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La vie ou l'écriture

15 Juillet 2015 , Rédigé par Mbougar

Je connais désormais la médication contre l’angoisse de la page blanche : s’enfermer, s’asseoir devant son écran ou son feuillet, et lutter jusqu’au sang avec chaque mot et chaque virgule, quitte à ce que l’écriture d’une phrase dure l’éternité. Truisme, tautologie, paradoxale évidence : le remède à l’impossibilité d’écrire, à la paralysie de l’écriture, c’est d’écrire quand même.L’écriture est drogue: à la fois, donc, puisque le pharmakon a une double valeur, remède et poison.

En ce moment, chez moi, le poison l'emporte sans que le remède ne soit encore manifesté. Et cette dimension toxique de l'écriture advient sous la forme d’une redoutable question : non pas : comment réussir à écrire ? mais bien : comment parvenir à ne pas écrire ? Je ne suis pas en train, je le précise, de poser là le problème un peu simple de l’écriture comme graphomanie, addiction, irrépressible besoin. Je ne suis pas en train de me demander comment canaliser l’ardeur du désir d’écriture, discipliner ses élans impétueux (du reste, la solution à ce problème serait très facile à trouver, si j’en souffrais : je serais paresseux, fuirais ma table de travail, irais en montagne, regarderais les femmes et mangerais des mangues).

En vérité, par ce comment ne pas écrire ?, je me demande plutôt ce que c’est que d’écrire sans en effectuer le geste. Je me demande comment le ne pas écrire, le ne pas écrire comme concept propre d’écriture, est possible. En d’autres termes, comment se fait-il, lorsqu’on est écrivain ou qu’on aspire à le devenir, qu’on écrive alors même qu’on n’écrit pas pratiquement ? Ces moments où les choses se mettent en place, ces moments mystérieux que tous les écrivains semblent vivre mais qu’aucun ne parvient à expliquer clairement, ces instants où, hors de toute situation d’écriture, des phrases surgissent, des scènes s’ordonnent, des personnages prennent chair et consistance, m’intriguent. Il semble y avoir, dans l’historique de l’écriture comme pratique, une proto-écriture, une écriture sans bruits, mentale, presque une non-écriture (au sens où elle n’est encore ni un geste graphique, ni un projet clair) dont l’archéologie et les propriétés semblent pourtant impossibles à établir. Est-ce cela, ce que recouvrait le « vieux » mot d’inspiration ? Est-ce à cette réalité diffuse de l’écriture que renvoie l’usage fréquent du mystérieux terme d’imagination ? Est-ce simplement de la réflexion en amont du travail d’écriture ? L’informe matière primale à laquelle l’écrivain doit donner forme par la langue, le style, la forme, l’intrigue, le récit, la poésie ? Je n’en sais rien. Ce moment, le ne-pas-écrire de l’écriture, est là, voilé, secret. Voilà tout.

En soi, me dira-t-on, la conscience de l’existence d’un tel moment n’est pas un poison. Certes. Mais, m’empresserais-je de rajouter, cette hypothèse est valable jusqu’à un certain point seulement. Car c’est une chose d’avoir conscience qu’on écrit parfois sans écrire, et c’en est une autre de guetter parfois, et de trouver souvent, dans chaque situation de sa vie, même dans les plus banales, la possibilité d’une écriture à l’œuvre. La possibilité, en somme, de Littérature. Je crois que j’en arrive là : à croire que la vie est une écriture incessante, et que tous ces instants, où pourtant je ne lis pas, n’écris pas, sont d’intenses moments de littérature. Faire les courses tourne à l’épopée entre les rayons, je fais le ménage et cela devient un grand roman, je fais mijoter une sauce et c’est le récit d’une aventure, descendre les poubelles donne lieu à des phrases sublimes. C’est inquiétant.

Forme finale de ma question de départ, à l’ambiguïté involontaire, bien sûr : comment ne pas vivre la Littérature ?

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Dior niang 30/07/2015 21:42

Les paroles s'envolent et les écrits demeurent. Droitier ou gaucher qu'importe l'écriture joue dans nos feuilles lorsqu'on a su lapprivoiser. C'est une ambition un désir qui nous pousse au plus profond de nous de telle sorte qu'on ne plus s'en passer. Toute mes félicitation pour le prix kourouma et bon courage

kaba 16/07/2015 13:31

vivre de l'écriture enfouie dans un questionnement permanent dénote du regard prudent subjugué à balayer la piste avant que n'atterisent les mots

Mowendabeka 16/07/2015 12:56

Je te conseille vivement mon ami de lire Lettre à un jeune poète de Rilke.

lyncx 15/07/2015 22:33

C'est peut-être l'ironique suffisance, l'arrogance de l'inspiration en tant qu'embryon conscient de son état. C'est peut-être l'inspiration qui, consciente de son élaboration, sentant bouillonner lentement ses fondements, provoque son hôte, s'illumine par d'erratiques éclairs, tout en sachant clairement qu'elle ne pourra jamais (ou très rarement) se manifester telle quelle. Cet instant qui précède l'écriture, que tu supposes lui-même écriture potentielle, n'est peut-être rien de moins qu'une proto-inspiration. Je veux dire en cela qu'il est peut-être l'autre moment de l'inspiration : le moment premier, celui qui s'élabore, qui survole sans vouloir atterrir, qui volette au dessus de l'âpreté du papier où elle sait qu'on le forcera à se coucher.

L'on remarquera d'ailleurs que ce moment est rarement rémanent. A peine a-t-il heurté (à dessein ?) l'esprit à coups de grands mots qu'aussitôt s'enfouit-il dans l'oubli. À peine le quotidien l'l-t-il suscité qu'immédiatement après, si l'on ne réussit pas à coincer un pan de sa robe entre la plume et la feuille, elle s'envole pour jamais, espiègle, cruelle, condescendante, comme une femme que l'on ne reverrait jamais.

Ce moment est une salope.

Ismo 15/07/2015 18:08

Il s'agit sans doute de l'inspiration, sans quoi on ne peut jamais voir dans une course des élans épiques.
Ou ni voir dans le café autre chose que le café lui-même. Tu es chanceux de vivre ces moments là de création (invisible).