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Timbuktu ou le courage de la beauté.

12 Mars 2015 , Rédigé par Mbougar

J’en arrive presque, après l’avoir vu à deux reprises, à souhaiter à Timbuktu qu’il soit bientôt démodé. Autrement dit, avec le temps, qu’il échappe enfin à la mode, à la terrible et capricieuse Mode, celle-là même dont Balzac disait qu’elle « élève et abaisse tour à tour ». Car Timbuktu n’aura jusqu’à présent été qu’une affaire de modes. D’abord presque unanimement porté aux nues à sa sortie, le film a vu poindre, depuis son triomphe aux Césars, une soupçonneuse ombre sur un tableau qui pourtant, jusqu’alors, eût pu être un Malévitch par sa virginale perfection. La faute à une vague de critiques, de procès et polémiques fleurissant çà et là autour du film ; critiques dont les journalistes Nicolas Beau, violemment, ici, et Sabine Cessou, de façon plus argumentée et mesurée, là, (dès la sortie du film, pour cette dernière) ont été les voix les plus fortes.

Il reste en tout cas, me semble-t-il, que la mode, pour l’encenser ou l’enfoncer, a échoué à trouver un langage juste à Timbuktu. Les deux tendances, assez semblables dans leurs agaçants excès, ont fini, peu à peu, par s’éloigner du film pour se focaliser sur ses à-côtés. Lorsque le film plaisait, on en faisait un tiède et finalement assez stupide pensum humaniste, manichéiste, illustrant le refus de l’amalgame (le mot à la mode), à la perfection formelle avérée ; lorsqu’il déplaisait, il devenait un film sans attaches avec le réel, un film « pour occidentaux » en mal d’exotisme, réalisé par un homme ambigu, empli de poncifs, dont le seul mérite était d’être réussi esthétiquement. Beaucoup en somme, dans un camp comme dans l’autre, ont dit du film ce qu’ils souhaitaient qu’il fût (ou inversement, lui ont reproché de n’avoir pas été ce qu’ils auraient aimé voir), beaucoup l’ont pris en otage, y ont projeté leurs attentes; peu l’ont vu pour ce qu’il était. Peu ont réellement écouté ce qu’il avait à dire.

***

Bien que Timbuktu, sur un plan strictement cinématographique (et je ne parle pas simplement de la qualité de l’image), ait quelques réelles faiblesses -de réalisation, de scénario, d’écriture- sur lesquelles je reviendrai, la plupart des critiques formulées à son encontre se sont arrêtées à des éléments finalement assez éloignés du film proprement dit. Ces critiques, si je devais les résumer, seraient de trois ordres : politique, moral et historique.

Le reproche politique est lié à l’actualité : c’est celui qui explique que le succès de Timbuktu ne serait ainsi qu’une reconnaissance officielle, politique, faite à un film dans l’air du temps, bien pensant, et tenant le discours qu’il faut. A ce reproche, je répondrais qu’il n’est pas certain que Timbuktu eût eu autant de succès si un véritable travail esthétique ne soutenait son discours de fond, en effet universaliste et un peu convenu. Le film aurait tourné court s’il n’avait fait qu’énoncer des évidences que l’art n’aurait pas transfigurées. Il ne faut pas oublier que c’est d’abord un film d’une grande maîtrise technique. Un film, surtout, qui n’est pas qu’une juxtaposition de plans manichéistes destinés à plaire, mais où se déploie aussi une subtile réflexion cinématographique sur ce qu’est le djihadisme. Sur son rapport ambigu à la femme-enjeu, désirée et crainte : un djihadiste, revenant de chez une femme qu’il courtise sans succès, s’exerce au tir sur un buisson qui a poussé entre deux dunes, plan qui figure un sexe féminin. Sur la manière de lui résister : par l’opposition frontale –la vendeuse de poissons qui refuse de prendre les gants au moment de s’adresser aux miliciens ou par la ruse –cette mémorable scène de la partie de football sans ballon et un sommet d’émotion au cinéma. Je pourrais citer d’autres exemples. Timbuktu, je pense, ne doit pas son succès au seul contexte : esthétiquement, techniquement, je trouve que c’est un film qui parvient à énoncer un discours contre le djihadisme sans toutefois que cette dénonciation manquât de subtilité. Par le biais d’un art tout en maîtrise, en suggestion, et en usant de tous les ressorts de la caméra, Sissako évite la maigreur et l’ennui du film à thèse, et épaissit son propos en l’élevant à et par l’art. Timbuktu est d’abord une grande réussite technique et esthétique.

La critique morale du film est celle qui me gêne le plus. On reproche à Sissako d’être compromis avec le régime du controversé président mauritanien et d’avoir renoncé, sur demande de ce dernier dit-on, à faire un film sur l’esclavage qui gangrène le pays (et gêne le gouvernement) au profit de Timbuktu. Je trouve le procédé pervers : reprocher à Sissako d’avoir fait ce film au détriment d’un autre sur l’esclavage, c’est établir une tacite hiérarchie des tragédies qui déchirent encore l’Afrique. L’islamisme à la place de l’esclavage, quelle immoralité du réalisateur ! Les djihadistes au lieu des négriers, quelle obscénité chez Sissako ! Inique procès d’intention. Mais ce reproche est surtout la remise en cause de la totale liberté dont tout artiste dispose au moment de s’emparer d’un sujet. Il n’y a rien, à ce jour (j’attends les preuves), qui permette d’affirmer que c’est par compromission politique que Sissako n’a pas fait ce film sur l’esclavage, si tant est que ce projet ait existé. Et rien non plus qui nous dit, le cas échéant, qu’il ne se fera jamais. Le piège de cette critique morale –et j’y tombe moi-même d’une certaine manière- est d’éloigner du film, de Timbuktu. De l’évoquer brièvement pour aussitôt l’abandonner et parler de Sissako. D’utiliser l’œuvre comme prétexte pour s’attaquer à l’homme, jeter un soupçon sur sa moralité. Il se peut en effet que Sissako soit en privé un homme détestable. Je n’en sais rien et cela ne m’intéresse pas vraiment. C’est un film qu’il a proposé. Qu’on parle de ce film, de ses qualités esthétiques, de ce qu’il dit. Mais qu’on ne l’utilise surtout pas pour chercher à discréditer l’homme. On a bien sûr le droit de ne pas aimer le film : en ce cas, qu’on formule des critiques contre lui, et non contre la personnalité de son réalisateur. Et si on n’aime pas ce dernier, qu’on ne prenne pas le film comme prétexte, comme otage, pour régler des comptes.

La critique historique du film est la plus argumentée, et donc la plus intéressante. Elle parle des partis pris esthétiques et de mise en scène de Timbuktu. Du fait, par exemple, qu’il procède à une forme de simplification extrême de la situation du Nord du Mali pendant que les djihadistes l’occupaient. Du fait, aussi, qu’il manque de perspective historique face à la complexité politique et socioculturelle du Sahel. Du fait, encore, qu’il donne à voir un conte pour occidentaux, loin de la réalité, et véhiculant des mythes éculés (celui du bon touareg solitaire et celui du désert à la beauté hiératique notamment). Ce sont de vraies questions de fond, qu’on peut reprocher au film. C’est l’éternel problème du réalisme en art qui rejaillit ici : d’une part Sissako s’est inspiré d’une situation réelle, et d’autre part, ce qu’il en a fait s’est révélé infidèle à la réalité. Je ne suis pas certain pour ma part que Sissako ait voulu faire une œuvre réaliste. Et ce, pour deux raisons au moins. Une raison pratique d’abord : prendre en compte tout l’arrière plan historique et rendre fidèlement toute la complexité des alliances et des tensions de cette région eussent nécessité deux bonnes heures de film en plus, au moins. Le réalisme devant un tel sujet, non seulement immense, mais encore en perpétuelle évolution, était peut-être difficile, techniquement. Sissako a pris le parti de la brièveté (bien que Timbuktu ait une forme de somptueuse lenteur), qui suppose toujours le renoncement à l’explicitation. C’est un choix critiquable, mais qui peut être justifié. Une raison esthétique ensuite : pour atteindre à une forme d’universalité qu’il a toujours revendiquée, Sissako a préféré user d’un langage d’une grande liberté poétique qui, échappant à toute situation particulière, prétendait être celui d’une condition humaine. La démarche de Sissako est universaliste ; et ce que Timbuktu perd en réalisme, en fidélité par rapport aux vrais faits, il le gagne en souffle poétique. Ce film est, comme un critique l’a remarqué, une « fable poétique », non une fresque sociale. Et encore moins un documentaire. C’est un choix. Il peut dérouter.

***

Il y avait pourtant, sur les qualités cinématographiques mêmes du film, bien des choses à critiquer. Il y a en effet, à mes yeux, quelques obscurités, pour ne pas parler de réelles faiblesses, dans le scénario. Ce personnage, par exemple, qui se ballade à moto pendant tout le film, qui semble être un livreur d’eau potable, et qui, à la fin, est poursuivi par les djihadistes après avoir aidé la femme de Kidane, ce personnage, donc, est un vrai mystère. Secondaire tout au long du film, il est propulsé à la toute fin, soudain, assez maladroitement, sur le devant de la scène. Comme un improbable et peu convaincant deus ex-machina. Autre problème de scénario : le déséquilibre entre les diverses intrigues que le film a voulu développer. L’on se doute bien que Sissako avait l’ambition de faire une sorte de film choral, avec diverses intrigues ou récits qui s’entrecroiseraient, se répondraient et seraient autant de tableaux d’une immense frise. Seulement, assez vite, certaines intrigues prennent le pas sur d’autres, finalement peu développées, voire bâclées. Que l’histoire de cette fille qu’on marie de force à un djihadiste semble sortir de nulle part, passe encore ; mais que son traitement soit si léger bref, réglé en deux scènes, gêne davantage. Que celle de ce jeune homme récemment converti à l’islam radical pour y trouver du sens, mais qui y semble encore perdu, soit, elle, très superficiellement évoquée, est carrément dommage. J’ai parfois eu l’impression, pour tout dire, qu’à avoir voulu évoquer trop d’aspects du drame du terrorisme islamiste, Sissako en a sacrifiés quelques uns. Et peut-être eût-il mieux valu faire tourner le récit autour de deux ou trois intrigues principales pour limiter le risque d’une dispersion.

J’ai également eu du mal avec certains choix de mise en scène concernant les djihadistes, notamment. Ceux-ci, et je m’en suis rendu compte à la deuxième séance, manquent sinon de violence, au moins de personnalité. J’ai eu l’impression qu’ils n’étaient pour la plupart que des ombres, des silhouettes désincarnées, des âmes en peine errant de plans en plans, tantôt en patrouille sur les toits, tantôt discutant foot, ou hésitant encore devant un âne chargé qui bloque le passage d’une ruelle. De toute évidence, Sissako, a voulu éviter le piège du manichéisme en donnant à voir des djihadistes un peu « fragiles » (c’est son terme), comiques, idiots, amoureux, sans réelle spiritualité, mais touchants, au fond. Cependant, si le refus du manichéisme est une perspective intéressante, il me semble que Sissako la pousse à un point tel que ses djihadistes finissent par se vider de toute substance. Aucun d’eux ne fait vraiment peur. Aucun d’eux ne semble croire à ce qu’il fait. Il n’y a pas dans leurs yeux –hormis peut-être dans le regard fixe et profond de ce djihadiste libyen enturbanné qui sert de traducteur entre Kidane et le chef de la police islamique- cette terribilita qui fascine et terrorise. De ce point de vue, l’une des scènes qui m’a le plus intrigué, tant elle me semblait exagérément poétique, voire d’un onirisme assez gratuit, est celle où l’on voit ce djihadiste exécuter, devant le personnage chamanique et puissant de la folle, une chorégraphie qui eût pu figurer dans Le lac des cygnes. J’imagine Abubakr Shekau ou Al-Baghdadi se prenant pour Nijinski dans une vidéo de propagande… Je me doute bien que cette scène, sans doute métaphorique, a une ou plusieurs significations. Mais elles m’échappent.

J’ai trouvé la plupart des dialogues bien menés et bien écrits, dépouillés mais émouvants. (Un bref exemple de dialogue, entre Kidane et sa femme, au moment où le premier, armé et en colère, s’apprête à aller s’expliquer avec le pêcheur qui a abattu GPS, sa vache, et que la seconde tente de le retenir : -J’avais déjà ce pistolet quand tu m’as connu. –Oui, mais quand je t’ai connu, tu n’avais pas encore Toya [leur fille de douze ans]). Je leur reprocherai simplement, parfois, une forme de didactisme un peu agaçant, qui dénote avec le caractère très suggestif du reste du film. Par exemple, à chaque fois que l’imam faisait son apparition, on pouvait être certain qu’une tirade sur l’islam véritable, éclairé, modéré, intelligent, serait faite, par opposition, naturellement, à celui des djihadistes. Nécessaire, mais un peu redondant et trop évident, par moments.

Quant aux acteurs, bien qu’amateurs pour la plupart d’entre eux, ils ne sont pas ridicules du tout, bien au contraire. Les femmes, particulièrement, ont presque toutes (la femme de Kidane, la mère de la fille mariée de force, la folle…) une forme de tranquille –et presque terrible- beauté sur leur visage, souvent magnifiée par quelques gros plans. Je regretterai seulement, encore, le jeu sans dynamisme de la plupart des djihadistes.

Mais tous ces défauts, en fin de compte, n’enlèvent rien aux qualités que j’ai trouvées au film ; ils sont même bien légers devant ce qui en constitue la force essentielle.

***

Tous les critiques du film, à l’exception peut-être de l’intransigeant Nicolas Beau, ont reconnu au film un certain achèvement esthétique, dû à la beauté des plans et des décors, à la qualité de la photographie, à l’harmonie des couleurs, aux musiques –sublime « Tombouctou Faso », interprétée par la belle Fatoumata Diawara, composée par Amine Bouhafa. Cependant, j’ai eu l’impression que cette beauté formelle n’était souvent que concédée (par les plus critiques) ou admise comme un élément éthéré, détaché du reste du film, de son fond comme on dit. En d’autres termes, l’on a souvent séparé cette beauté formelle du sens du film, comme si elle en était une dimension à part, comme si elle était incompatible avec le reste : les meurtres, les lapidations, les drames, la terreur. Là est l’erreur ; là a toujours été l’erreur. Comme souvent dans les grandes œuvres d’art, fond et forme sont indissociables ici.

Beaucoup de personnes avec lesquelles j’ai discutées m’ont dit que ce qui les avait gêné dans le film, c’était cette forme d’interruption intempestive que les « beaux plans » effectuaient à chaque fois qu’un drame était sur le point de gagner une réelle épaisseur, et que le récit allait avancer. Et c’est vrai. Au cœur de chaque moment de tension, Sissako semble avoir toujours voulu donner à voir de la beauté. Au milieu de cette scène, par exemple, où l’éleveur, après avoir tué le pêcheur, quitte, terrifié, le lieu du crime, Sissako prend le parti d’un plan large, réduisant le meurtrier en fuite et la victime à l’agonie à l’état de silhouettes dans un paysage immense et proprement grandiose, où la lumière crépusculaire du soleil, rouge dans un ciel assombri, se reflète en élancements orangés sur le fleuve étale et tranquille. La beauté comme écrin de la tragédie.

Cette scène, peut-être choquante, m’a beaucoup plu. Elle m’a plu par la dérangeante tension qu’elle installait entre le beau et le drame, mais elle m’a surtout par son ironie. Car je crois que c’est bien là l’ultime sens du plan large (mais également du travelling dans la scène de la mosquée ou dans la scène d’ouverture, où la grâce de la course d’une biche est contrebalancée par la laideur technique des djihadistes qui la prennent en chasse) : faire de l’art un moyen de prendre de la distance –littéralement et symboliquement- par rapport à l’étouffant drame de la violence. Timbuktu, et c’est en dernière instance la raison pour laquelle j’ai aimé ce film, est une réflexion sur le pouvoir de l’art face à la violence du monde. Que peut et que doit faire l’art dans une situation de terreur où le désordre semble être la loi, la violence, la seule issue, la peur, l’unique sentiment ? C’est la question centrale posée par le film. La réponse ? Le film même. Car Timbuktu élabore la réflexion sous la forme d’une fine mise en abîme : le film est lui-même une réponse esthétique à la violence tout en mettant en scène des situations où la beauté répond à la terreur. C’est pour moi tout le sens de cette exigence esthétique : loin d’être gratuite, elle est engagée et fait sens ; loin d’être étrangère à la violence, elle est inscrite en son cœur-même et l’affronte.

Faire de la beauté, de la pure, inutile et gratuite beauté la plus formidable résistance à la terreur. Je crois que c’était le pari du film. Globalement réussi, à mes yeux.

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