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Le cortège heureux (8)

7 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 8

Ma mère m’a raconté un épisode qui a eu lieu lors des dernières semaines de la vie de grand-mère.

Elle était déjà affaiblie, et tout le monde se doutait, savait sans trop vouloir y penser, qu’elle n’avait plus longtemps à vivre. On espérait pourtant qu’elle verrait 2015. Mais pendant ces derniers jours, donc, ces jours où elle refusait de s’alimenter –« comme si elle voulait se laisser mourir », me dit ma mère- grand-mère retrouva pourtant, le temps d’une matinée, une énergie inconnue : ce jour-là, au réveil, elle avait perdu un objet, qu’elle s’était aussitôt mise à chercher frénétiquement.

Et pendant des heures, me dit-on, grand-mère passa sa maison au peigne fin, en répétant, dans une litanie démente où l’abnégation le disputait au désespoir : « In ga a i rang rek faax ké, to daan ka tim » (Si je ne trouve pas [cet objet] ce serait terrible, et je ne dormirai plus ». Elle mit ainsi la maison dans un désordre indescriptible, comme hallucinée, cherchant toujours l’objet désiré. Mes tantes et cousines qui se trouvaient à ses côtés tentèrent de la calmer, inquiétées par cette subite débauche d’énergie qui contrastait tant avec son apathie des jours passés. On voulut qu’elle se recouchât ; ma grand-mère refusa avec force. Mes tantes et cousines, et même des voisins, n’eurent d’autre choix que de l’aider à chercher l’objet perdu. Celui-ci demeurait caché pourtant, et lorsque l’ardeur des chercheurs faiblissait, ma grand-mère, terrible, tonnait : « I nga a ngi ran koy u leng daan ké in mbin néké » (Si on ne le retrouve pas, personne ne dormira dans cette maison). Elle refusa de manger, de se reposer, de se calmer. Elle semblait avoir retrouvé ses forces : l’objet perdu l’obsédait. On fouilla les chambres, la cuisine, les réduits ; on suspecta un des nombreux enfants qui venaient jouer dans la maison de l’avoir dérobée ; rien n’y fit. Grand-mère répétait que l’objet ne bougeait jamais de la commode à côté de son lit, dans laquelle elle le gardait très précieusement, et disait ne pas comprendre comment il en était sorti. On cherchait toujours…

Les heures passèrent. L’objet demeura caché. On finit par le croire définitivement perdu. Grand-mère ne supporta pas cette idée et, ce jour-là, malgré toute son énergie du matin, retourna se coucher en début d’après-midi plus fatiguée que jamais.

Ce n’est qu’au milieu de l’après-midi, lorsqu’elle se réveilla de sa sieste, que l’on retrouva sous l’oreiller de grand-mère l’objet tant voulu. Il n’était pas perdu : grand-mère l’avait sans doute simplement sorti de son tiroir, l’avait regardé puis, au lieu de le remettre à sa place comme d’habitude, avait certainement dû le conserver près d’elle, sous l’oreiller. Et au réveil, elle avait oublié qu’elle l’avait gardé là…

Les derniers jours de sa vie, grand-mère avait commencé à voir défaillir sa mémoire, cette formidable mémoire qui jadis connaissait jusqu’au plus lointain de mes ancêtres. Sa mémoire déclinait lentement, au point qu’elle oublia où elle avait laissé cet objet qu’elle aimait tant, et qu’elle passait de longues minutes, chaque jour, me dit ma mère, à regarder en silence.

C’était une photo de moi.

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