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La démocratie sans le peuple

17 Mai 2015 , Rédigé par Mbougar

Macky Sall, donc, va vraisemblablement envoyer 2100 hommes au Yémen, en soutien à l’Arabie Saoudite dans sa guerre. Et ce, en dépit (au mépris ?) de toutes les protestations, supplications, mises en garde et critiques légitimes, voire justes, qu’une telle décision a suscitées chez une grande partie des sénégalais, des couches sociales les plus modestes aux éditorialistes politiques les plus aguerris.

Et c’est précisément cela qui m’inquiète, indépendamment du reste : qu’un président d’un Etat démocratique puisse, malgré d’évidentes réticences populaires, sur des questions géopolitiques si cruciales, et sans user d’aucun des processus de consultation que la démocratie propose, prendre une telle décision et s’y tenir obstinément. La question que tout cela m’inspire, en clair, est la suivante : que peut encore vraiment le peuple dans certaines démocraties africaines ?

L’actuel cas du Sénégal n’est pas isolé. Nombreuses ont été, ces dernières années, en Afrique, les situations où un gouvernement, par la voix de son président, a visé –et quelquefois réussi- à imposer une décision politique sans égards à l’opinion populaire qui, sans démagogie ou populisme, peut dire quelque chose de l’état moral d’un pays.

Et j’ai de plus en plus la désagréable impression qu’aux tentatives de forcing, aux décisions inopinées, aux abus de pouvoir, aux désirs mégalomaniaques de leurs élus, les citoyens n’ont plus qu’un seul langage à opposer : la rue. La rue, non dans sa forme démocratique institutionnalisée –la grève, la marche, le sit-in- mais dans son expression brutale, sanglante, chaotique, tragique, désordonnée, mythifiée : les révoltes. Episodes souvent salués –et à juste titre la plupart du temps- pour la part d’héroïsme et de courage qu’ils charrient, mais au sujet desquels il faut bien se rendre compte qu’ils signent avant tout une faille dans le processus démocratique. Le peuple ne se révolte en démocratie que parce qu’il a été impuissant à s’y faire entendre légitimement.

Cela devient systématique et proprement inquiétant. Car à travers cet impouvoir des citoyens, c’est bien l’exercice démocratique même qui est en question dans certains pays africains : le pouvoir exécutif y est-il trop fort (question rhétorique, bien sûr) ? que peut le peuple dans le cadre légitime de la démocratie pour se faire entendre ? quelle est la réelle pertinence du parlementarisme et de la représentativité qu’elle implique ?

L’on me rétorquera –et on aura raison- que les peuples africains votent de plus en plus, que des transitions démocratiques sont réussies, que des alternances se tiennent, que des élections sont exemplaires et saluées. Certes. Mais je répondrai ceci à cela : il y a, ou doit y avoir, une vie démocratique, dont le seul geste du vote ne saurait rendre compte ; il y a une culture, un quotidien, une habitude, un langage démocratiques dont les signes sont, entre autres, une attention prêtées à la notion de débat, une vitalité du parlementarisme, une constante vigilance éthique. En somme, une conscience politique dont le vote n’est qu’une expression, un moyen parmi d’autres.

Cette conscience politique, avec toutes ses exigences, me semble encore, généralement, faire défaut, soit parce que les dirigeants ne l’encouragent pas (lequel d’entre eux aurait ce courage ?), soit parce que les populations ne font pas l’effort de l’acquérir. Soit les deux. Et je crains, et déplore, que pour longtemps encore, par chez nous, bien des peuples n’aient de pouvoir que celui de leur sang à verser et de leur vie à mettre en jeu, dans une ruelle du Caire, de Bujumbura ou de Ouagadougou, pour avoir voix au chapitre de leur destinée. Que peut encore vraiment le peuple dans certaines de nos démocraties ? Répondons sèchement: mourir.

Or on ne devrait pas en arriver là, en démocratie. Sauf à en faire le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, et sans lui pourtant.

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Jean Guion 17/05/2015 15:21

Cher M'Bougar
Quelle sincérité, quelle spontanéité, quelle fraîcheur... Mais aussi quelle naïveté!
L'essentiel est de tendre vers la Démocratie c'est tout... Sans oublier que c'est le meilleur des pires systemes disait Churchill!
Et pourquoi encore accabler l'Afrique?
Les Français ont voté non à l'Europe, les parlementaires, trois ans plus tard, à la quasi unanimité, revenait sur le scrutin éminemment démocratique qu'est le référendum ! Ne dit-on pas que la France est une des plus vieille démocratie... L'âge explique peut être le naufrage ? Quant aux peuples que vous parez de toutes les qualités que dire de ceux de Cuba, de Russie, de Corée du Nord, de Chine qui subissent sans broncher l'arbitraire!
Que dire de cette transition "révolutionnaire" africaine à Ouagadougou dont les premières mesures furent et restent des arrestations sans procès et l'interdiction du direct à la télévision sauf pour la santé et le sentiment...Méthodes suffisantes pour que la presse d'auto-censure! Inquiétant quand on sait par exemple que les mouvements "populaires" a Ouagadougou ou à Dakar, du Balais Citoyen à Y En A Marre, sont financés par Georges Soros! Croyez-vous que ce soit par pur humanisme?

Mbougar 17/05/2015 22:27

Merci cher Jean.

La question qui clôt ce commentaire est évidemment rhétorique. J'ai toujours eu beaucoup de prudence vis-à-vis des "mouvements citoyens": leurs principes, à l'origine, peuvent être nobles, mais ce qu'ils deviennent m'a toujours laissé circonspect (financements, orientations, perspectives), sans parler de ce qu'ils font des révoltes populaires et spontanées au départ.

Pour le reste, ce que je cherchais à dire dans ce texte, c'est précisément que la rue ne doit pas être la seule marge de manoeuvre qu'un peuple, dans une démocratie, devrait avoir. Les faits se sont multipliés en Afrique récemment (Sénégal, Burkina Faso, Maghreb): c'est cette répétition que je déplore. Je n'accable pas l'Afrique; je regrette que nombre de ses peuples doivent (encore) payer de leur vie pour se faire entendre de leurs dirigeants. Cela ne veut évidemment pas dire que j'idéalise d'autres pays. On sait tous que la démocratie est un système imparfait, et que partout, elle est foulée aux pieds de diverses manières...

La critique adressée aux "peuples" de Chine, Cuba, Russie, Corée du Nord (ce ne sont pas les exemples les plus neutres qui soient) est curieuse. Je n'idéalise pas les "peuples" (j'ai écrit il y a quelques mois un texte, "mythologie du peuple", pour ironiser sur l'espèce de sainteté dont les auréole trop souvent), mais je ne les accable pas non plus. Il n'y a pas, je crois, d'essence courageuse ou lâche, du peuple. Je crois que ces millions de gens cherchent à survivre, rêvent de plus de liberté mais ont aussi peur. Ne vivant pas dans un pays où les libertés sont particulièrement restreintes, je ne me sens pas légitime, derrière mon écran, pour leur reprocher une attitude qu'à leur place j'aurais peut-être eue. Un jour cependant, j'espère, les habitants de ces pays seront plus forts. C'est un processus parfois long, compte tenu de l'histoire singulière de chaque nation.

L'essentiel est de tendre vers la démocratie. Certes, mais si cela pouvait se faire avec moins de sang et plus de dialogues, ladite démocratie ne s'approcherait que davantage.