il laisse grandir à compter du moment où il croit que la réalité qu’il vit, ses croyances, sa culture, son identité, son Dieu, sont les seuls vrais, les seuls souhaitables, les seuls possibles.

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Thiam Cheikh 28/11/2015 00:50

Excellent !!!!