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Le Cortège heureux (24)

27 Mars 2015 , Rédigé par Mbougar

Texte 24

Un seul être vous manque, et tout est repeuplé.

A l’épreuve de la mort des aimés, la mémoire puise toujours plus profond en elle, s’ouvre, se fait violence, se harcèle ; elle cherche ainsi, dans un extraordinaire effort de réminiscence, à faire émerger à la clarté de la conscience les souvenirs les plus enfouis et les plus lointains, ceux qu’on croyait à jamais oubliés. Elle veut, puisque l’être cher lui a été arraché, lui assurer ici-bas une vie éternelle, complète, complétée. Une vie renouvelée, rappelée, mis à l’abri de l’oubli, mais autrement. Ainsi tous les objets liés à cette personne deviennent-ils des madeleines proustiennes potentielles, toute évocation d’un épisode de sa vie, matière à récit. Je ne crois pas que la mémoire des êtres chers serve seulement à maintenir intacte leur vie ; je crois qu’elle sert plutôt à l’écrire. L’expérience de la mort d’un proche fait de chacun de nous un écrivain. Elle nous en donne du moins les charges.

Car cela même qu’au cours de la vie partagée avec eux nous n’avions fait que garder, tel l’écrivain qui, distraitement, prendrait des notes dans un petit cahier, ressurgit soudain lorsque ces êtres s’effacent. Et, comme souvent, ces notes, ressorties une fois qu’on est seul, n’apparaissent d’abord que comme un grand désordre. Une gigantesque dispersion. Un informe brouillon. Rien n’est ordonné, classé, éclairci. La prise de notes s’est faite à toute vitesse. Elle n’aurait pu se faire autrement, du reste : c’était la vie, et il fallait vivre. L’on ne songeait pas à ordonner, à ranger méthodiquement, à noter avec force détails. On vivait, on souscrivait au désordre, à l’intensité et aux hasards de l’existence. Il n’y avait aucun projet de Livre. Simplement des notes, sous formes d’expériences communes ou rapportées, qu’on reléguait au fond de la mémoire, et dont on oubliait certaines, puisque la vie continuait. Il n’est pas besoin d’écrire lorsqu’on vit ; ou plutôt, il n’y a pas nécessité de réfléchir à ce qu’on écrit. Ca s’écrit tout seul.

Et soudain, donc, l’être aimé meurt. Toutes les notes, mêmes les plus insignifiantes, les plus lointaines, les plus obscures, refluent. Une masse de souvenirs plus ou moins clairs se dessine. Le désordre est terrible, le désarroi certain, le découragement devant la tâche à venir, réel. Il y a des notes dont on ignore désormais le sens : on les avait prises à la hâte ; d’autres qui semblent ne plus renvoyer à rien : on a oublié de préciser leurs références ; d’autres encore, qui sont tachées d’encre : on n’est plus sûr de leur existence. Il faut pourtant, malgré toutes les lacunes, tous les espaces blancs, tous les trous, écrire.

Puisqu’elle ne peut plus s’écrire comme ça, la vie de l’aimé doit être racontée avec plus de méthode, de réflexion, de précision, de conscience de l’écriture. Et c’est à nous de l’écrire. Les morts sont égoïstes, non parce qu’ils nous laissent seuls, mais parce qu’au contraire ils nous laissent avec trop de choses d’eux. Sans testament. Ils partent et nous disent : démerdez-vous avec tout ça ! Sans indication. Ils nous obligent à les chercher alors même qu’on croyait les connaître. Nous sommes, nous autres encore en vie, nous qui avons des milliers de notes en héritage, les biographes, voire les « nègres » de nos proches partis.

Lent labeur que l’écriture de leur vie : on s’écoute, on interroge les autres, on ordonne, on vérifie, on classe. L’on essaie, dans tout ce fouillis, de tendre le fil d’une vie nouvelle, parcourue sur un autre rythme que la première: une vie au rythme de l’écriture. Mais alors que, lentement, lourd de nos doutes et de nos hésitations, on avance, une fantastique opération de métempsychose est à l’œuvre : dans l’écriture, c’est-à-dire dans l’expérience de la mémoire qui réordonne sa vie, l’être perdu se réincarne ; des épisodes inconnus ou flous de son existence réapparaissent ; on se surprend à le découvrir et à le redécouvrir, on s’étonne de le méconnaître et de le reconnaître à la fois. C’est un être nouveau, connu et surprenant pourtant, qui prend place à nos côtés, et pour l’éternité. Le corps glorieux de l’être perdu n’est pas là-haut. Il est ici-bas. C’est nous qui lui donnons son ultime forme, mélange de ce qu’il fut et de ce qu’avec le temps il re-devient pour nous.

Grand-mère se repeuple. Me repeuple.

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