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Le cortège heureux (7)

6 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 7

Il y a une beauté physique propre à la vieillesse. C’est la beauté du visage, la beauté de la figure, qui, autrement, dans un canon différent de celui de la jeunesse, subsiste. Alors que le reste de leur corps, bien souvent, a perdu toute vigueur, toute fermeté, toute tenue, le visage des personnes âgées se réinvente. La vieillesse est peut-être un naufrage : corporel, mental, cognitif ; mais elle peut aussi être le retour de la beauté de la figure dans ce qu’elle a de pur, de non superficiel, de non artificiel. Le visage de grand-mère était beau.

C’était un visage émacié : les joues, décharnées, étaient creuses ; la mâchoire, que les dents depuis longtemps avaient désertée, était douce, et s’arrondissait, à la pointe basse du visage, en un petit menton discret. Quoiqu’elle eût de très petites lèvres qui, avec le temps, semblaient s’aplatir et s’amincir davantage (sa bouche n’avait pas beaucoup de relief), j’avais l’impression que sa lèvre inférieure était légèrement plus grande que l’autre. Elle avait un nez assez quelconque, ni trop grand ni trop petit, ni camus ni aquilin, ni droit ni bosselé : je ne sais pas, à vrai dire, comment décrire son nez.

Jusque là, rien, sans doute, de bien singulier : le bas du visage de grand-mère était tout ce qu’il y avait de plus commun, ou du moins, il ne s’y trouvait aucun signe qui pût faire parler d’une beauté. C’est que celle-ci émanait du haut du visage, et précisément, de ses yeux. Ses maigres joues rehaussaient ses pommettes, extraordinairement anguleuses (j’en ai assez des pommettes « saillantes ») ; sont front également était plutôt fort (il faut arrêter avec tous ces fronts « bombés ») quoiqu’elle le dissimulât en partie souvent, coquettement (j’y reviendrai, sur cette coquetterie) derrière un mouchoir de tête. Il reste en tout cas que ces deux renflements, celui du front et celui des pommettes, avaient pour effet de creuser autour des yeux de grand-mère de profondes orbites. Ma mère a hérité de cela, et moi aussi, en partie, ainsi que certains de mes frères. Mais grand-mère était la seule chez qui cette caractéristique conférât au regard une sorte d’intensité : petits et alertes au fond de leur cavité, donnant toujours l’impression d’être plissés, ses yeux éclataient d’une extrême blancheur, et qui frappait. Le regard de grand-mère n’était pas de ceux-là, extraordinaires, capables de « fouiller l’âme », de « transpercer le cœur », etc., mais quitte à alimenter ce cliché, je dirais que c’était un regard qui troublait : il s’en dégageait une vivacité, une ironie et une alacrité, qui irradiaient et ennoblissaient ses traits. Les contours de ses yeux, comme son front, étaient parcourus de rides qui semblaient s’être figés, dessinant sur son visage immobile les stigmates du temps. Et pour compléter toute cette noblesse, ses cheveux : je ne les ai pas souvent vus, mais l’élégance de leur blancheur me revient. Grand-mère, m’a dit un jour ma mère, a commencé à avoir des cheveux blancs très tôt. Cela aussi, elle nous l’avait légué : ma mère, en a eu assez jeune aussi ; quant à moi, ô désespoir, j’en compte déjà quatre…

Le visage de grand-mère n’était pas un visage « doux », contrairement par exemple à celui de ma mère, aux traits plus déliés. C’était au contraire un visage assez sec, mais d’une sécheresse solennelle : ses traits, à la fin, semblaient sculptés dans la majesté du grand-âge, figés dans cette expression à la fois grave et sereine, et où la beauté reposait.

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