Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Discours de réception du Prix Kourouma

5 Mai 2015 , Rédigé par Mbougar

Mesdames, Messieurs,

Sans cette fausse modestie qui est si souvent de mise en de pareilles circonstances, je voudrais dire combien je suis surpris et ému de voir mon livre recevoir un prix littéraire prestigieux, que tant de grands écrivains ont eu, et que tant d’autres auraient mérité d’avoir. Je souhaiterais donc, avant tout, remercier les membres du jury pour la distinction dont ils honorent ce roman, et pour leur indulgence à son égard.

C’est un grand écrivain qui donne son nom à ce prix. Je crois que tout auteur africain francophone, en même temps qu’il admire Kourouma, l’envie un peu. Car il a accompli ce que chaque écrivain rêve peut-être secrètement de faire : réinventer une langue littéraire. Je veux dire en cela que c’est à lui que nous devons l’introduction durable des registres burlesque et grotesque, du style baroque, du genre picaresque et du souffle oral dans l’esthétique du roman africain francophone postcolonial ; esthétique somme toute très classique jusque-là, à quelques exceptions près –je songe à Yambo Oueleguem, dont Le Devoir de Violence a été publié la même année que Les Soleils des Indépendances. Tous les grands romanciers qui ont, par la suite, redéfini les canons du récit et de la langue, qui ont mis l’extravagance, le corps, la folie, l’hénaurme, la démesure, le comique, au service d’une critique politique, doivent, je crois, quelque chose à Kourouma. Le paradoxe, pourtant, est que celui-ci, après avoir éclaté le classicisme romanesque, est devenu à son tour un incontournable classique. Il n’est pas donné à tous les écrivains d’être à l’origine d’une modernité littéraire. Kourouma est notre Rabelais.

Je reçois ce prix avec le seul sens qu’il me semble possible de lui donner : le sens d’un encouragement. Cet encouragement m’est bien sûr adressé ; mais je veux croire qu’il est aussi envoyé à tous ces anonymes qui vivent dans une terre ceinte quelque part en ce monde, qui y composent avec la terreur et, trop souvent, en meurent. En écrivant ce livre, je pensais à eux, à tous ces visages inconnus qui, à l’ombre de « l’Histoire avec une grande hache », sont aux prises avec des drames quotidiens. Ces drames silencieux qu’aucune caméra ne filmera parce que, voyez-vous, ce n’est pas très sensationnel.

Je ne prétends cependant pas être un porte-parole, bien que l’époque encourage aux indignations fracassantes, aux dénonciations héroïques, aux engagements superbes. Devant les drames au large de la Méditerranée, les horreurs au Nigéria et en Afrique du Sud, les crimes au Kenya, grande est la tentation d’être dans une réaction sans lucidité. Pour ma part, devant la multiplication de ces tragiques événements, et malgré l’émotion, je tente de rester fidèle à l’écriture, à sa lenteur, à son léger mais nécessaire retrait. Mon seul engagement est esthétique. Je ne le dis pas par allégeance à l’art pour l’art ou je ne sais quelle conception gratuite de la création. Je crois simplement qu’un écrivain doit un temps se soustraire à la tyrannie de l’actualité si, dans le langage le plus juste, la plus loyale écoute de sa conscience, le plus libre exercice de sa sensibilité, il veut avoir une chance de dire sur le monde et sur les Hommes quelque chose qui se rapprocherait le plus d’une vérité. En ce sens, l’écrivain est doublement inactuel : il l’est parce qu’il a le privilège de la solitude et du silence, choses devenues rares et suspectes dans l’exercice de la pensée; et il l’est surtout parce qu’il s’occupe de forme dans un monde qui en a de moins en moins le souci.

J’aimerais remercier les Editions Présence Africaine pour leur confiance, mes amis pour leur soutien, ma famille, mes proches, mes frères et mes parents en particulier pour leur amour. J’espère qu’au Sénégal, ils sont fiers. Je leur dédie ce prix. Merci, enfin, au Salon africain de Genève, à Mme Pascale Kramer et Mr Boniface Mongo Mboussa, pour leur invitation.

Je crois qu’un écrivain ne devrait jamais trop parler. Il devrait plutôt écrire. Je vais donc m’en arrêter là.

Je vous remercie.

Genève, le 1er mai 2015.

Partager cet article

Commenter cet article

Saliou Touré 15/06/2015 23:29

Hi grand, j'ai lu ton bouquin qui m'a bien fasciné du début à la fin en fait : ce fut, par exemple, un grand plaisir de te lire insister (deux fois : des bouches de Malamine et de Vieux Faye!) sur l'importance de “témoigner”, "une vision novatrice qui a qualité de levain et non de bruit se surajoutant au bruit". Merci bien et bon courage.

Saliou Touré 15/06/2015 23:29

Hi grand, j'ai lu ton bouquin qui m'a bien fasciné du début à la fin en fait : ce fut, par exemple, un grand plaisir de te lire insister (deux fois : des bouches de Malamine et de Vieux Faye!) sur l'importance de “témoigner”, "une vision novatrice qui a qualité de levain et non de bruit se surajoutant au bruit". Merci bien et bon courage.

Ambassadeur des Etudiants 02/06/2015 15:07

Bravo Mouhamed Mbougar Sarr pour le prix mais surtout pour le travail et bonne chance pour la suite. Ce livre n'est pas encore arrivé à la librairie de ma ville mais on verra!

Cath 12/05/2015 16:00

Bravo pour le prix. J'avoue que je n'ai pas lu votre livre mais que j'aime votre façon, ici, d'aborder la littérature, de la mettre au service de la vie et non égo centrée sur l'auteur.
Votre discours est très juste.
Je crois que l'Europe a besoin d'entendre ce que vous nous faîtes découvrir. Merci.
Continuez !