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Scènes de la vie quotidienne sénégalaise: phénoménologie du tangana

2 Août 2015 , Rédigé par Mbougar

Paradigme

Le tangana est, au Sénégal, une gargote populaire. Et il faut immédiatement, à leur sujet, poser un axiome paradoxal mais simple : plus elles sont sales, crasseuses, obscures, et plus leurs plats sont supposés savoureux, épicés, inégalables au goût.

La gargote sénégalaise est un carnaval ; le spectacle, donc, des inversions : inversion des codes de l’hygiène, inversion des hiérarchies sociales, renversement des règles de la bienséance. Elle est aussi le lieu d’obscures jubilations : jouissance d’être tout entier dans un espace d’humilité, sentiment jubilatoire d’appartenir à une fraternité secrète, joie absolue devant la modestie des prix. Le tangana, enfin, est le révélateur de la part animale en nous : bestialité du visage sur le point de manger sans entraves, intensité du regard fasciné par la surréalité du lieu, puissance de la mâchoire qui déchire les chairs, broie les viandes, engloutit la matière.

Inversion, jubilation, animalité. Réduisons cette batterie de termes à une expérience précise : la métamorphose. Entrer au tangana, c’est renoncer à soi –le soi miné par les règles sociales- pour devenir un autre : un mangeur exclusif, dont l’appétit est ici dopé, excité par toute une atmosphère. La devise du tangana n’est pas « venez comme vous êtes » comme le Macdonald, mais bien : venez être autre.

Géographie des bouts de bois

Bant-ya –littéralement : les bouts de bois, en référence aux tiges sur lesquelles les viandes sont embrochées- est peut-être la gargote la plus réputée de la capitale sénégalaise. C’est d’abord une curiosité socio-urbanistique : Bant-ya est en effet située au cœur même du Plateau, qui est un quartier chic du centre-ville de Dakar. Elle côtoie ainsi, dans la plus naturelle légitimité pourtant, les gratte-ciels administratifs, les centres commerciaux, les ambassades, les grands boulevards. C’est un défi arrogamment lancé à l’uniformité urbaine de ce quartier. Il n’y a guère plus que le marché de Sandaga, dans les environs, pour résister à la prolifération irrépressible du chic standardisé. Bant-ya, du reste, est une curiosité linguistique : le lieu est en effet tenu par des haoussas venus du Niger ou du Mali. La chose paraît immédiatement moins étonnante si l’on sait que les hommes de ce peuple sont des maîtres dans l’art de travailler la viande, et d’en dégager les saveurs les plus étonnantes. Mais allons-y voir l’intérieur.

Epreuve

C’est une épaisse nuée de fumées qui vous accueille. Vous y marchez d’abord d’un pas incertain, inquiet ; et, en même temps que les premiers effluves de brochettes vous assaillent et lancent des promesses, votre ventre, qui espérait autre chose, est saisi par une forme de peur diffuse. Des clients qui vous devancent disparaissent presque dans la brume, en reparaissent, y replongent ; les corps devient des silhouettes, les silhouettes, des profils, les profils, de minces traits de chair dans les fumées. La chose est d’autant plus inquiétante que, de l’autre côté, quelque part par-delà les brumes, proviennent des bruits : des paroles lancées dans une langue un peu barbare par quelque cuisinier, commis ou sacrificateur, des rires gloutons et gutturaux de clients repus, le bruit d’immenses mastications collectives, le crépitement des chairs grillées sur un feu, etc. Tout cela ne rassure pas. Mais l’appel du lieu est là. Vous traversez courageusement la brume. Celle-ci se dissipe peu à peu. Des lumières commencent de paraître à l’horizon ; vous les voyez avec le même soulagement qu’éprouverait un marin qui, longtemps perdu en mer, longtemps à la dérive, en proie au naufrage, apercevrait tout d’un coup quelques lumières d’une côte inespérée. La première épreuve est passée.

La deuxième s’ouvre sur un tableau des plus singuliers: celui des mangeurs attablés. Les mines sont tour à tour sérieuses, joyeuses, renfrognées, déterminées. Il faut se faire sa place dans cette configuration qui semble déjà achevée, se fondre dans un collectif qui semble déjà bien huilé –au propre comme au figuré- et impénétrable comme un secret. Moment délicat. Les clients vous regardent arriver, vous jaugent, finissent par vous faire de la place. Certains, qui attendent leur commande, sont prêts à en découdre, terribles et affamés; d’autres, déjà servis, sont déjà aux prises avec les victuailles, féroces et voraces. La logistique du lieu prête aux excès propres aux banquets. Les tables sont basses, en sorte qu’assis sur ces bancs mythiques qui font partie de l’identité de tout tangana honnête – et qu’on nomme des transversales- le mangeur domine le mets du regard et de la stature. Il y a en ce point une brève typologie des clients de gargote à faire.

Profilage

Vous trouverez dans tout tangana sérieux cet homme, dont l’âge est difficile à préciser, penché sur son repas comme le chercheur d’or sur sa pépite fraîchement déterrée, les épaules arrondies et le dos voûté, semblable dans cette position à un ressort près de se détendre violemment. Cet homme sue. Il mange avec sérieux et application. Il ne rit pas. Ne parle que pour demander de la moutarde. Tout son effort est tendu vers le pain qu’il tient fermement de ses deux mains. Il ne s’écoule jamais plus de huit secondes entre ses bouchées. Cet homme est souvent chauffeur, ou apprenti, ou marchand ambulant, ou gardien d’immeuble. Il sait manger. Il mange dans l’ordre.

Vient ensuite ce client qui exagère sa voracité. Il ouvre trop grandement sa bouche pour être honnête. Il claque la langue, grogne, rugit presque, semble tellement vouloir coïncider avec l’idée qu’il se fait de l’esprit du lieu, qu’il en devient l’histrionique caricature. Ses babines sont maculées de taches huileuses. De temps en temps, un filet de bave dégouline de sa bouche; l’œil bête, il le contemple avec une manifeste délectation choir et se perdre dans le tas de brochettes devant lui. Cela décuple son appétit. Il rote naturellement plus, et plus fort que de raison.

A côté de lui, se tient son clone inversé. Il essaie, contrairement à son compère, de faire preuve d’élégance dans un lieu d’où elle est bannie. La chose est évidemment aussi ridicule que son contraire. Au lieu d’empoigner fermement le pain, il l’effleure ; il ne mâche pas mais mâchouille. Le plus scandaleux est qu’il a un mouchoir, et pousse le blasphème jusqu’à chasser les mouches qui volètent autour de son pain. Il semble mépriser les autres clients, mais oublie qu’il est assis sur la même transversale qu’eux. Il finit souvent par se lâcher vers la fin du repas, et devient alors pire que son voisin.

Il y a enfin le riche qui a besoin de prouver qu’il n’est pas déconnecté de l’humble réalité. En costume, il fait tout pour manger comme les gens d’ici. Grossièrement encravaté et au bord de la pâmoison dans la fournaise de cet antre, il sourit pourtant, essaie gauchement de paraître naturel. Il y réussit parfois et, pendant quelques instants, la magie de ce populisme de la nourriture opère. Mais il ne dure point ; ses manières finissent par le trahir fatalement : lorsque vient le moment de roter, il place le revers de sa main devant sa bouche. Le charme est dès lors rompu. Chassez le naturel, il vous désobéit.

Les autres types de clients ne sont pas assez singuliers ou affirmés pour être élevés au rang de type.

Logomachie

Les éclats d’une dispute passionnée nous parvinrent alors que nous installions, mes amis et moi, sur une transversale. Dans le compartiment voisin du nôtre, un client, qui semblait être de type 1, était sur le point d’en venir aux mains avec le vendeur. A l’origine de l’algarade, le rendu de la monnaie. Le client prétendait qu’on ne la lui avait pas rendue ; le vendeur, un vieil haoussa qui s’exprimait laborieusement en wolof, soutenait le contraire.

-Jure sur le Saint-Coran que tu m’as rendu la monnaie ! Mes deux mille francs !

-Ne mêle pas le Coran à ça…

-Jure !

-Allah sait que…

-Jure ! J’ai des Corans chez moi, je dirige la prière à la mosquée du coin, tu me connais. Jure ! Je vais les amener tout de suite et tu vas jurer !

-Mon ami…

-Il n’y a pas de mon ami qui tienne. Lorsqu’on t’enterrera, et que la septième pelletée de sable recouvrira ton linceul, et que l’Ange de la mort viendra te chercher dans la promiscuité de ton cercueil, souviens-toi de moi et de mes deux mille francs. Je serai là et je ne te pardonnerai jamais. Tu ne l’emporteras pas au paradis.

Ces derniers mots étaient graves, lourds de passion. Quelques clients, qui jusque là s’étaient amusés de la scène ou avaient gardé la tête poliment baissée sur leurs brochettes, prirent la parole en vue d’intercéder, voire de concilier.

-Mon père, calme-toi, l’argent ne doit pas te faire dire pareilles choses !

-Nous sommes tous musulmans, ne l’oublions pas…

-Pour l’amour de Dieu !...

-Au Diable l’amour de Dieu !, hurla le terrible homme. Ce fils de bâtard est un voleur et un menteur ! Et je le redis : je suis plus âgé que toi, mais je serai là à ton enterrement, et mes deux mille francs te conduiront en enfer !

-Mon père…

Le vieil homme qui dirigeait des prières, et qui se plaignait d’avoir été spolié, proféra en cet instant un juron d’une abominable obscénité, puis tourna les talons, le visage dévoré par la haine. Son pantalon bouffant battait ses maigres jambes tandis qu’il s’enfonçait dans la brume pour sortir de Bant-ya. Cependant, l’autre partie de la logomachie suait. Il dépassait son adversaire de deux têtes au moins, et était plus robuste. Mais, soit que sa difficulté à s’exprimer en wolof l’handicapât, soit qu’il fût simplement d’un caractère pus tempéré, il n’avait pas dégagé pendant la bisbille la force de conviction de son vociférant et tonitruant adversaire. Sans en être sûr, tout le monde avait l’impression pourtant que, dans cette histoire, c’est lui qui avait tort, puisque c’est lui qui s’était défendu avec le moins de vigueur. Dans un tangana, comme partout, l’on donne l’illusion d’être dans son droit, l’illusion d’avoir raison, en criant plus fort. Plus on gesticule, plus on est visible, plus on est bruyant, et moins on a de chances de perdre. Toute sémiologie de la controverse commence par l’étude des grands gestes.

Et tandis que nous recevions nos pains garnis de foies et de substances inconnues, nous crûmes entendre le vieil haoussa verbalement agressé murmurer, en s’enfonçant dans les profondeurs du lieu : « je l’attends avec son Coran, car c’est moi qui ai raison. Allah watan. »

Je ressentis pendant un bref instant de la compassion pour cet homme seul. Puis, la compassion cédant devant la faim, le cœur devant le ventre, je mordis dans la chair du pain.

Dernière leçon

Les murs, noircis par les fumées, étaient recouverts de substances coagulées, d’éclats de viande qui avaient giclé pendant la cuisson, de taches de doigts graisseux ; la chaleur étranglait les gorges qui elles-mêmes étranglaient des quartiers de viandes ; l’on parlait la bouche pleine et l’on se comprenait ; la moutarde montait au nez, rechignait à redescendre, et continuait son ascension obstinée vers le cerveau ; c’était extraordinairement délicieux ; et, dans cette atmosphère surchauffée où tout semblait possible, grossissait dans les cœurs un étrange et paradoxal sentiment : celui de manger seul mais de manger avec les autres pourtant. Le tangana est l’utopie de la solitude solidaire.

Nous finîmes, payâmes, sortîmes, avec la certitude de revenir bientôt en cet endroit ensorcelé.

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Nathalie 04/11/2016 17:49

excellent, merci à votre ami Souleymane GUEYE pour m'avoir renvoyée vers ce lien ! Je partage vers mon blog Une vie en afrique. Merci !

Patrick 30/08/2015 00:10

j' arrive a t' aimer sans trop te connaitre, je parviens a t admirer sans une fois te vois. tu merite vraiment; et s il faut que tu voles, voles comme un aigle.

ExKli 11/08/2015 23:46

Me reviennent à l'esprit cet endroit et ces haoussas, la disposition des tables, l'ambiance unique qui y règne, et ces vieillards qui en font leur "Pencc". Ceci dit, mes amis et moi, l'avons découvert grâce au père d'un des nôtres, il avait l'habitude d'y amener son fils de temps en temps, bien qu’étant haut fonctionnaire, il répétait la tradition, ce qui me fait penser que ce lieu devait vraiment avoir vécu l'histoire de Plateau pour s'y être aussi bien planté. Quel doit être l'âge de cette place?!
Et aussi une derniere chose, LA GENTE FEMININE dans tout cela?? Ce n'est pas qu'un lieu réservè aux hommes, le dernier bastion a été conquis, ou le Loup ( louve) est entré dans l'enclos sous la protection du berger, car de mes dernières virées en ces lieux, il me reste le souvenir de ces couples qui voulaient transcender les codes....

Deggo 04/08/2015 21:38

Quelle densité dans l'écriture, en plus du talent ! Bon vent jeune homme. Que les fleurs tiennent leurs promesses...

Mouhamadou L ndiaye 03/08/2015 21:16

Iow kou yagg dougg "niangue saff" nga