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Encore un mot sur l'Histoire de l'Afrique

11 Octobre 2015 , Rédigé par Mbougar

Qu’il me soit permis ici, pour une fois, de répandre la bonne parole.

J’ai eu l’honneur, il y a quelques jours, d’avoir été appelé pour faire partie des nombreux artistes qui, sous l’égide de l’UNESCO, vont essayer de faire connaître, chacun à sa manière, dans les ressources de son art et la mesure de ses talents, un projet d’une importance capitale. Il m’a souvent répugné d’être ambassadeur, porte-parole ou égérie de quoi que ce soit. Je crois pourtant qu’il faut faire exception à cet aristocratique plaisir du refus de la représentation : la cause vaut bien qu’on fasse violence à quelques scrupules égotistes.

Cette Coalition d’Artistes devra faire la promotion, assurer la diffusion, participer la reconnaissance de l’Histoire Générale de l’Afrique. Peu de gens connaissent l’existence de ce travail scientifique de premier ordre, colossal, et qui est aujourd’hui, j’ose le dire, sur l’histoire de l’Afrique, l’œuvre de référence.

Un peu d’historique, précisément. Au début des années 1960, alors que la plupart des Etats africains accédaient à l’indépendance politique, il apparut très vite qu’une autre forme d’indépendance, l’indépendance intellectuelle, celle des esprits, restait à acquérir et à fonder. Ce fut le point de départ d’un certain nombre de concertations, rencontres, sommets, consultations, qui aboutirent en 1963 à la création du premier comité scientifique pour la rédaction de l’Histoire Générale de l’Afrique. L’entreprise était triplement essentielle. Il s’agissait, d’abord, de refuser que l’historiographie coloniale fût l’exclusive source de l’Histoire africaine (ce qui ne signifiait pas, nuance, que cette historiographie coloniale fût entièrement mensongère), de réfuter, ensuite un certain nombre de clichés racistes véhiculés par nombre d’auteurs occidentaux ou arabes, et de prouver, enfin, que non seulement l’Afrique avait une histoire, mais encore, que celle-ci était la plus longue de l’Histoire de l’humanité. Le projet était ambitieux ; il requerra, au cours des décennies qui suivront, la participation de plus de 350 chercheurs et universitaires de premier rang (parmi lesquels 80% d’africains), de toutes disciplines, qui ont contribué, à partir de 1964, à la rédaction des huit premiers volumes de l’Histoire Générale de l’Afrique. Travail colossal, disais-je ; mais travail, aussi, de haute facture scientifique. Un neuvième volume a été publié il y a quelques années, qui réfléchissait aux bouleversements majeurs dont l’Afrique, comme tous les autres continents, avait été le théâtre au cours de la décennie écoulée : la place croissante des média numériques, ainsi que, par exemple, la constitution d’une diaspora au poids économique, intellectuel, moral fort.

L’originalité de ce projet ne réside pas simplement dans le fait que, pour la première fois, l’histoire du continent était écrite par les scientifiques africains eux-mêmes (en majorité, du moins) ; à mes yeux, sa réussite principale est dans la révolution épistémologique qu’elle a effectuée dans le domaine de l’historiographie. Révolution (ou rupture) épistémologique car, pour la première fois, un travail scientifique avait cette ampleur collective (je ne sache pas que dans l’histoire, autant de scientifiques aient travaillé de concert, sur une si longue durée, dans le même but) et cette portée (il ne s’agissait ni plus ni moins que de la réécriture d’une histoire ensablée par des siècles de clichés). Mais révolution, aussi, par la méthode : la rédaction de l’Histoire Générale de l’Afrique, en plus d’avoir souligné l’importance de la transdisciplinarité, a introduit dans le matériau de référence historique des sources jusque-là ignorées ou reléguées à un rang mineur : l’oralité populaire, les contes, les mythes fondateurs —tout cela étant soumis, évidemment, à un travail critique rigoureux de recensement, de sélection, de comparaison. Et que l’on n’aille pas croire que cette entreprise a été une tiède entente consensuelle, dénuée de ce regard critique qui lui donnerait une certaine légitimité ou validité scientifique : il suffit de lire ces volumes, pour ce rendre compte qu’au sujet d’un même événement historique, l’interprétation des faits (voire les faits eux-mêmes) diffère(nt) d’un historien à un autre. Ce qui me semble quand même être un exemple d’honnêteté intellectuelle, et témoigner de la vigueur des débats au sein même des scientifiques, et, par conséquent, de la rigueur de leur travail.

Il faut pourtant reconnaître que ce travail manque de reconnaissance. Il a peut-être souffert, dès ses origines, de son caractère scientifique extrêmement rigoureux, voire érudit. A dire vrai, il est un peu aride, et semble malgré tout réservé à petit nombre d’experts et spécialistes. Eloigné du grand public, il n’a pas eu le retentissement qui aurait dû ou pu être le sien. Il reste pourtant, je crois, que c’était un travail nécessaire, fondamental : puisque l’historiographie coloniale, même au plus profond de son délire raciste, se parait d’attributs pseudo-scientifiques, il fallait une réponse qui fût elle-même rigoureusement scientifique, quitte à se couper d’un grand lectorat. Le projet l’Histoire Générale de l’Afrique a été plus qu’une réponse : une réhabilitation.

Il faut faire l’effort d’essayer de lire ces volumes. Il se peut, évidemment, que certains points portent à controverse ou soient trop ardus, mais l’ensemble est de la si belle ouvrage (comme on disait) qu’il serait dommage de s’en priver. L’UNESCO a promis de travailler à un allègement de ces volumes, à leur introduction sur le marché numérique (les huit premiers volumes sont dores et déjà disponibles au format PDF sur internet), à la transformation (et non simplification) de certains contenus pour un usage pédagogique, en sorte que chaque niveau puisse avoir accès à ce travail. Il faut s’en féliciter.

Le rôle de la Coalition des Artistes pour l’Histoire Générale de l’Afrique (dont le porte-parole, soit dit en passant, est l’élégant Ray Lema) a précisément pour but d’inciter à la découverte de ce travail salutaire. C’est d’une certaine façon ce que je suis en train de faire en ce moment.

L’Afrique n’est pas une religion, cessez d’y croire ; elle est (et a) d’abord une histoire. Lisez-la.

C’était ma bonne action de l’année. Reparlons Littérature.

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