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Le cortège heureux (6)

5 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 6

Grand-mère marchait souvent pieds nus, lorsqu’elle était à Fayil. Elle avait besoin de ce lien essentiel -physique et spirituel- avec la terre où elle était née, où elle avait grandi, où elle avait enterré son mari et ses amis. Mes parents m’ont raconté qu’à plusieurs reprises, longtemps avant son décès, ils avaient essayé de lui faire quitter le village, de la faire venir chez nous, pour prendre soin d’elle, mais qu’elle avait toujours obstinément refusé, comme si, sentant sa mort prochaine, l’idée qu’elle se advînt ailleurs qu’en cet espace l’épouvantait. Mon père m’a dit que, comme toutes les personnes très âgées du village, « elle avait un rapport étrange à la terre de Fayil ». Cette « étrangeté », dans la bouche de mon père, n’est pas péjorative ; elle signifie à la fois : intensité, profondeur, respect, amour. Grand-mère n’a jamais connu que cette terre là : elle l’a travaillée dans les champs, y a bâti sa maison, y a enterré son mari. Le monde est vaste, mais où donc aurait-elle pu mourir dignement ailleurs qu’en cet espace ?

Fayil était à grand-mère ce que Gaïa était à Antée : une mère, une énergie vitale –l’énergie du tellurique, du chthonien. Le tellurique ou le chthonien, c’est la force cosmique contenue dans la terre, force torrentielle et ambiguë : d’une part, espace de germination, de genèse de la vie, et, d’autre part, domaine des puissances obscures, des morts et des esprits qui y reposent. C’est Déméter et Hadès : l’équilibre entre le vivant et l’infernal. C’est le contact de cette vibration essentielle, de cette tension qui figurait la condition humaine même, que grand-mère recherchait en permanence.

Lorsqu’elle était chez nous, elle m’a souvent dit : « Kan diil wa Fayil bo ta jiraxam», Fayil me manque à m’en rendre malade. Cette phrase me paraissait alors banale, je la tenais pour une de ces exagérations dont grand-mère avait le secret. Mais aujourd’hui, ces mots prennent un tout autre sens ; ils signifient : j’ai la nostalgie du lieu qui me fait vivre, d’où je tire ma respiration. Grand-mère exprimait par cette phrase simple les deux sens de la nostalgie : le sens médical, celui d’une « maladie née du désir de retourner chez soi », et le sens poétique, que Chateaubriand a si bien et simplement décrit : « le regret du pays natal ». Sa nostalgie était la plus pure qui soit : ni celle des personnes, qui sont périssables, vont et viennent, ni celle des « moments », qui ne reviendront jamais malgré tout, mais celle de la terre, qui ne bouge pas, ne meurt pas, n’est pas irrattrapable, mais qui, simplement, est loin.

Mais la nostalgie est finie, et grand-mère est au cœur de sa terre désormais.

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