Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Nous autres, idolâtres.

3 Septembre 2015 , Rédigé par Mbougar

Oui : la photo du petit Aylan est insoutenable. Il est impossible de la regarder sans se sentir profondément ému, désespéré, révolté. Il est impossible de la regarder, tout simplement. Elle signe notre honte, révèle notre impuissance, souligne nos échecs. Comme tant de clichés auparavant, passés depuis au rang de symboles, celui-ci est déjà historique, réussissant, avec cette économie de moyens qui est la plus juste expression des grandes tragédies, à dire l’indicible.

Evidemment, sous le coup de l’émotion et de l’indignation qui lui est souvent consubstantielle, il a plu dès hier soir, sur les réseaux sociaux et dans les rédactions, l’habituelle salve de commentaires et d’éditoriaux dénonçant cette inhumanité, cette barbarie, cette tristesse, toute la faillite des politiques migratoires occidentales, tout un système fondé sur les exclusions, les fermetures, le refus de la circulation des Hommes en détresse. Cela durera un certain temps. Trois, quatre, cinq jours ; une semaine, peut-être, pour les plus tenaces. Ensuite, l’on passera à autre chose, en attendant la prochaine photographie.

Je ne critique pas ici le fait que l’actualité passe à autre chose : c’est le propre même de l’actualité d’être éphémère, transitoire, mouvante et rapide, bondissant d’événement en événement au fil des nouvelles. Je ne critique même pas, et je le pourrai, ô combien, le fait que les indignations soient non seulement sélectives, mais encore, ponctuelles, furtives, saillant soudain en pics désordonnés et intenses avant de s’aplanir et se fondre tout aussi brusquement dans le roulement indifférent des jours ordinaires. Impossible, aussi, de reprocher à l’auteur de cette photo de l’avoir prise : il a fait son travail, et le cliché est assez éloquent pour se défendre immédiatement de toute accusation de sensationnalisme morbide.

Non : ce que je critique, ce n’est ni la formidable faculté d’évacuation de notre mémoire (car c’est cette faculté qui nous permet de continuer à exister, et le monde serait impossible à vivre en hypermnésie) ni l’existence de photographies semblables. Ce qui m’attriste, c’est cette impression, terrible, que nous ne sommes plus capables, par nous-mêmes, spontanément, sans support, de nous indigner profondément, aussi intensément qu’après avoir vu les images, en face d’une réalité dont nous n’ignorons au fond rien de la tragédie, mais qu’il faut toujours qu’on nous rappelle de la plus brutale des manières. N’y a-t-il donc guère plus qu’une photo-choc pour nous rappeler que des enfants, des femmes, des hommes, meurent ainsi depuis des années, pour les mêmes raisons, avec les mêmes intentions, dans une macabre répétition ? Serions-nous à ce point devenus sceptiques, que nous ne croyons et ne réagissons désormais plus qu’à ce que nous voyons, ce qu’on est obligé de nous jeter à la figure ?

Toutes ces réactions circonstanciées sont naturelles. Mais elles finissent par être aussi tristes, finalement, que le dramatique phénomène qu’elles dénoncent. Car elles ne lui prêtent attention qu’à travers des clichés, le réduisent à des existences minces dans le temps, courtes dans l’espace. Elles le banalisent en cela qu’elles ont à son égard la même attitude, la même réponse. Elles ne vont pas vers lui ; elles attendent qu’il vienne à elles sous la même forme : l’image. Nous voici tous (re)devenus idolâtres : à genoux devant les images, les idoles du seul dieu auquel, semblerait-il, nous soyons aujourd’hui fidèles et sensibles : l’Image elle-même. L’Image brute. L’Image qui fait pleurer.

L’idée d’humanité, avant tout, a des fondements immatériels : la conscience, simplement, de l’existence de l’autre, de sa situation, de sa demande, de sa soif et de sa souffrance. Si, aujourd’hui, il faut nécessairement, presque systématiquement, une image pour rappeler cette altérité et cette souffrance à notre conscience, pour rappeler cette l’existence de cette conscience tout court, il faut croire que quelque chose en nous a failli avant même les politiques.

Cette photographie du petit Aylan m’a ému. Mais elle ne m’a rien appris sur le drame qui l’a conduit sur cette plage où il est mort. Que nul ne fasse semblant, en profitant de l’émotion qui le submerge, de découvrir la vérité. Nous la savions déjà.

Partager cet article

Commenter cet article