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Journal

7 Septembre 2015 , Rédigé par Mbougar

Soudain, obsédante, m’assaille l’idée de tenir un journal. Ce n’est évidemment pas la première fois qu’elle se manifeste : j’ai des lambeaux de journaux commencés, abandonnés, repris, à nouveaux suspendus, perdus pour certains, à jamais inachevés pour tous. Dommage, ils avaient de beaux titres, je crois : Bas-fonds, Apartés, Narcisse aveugle, Oratorios ou, simplement, Carnets (plus sobre que le solennel Journal et moins écolier que Cahiers)... Les raisons pour lesquelles je ne les ai jamais poursuivis, et qui m’empêchent encore d’en commencer un énième, tiennent à la nature même du journal comme genre littéraire, et je mets dans ce commode mot –nature- un attelage hétéroclite de notions qui sont loin de l’être : la discipline (question de régularité), le ton (puis-je impunément parler dans ce paragraphe de cul, et dans le suivant, du bouleversement causé par une œuvre d’art ?), les sujets (une fois écrit, ce qui est intime le demeure t-il ?), le rapport à l’œuvre publique (le journal doit-il éclairer l’œuvre déjà publiée ?). Mais tous ces problèmes sont mineurs devant celui qui me préoccupe peut-être le plus : le style.

Il y a, quant à lui, un problème, simple à identifier, mais encore impossible à résoudre pour moi : celui de la tenue de la langue. Il m’est difficile d’écrire, par exemple : « Vu aujourd’hui une belle femme en rentrant chez moi, etc. », ou « Ecrit ce matin quatre paragraphes méprisables que j’ai lâchement laissés en l’état, etc. ». Une sorte de honte du style m’envahit dès lors que j’écris une phrase sans sujet, en la commençant directement par le verbe, pour donner l’illusion de la spontanéité, de la rapidité du style (et, donc, de la véracité de l’impression), de l’urgence même de l’écriture diariste. Or l’écriture telle que je la conçois est toujours ironique : elle est la mise à distance (au sens esthétique, et non moral) par la stylisation et la pensée, par le caractère littéraire qu’on leur donne, de l’observation, de l’impression, du rapport, de la note, du portrait. Comment donner au journal ce caractère moins rigoureux quant à la forme, moins soucieux de la langue (en apparence, en tout cas), sans pour autant céder au relâchement du style ? C’est toute la difficulté : se regarder tenir son journal, tant l’écrire qu’on en perd la saveur, l’écrire non pas nu dans son lit, mais en costume trois-pièces –cravate serrée- et l’œil sévère –ce qui, blague à part, est souvent mon cas. Il y a, semblerait-il, une forme de noble paresse, de facilité, qui donne sa facture naturelle, libre –et géniale, parfois- au Journal.

J’en arrive à croire –mais ai-je seulement raison ?- que tous les grands diaristes (Kafka, Gide, Pavese, Léautaud, Jules Renard, Léon Bloy, Woolf...) sont de parfaits hypocrites. Ils donnent l’impression d’avoir une spontanéité admirable, d’écrire sans efforts, d’avoir du génie tout le temps, à chaque entrée, dans chaque trait de plume, mais cela est faux. Nul n’écrit sans efforts, et ils sont tous en costume trois-pièces, même Woolf. Il n’y a plus d’illusion à se faire : le journal d’un écrivain n’est que temporairement intime, et l’écrivain le sait. Sa spontanéité géniale, c’est un truc, de l’écriture. Mais il se pourrait que j’aie tort, et qu’écrire un journal soit le lieu d’une géniale facilité que le besogneux, laborieux et obscur prosateur que je suis n’a pas encore.

Ecrit ceci pour la première page de mon nouveau journal.

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