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Carnets littéraires (11)

29 Octobre 2015 , Rédigé par Mbougar

La part du Malentendu

« (…) il y a une part en moi qui n’est faite pour personne. C’est peut-être celle qui n’est jamais reconnue et qu’on finit par tuer. C’est la part du malentendu. »

Cela fait quelques mois que, silencieusement, cette phrase, que Camus a écrite à Francis Ponge, dans une lettre datant du 20 décembre 1943, me travaille. Et je me dis que si je devais un jour écrire un seul livre autobiographique voire intimiste, cette expression, « la part du malentendu », pourrait constituer un très beau titre. Malentendu entre ce que l’on croit que vous êtes, ce que l’on voudrait que vous soyez, ou ce qu’on (on : les Autres, quels qu’ils soient) vous soupçonne d’être, d’une part, et l’insaisissable vérité, d’autre part, de ce qu’on est au fond de soi. Que toute une vie puisse tenir sur ce malentendu a quelque chose de profondément tragique, et sans doute est-il exagéré de le penser ; il n’empêche, toutefois, que je m’en convaincs de plus en plus, surtout ces dernières semaines. Il est impossible, car c’est peut-être l’élan le plus naturel à l’esprit humain, d’empêcher les autres de vous juger, et illusoire, de toujours chercher auprès d’eux à se justifier, à revenir sur ce que l’on voulait dire, à expliquer certains choix. Quoi que l’on fasse, l’autre pense, juge (« penser, c’est juger », disait Kant), parle. Il vous admire, vous félicite, vous critique, vous commente, vous jette des fleurs ou des anathèmes ; il arrive qu’il ait parfois raison, il est probable qu’il ait souvent tort, mais il s’en fiche : il est là.

Et face à tout cela ? Se retirer dans la « part en moi qui n’est faite pour personne », le refuge, le sanctuaire inviolable et inviolé. Essayer de garder, devant toute forme de jugement (et j’ai connu les deux extrêmes pour ce que j’ai pu écrire : la haine absolue comme les plus belles louanges), l’essentiel : l’attention aiguë à ce qui se passe dans le silence du for intérieur. L’amour des quelques moments de solitude encore disponibles. Le « colloque singulier » de la lecture. Le murmure des grands Maîtres, qu’on cherche à cueillir au bout de longues soirées d’écoute. Les profondeurs et les sommets de l’écriture. Le désir, tout simplement, malgré toutes les maladresses, les innombrables sollicitations, les honneurs divers, l’exposition permanente, de ne pas perdre le goût de l’expérience intérieure pure. Ne pas se trahir. Ne pas laisser advenir le plus mortel des malentendus, celui entre soi et soi.

***

Eloge du froid

Je commence à préférer le grand froid aux périodes de chaleur. Je salue l’automne. Je désire l’hiver. Les nuits précoces me ravissent désormais, là où elles me désespéraient il y a quelques années. Le froid vif me semble maintenant aiguiser mon esprit au lieu qu’il l’engourdissait jadis, et une manière de tenue intellectuelle s’impose. Le sang me bat plus vigoureusement aux tempes, pulse, plus sollicité que jamais par l’appareil humain, qui brûle tout ce qu’il peut pour produire de l’énergie. Le corps lui-même semble plus alerte, à des lieues de l’alanguissement dans lequel le plonge la chaleur. Pendant la marche, il ne se traîne plus, ne rampe plus, ne s’aplatit plus au soleil comme une salamandre sur un mur de briques ; au contraire, il est vigoureux, plus sensible au monde.

Je marche dans le froid, et ce sont les héros des grands romans russes que je suis dans les rues de l’artiste Saint-Pétersbourg ou de l’aristocratique et militaire Moscou. Enveloppé dans mon manteau, je suis témoin du duel, à l’aube, entre Onéguine et Lenski ; dans ma pelisse, je regarde sur le quai la première rencontre entre Vronski et Anna ; je regarde avec étonnement le Nez de l’assesseur de collège Kovaliov descendre d’un fiacre et dire qu’il est un nez indépendant ; l’inquiétante et tourmentée ombre de Raskolnikov va vers son crime, et la trace de son pas dans la neige ploie déjà sous le châtiment, etc.

Le froid a quelque chose de profondément romanesque. Et puis, et c’est l’ultima ration regum de ma plaidoirie, les femmes s’habillent mieux lorsqu’il s’abat.

***

Lecture et Ecriture

« (…) Mais venons-en au fait : qu’est-ce, pour moi, qu’écrire ? Puisque la question est si radicale, je veux d’abord tenter de répondre de manière radicale : en allant, donc, à ce que je crois être la racine de ce geste : la lecture. Borges, le grand Borges, a dit un jour que contrairement à ceux qui se gargarisaient d’écrire, lui, s’enorgueillissait d’être plutôt un lecteur. Il y a évidemment beaucoup d’humilité dans ce propos, l’humilité d’être un simple lecteur ; mais je serais étonné —en réalité, c’est ce que je pense— qu’il ne se trouvât pas dans ce mot, en plus, cette fine et malicieuse ironie dont Borges avait le secret ; une ironie qui dirait ceci : la lecture n’est pas seulement supérieure à l’écriture, elle en est la forme fondamentale. Peut-être suis-je en train d’abuser de mon droit d’interpréter la pensée de Borges. J’avoue cependant qu’en la ruminant –voilà un art bovin que je conseille à tous à la suite de Nietzsche, l’art de la rumination-, en ruminant cette phrase, donc, j’y trouve l’esquisse d’une idée à laquelle je crois de plus en plus : qu’écrire ne soit pour moi qu’une manière de lire, de poursuivre la lecture, qui est le geste fondamental. (…) »

***

Malédiction de Verlaine.

On prête à Balzac une de ces phrases agaçantes qui ont pourtant fait son génie : « En amour, il y en a toujours un qui souffre et l’autre qui s’ennuie ».

Je ne peux m’empêcher, en la lisant, de songer à Rimbaud et à Verlaine. Je crois que leur tempétueuse relation a été la plus parfaite illustration de cette phrase. Car Rimbaud s’ennuyait et Verlaine l’aimait, souffrait. Il a souffert de jalousie, de désespoir, de n’être pas aimé comme il aimait, de ne pas posséder son amant comme ce dernier le possédait.

Je les vois. Verlaine souffre : Rimbaud, beau comme un enfant, lui échappe et pourtant le possède. Il est son démon, son espoir et son tourment. Rimbaud l’habite et l’expulse à la fois. Il s’ennuie alors que Verlaine souffre. Il s’ennuie de sa souffrance.

L’histoire littéraire a figé Verlaine dans la famille des « poètes maudits ». Et ce n’est sans doute pas faux. Si, par poète maudit, on désigne la figure du poète malheureux, misérable, errant, en proie aux profondeurs, le poète dont l’énergie poétique sourd du sordide, de l’alcool, de la sexualité obscure, de l’instabilité, de la crise morale, de la déchéance, le poète qui ne cesse de penser à Dieu alors qu’il est tout proche du Diable, alors oui, sans doute : Verlaine en a été un. Sa vie et son œuvre le rattachent à cette singulière famille. Mais je crois, moi, que sa malédiction a un autre sens, un sens plus profond, un sens qui lui a été exclusivement donné par son aventure avec Rimbaud. Un sens religieux, voire chrétien. Car la malédiction de Paul est celle du Diable : comme ce dernier, il a été déchu après avoir goûté à la faveur divine (car Rimbaud était divin) de l’élection.

Rimbaud l’a élu puis rejeté ; il l’a tour a tour jeté dans deux états (la plénitude d’être au sommet et le vertige de la chute) qui ont achevé de damner son âme. Verlaine a connu l’éclat et l’ombre. Il a été dans la lumière du soleil et dans l’obscurité de la profondeur. Si Rimbaud a été une étoile filante, une comète poétique, un météore fulgurant, un aérolithe inconnu, c’est Paul qui en a supporté le feu ravageur. Il a été au contact du feu, à son épreuve. Il l’a subi. Il l’a porté. Porté physiquement, alors que ce dernier le brûlait entre les reins et que ses flammes lui léchaient violemment les épaules. Porté symboliquement, en encourageant son génie poétique. Amoureux et esclave du feu. Eclairé et calciné par le feu.

Verlaine a porté la lumière de Rimbaud, sans jalousie, sans envie, mais dans la souffrance et dans l’amour. Il a été le porte-lumière: littéralement, Lucifer. L’ange déchu de la lumière. Voilà le sens de toute sa Malédiction. Et aucun poème n’a mieux exprimé tout cela que celui-ci :

« Je suis élu, je suis damné !

Un grand souffle inconnu m’entoure

Ô terreur, Parce, Domine !

Quel Ange dur ainsi me bourre

Entre les épaules tandis

Que je m’envole au paradis ?

Fièvre adorablement maligne,

Bon délire, benoît effroi,

Je suis martyr et je suis roi,

Faucon je plane et je meurs cygne !

Toi le Jaloux qui m’a fait signe,

[Or] me voici tout moi !

Vers toi je rampe encore indigne !

Monte sur mes reins, et trépigne !

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Pape Oumar DATTE 30/10/2015 16:37

Grand Mbougar

Ismo 29/10/2015 22:36

Que Dieu t'épargne ce malentendu entre 'soi et soi' - ça doit être terrible quand on y est...

Et ce poème de fin... comme dirait le noble soldat à la fin d'une transmission 'over'.