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D'un principe l'autre

3 Avril 2015 , Rédigé par Mbougar

Grande est la tentation, devant la tragédie qui s’est déroulée hier au Kenya, de céder à un certain sentiment d’impuissance désespérée. La succession des crimes, comme des tristesses et indignations qui lui répondent, lasse. Et pourtant, à la répétition des tragédies commises au nom d’un principe, il faut toujours, inlassablement, opposer celle d’un autre principe.

Il se trouve que c’est encore au nom d’un principe religieux que les Shebbabs sont entrés dans cette université hier et ont tué des étudiants. Que ce principe fût perverti et travesti semble à peu près acquis. Et il faut certes le rappeler : l’islam, tel qu’il est pratiqué par les tenants du fanatisme, est une trahison de l’intelligence de l’esprit et même, souvent, de la lettre du Coran. Il est nécessaire cependant se défier d’un travers : celui, de plus en plus répandu, de croire que l’affirmation de ce principe de distinction (« ceux qui ont fait cela n’ont rien à voir avec nous ») suffirait, à elle seule, à protéger des fanatiques. Ceux-ci n’ont que faire de nos distinctions et de nos tris ; peu leur importe qu’on les tienne pour l’ivraie. Ils ont une grille de lecture qui leur sert à penser l’ensemble monde ; tout ce qui se passe en dehors de cette grille ne compte pas, ou doit alors se compter en cadavres.

Il y a des enjeux profonds pour tous les musulmans qui se considèrent aux antipodes des fanatiques. Ces enjeux ne sont pas, comme les réclament imbécilement certains, ceux de la justification, de l’excuse, de la désolidarisation permanentes. Ce sont bien plutôt les enjeux de la pratique et du langage. Ceux-là qu’individuellement, chaque musulman « modéré » se devrait d’adopter pour se définir ou se redéfinir en permanence dans le monde, en prenant en compte les mutations, sa situation, mais en ayant toujours en vue l’intérêt collectif. L’enjeu, pour tout dire, est celui du rapport au monde et aux autres. L’essentiel pour chaque musulman, je crois, n’est pas –ou n’est plus- de s’acharner à vouloir définir ce que l’autre, qui tue, est ou n’est pas, mais bien de dire ce que lui-même, le musulman "véritable", devient dans le monde, et ce qu’en celui-ci il veut avec les autres: ceux-là qui, vivant avec lui, ne sont pas comme lui (l’athée, le chrétien, l’homosexuel, etc.).

Je crois qu’aujourd’hui, la lutte la plus efficace contre le fanatisme, lorsqu’on est musulman, est celle qui se fait au quotidien. Dans l’attitude de tous les jours. Dans le langage ordinaire. Dans la pratique journalière et presque banale. Dans le rapport qu’on a, à chaque instant, à la différence. Au monde dans sa variété, dans son infinie diversité. Diversité qui, souvent, fait violence aux croyances personnelles ; mais diversité, aussi, nécessaire et essentielle, si l’on tient que chacun, y compris soi, a le droit de vivre sa part d’humanité dans le monde. Il ne s’agit pas, dans un tiède humanisme de s’aimer absolument ; il est plutôt question de savoir être à l’épreuve de l’altérité sans vouloir à tout prix la supprimer –ça, c’est l’affaire des fanatiques. Il s’agit d’être à l’épreuve de l’autre sans que cela doive signifier qu’on se renie ou qu’on trahit son « identité ». Identité : ce fameux mot à la mode, qui jadis était une manière de trouver la paix, mais qui peu à peu me semble devenir le grand fléau de notre temps.

Du simple principe de distinction, il faut passer au principe de réinvention de soi et du monde. Celui qui implique une profonde éthique du divers et du différent.

Pensée pour les cent quarante-sept victimes d’hier. Pour le Kenya tout entier.

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Kitzy 16/04/2015 19:08

je crois que les musulmans seuls n'arriveront pas à lutter contre les fanatiques. Nous avons besoin d'un leadership collectif pour cela. Cela commence par un apprentissage des textes religieux. Les musulmans doivent connaitre le Coran, les chrétiens la Bible, les juifs la Torah. De ce fait, les fanatiques ne pourront pas "embobiner" ou enroler des gens aussi facilement. Aussi, ce leadership collectif permettra d'orienter les gens dans ce qui unit plutôt les religions révélées que ce qui les différencie. Si Dieu avait voulu que nous soyons identiques en tout, il s'en serait occupé Lui-Même depuis la creation du Monde vous ne croyez pas?

Ismo 03/04/2015 18:32

Il faut se désolidariser de ces individus. Ce n'est pas rien, c'est sans doute un acte nécessaire, préalable avant d'entamer cette "réinvention de soi et du monde".