Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Le cortège heureux (3)

2 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 3

Grand-mère marche lentement, pourtant, je n’arrive pas à la rattraper. De petits pas d’une aérienne légèreté, sans aucune pesanteur, sans aucune souffrance, comme d’habitude, la portent vers sa dernière demeure. Il faut que je marche d’un meilleur pas pour lui tenir la main.

J’ai parlé, hier, parmi les premiers souvenirs que j’avais de grand-mère, de ses tentatives désespérées de m’initier « à ses jeux et à son monde ». Je voudrais revenir sur ces instants, qui sont sans doute ceux que je regretterai le plus, pour le reste de ma vie, de n’avoir pas prolongés ou vécus de nouveau, plus tard.

Grand-mère a été, avec ma mère, l’ouvrière des premières manifestations de l’intelligence, chez moi. Mon esprit a frétillé pour la première fois au contact du sien. Nous nous asseyions l’un en face de l’autre et, de sa voix éraillée, grand-mère ouvrait ce dialogue à jamais connu:

-An tchi ka u n’jaangoj ? (à qui offrirai-je un n’jaagooj[1]?)

-Miiii ! (Moiiiii !) répondais-je avec enthousiasme.

-Wo ané ? (Toi qui?)

-Mi Boy. (Moi, Boy.)

-Boy ané? (Boy de qui?)

-Boy Mame Sabo? (Boy de Mame Sabo)

-Mame Sabo ané? (Mame Sabo de qui?)

-Mame Sabo Mboyil. (Mame Sabo de Mboyil).

-Mboyil ané? (Mboyil de qui?)

-Mboyil Sanou.

-Sanou ané?

-Sanou Ndeffaan.

-Ndefaan ané ?

-Ndeffaan Koumba.

-Koumba ané ?

Etc.

Et cela continuait jusqu’à ce que, par ignorance ou par défaut de mémoire, je ne puisse plus remonter la lignée maternelle. Le dialogue s’interrompait alors ; grand-mère riait et se moquait avec gentillesse de ma piètre connaissance de mes aînés ; puis, les yeux tantôt clos, tantôt fixés sur moi, elle récapitulait le dialogue et le poursuivait dans un magnifique soliloque dont j’étais pourtant le spectateur privilégié ; elle devenait alors, sous mes yeux ébahis par l’opération magique en cours, une opération d’une schizophrénie volontaire, belle et contrôlée, à la fois la poseuse d’énigmes et l’enfant qui répond, l’interrogatrice et l’interlocutrice, le Sphinx et Œdipe ; c’était du théâtre, elle était sur la scène puissamment éclairée du passé, et, des coulisses, à la dérobée, je l’observais ; elle traversait les âges, les générations, les siècles, reconstituait par la mémoire et par la parole le lignage maternel dont j’étais issu. Elle me présentait mes aïeux, me réconciliait avec mon histoire, m’apprenait le nom de mes ancêtres, m’arrachait au temps présent pour me porter par son langage et son esprit à la rencontre de ceux qui portèrent mon sang, dont je suis l’héritier, et dont le nom devait m’être connu et ne jamais sombrer dans le sacrilège oubli. Elle parlait. J’écoutais : parfois avec attention, trop souvent avec étourderie et distraction, toujours avec fascination. Sa mémoire était fabuleuse. Elle s’arrêtait longtemps après avoir commencé, en disant, presque désolée et coupable : « en ce point, je ne sais plus, c’est ici que ma mémoire s’arrête, même si ma mère et ma grand-mère m’ont portée plus loin. J’ai oublié le reste». Mais ce point déjà remontait à des époques reculées : il était, à ce moment précis, dans la mémoire de grand-mère, c’est-à-dire dans la mémoire des Hommes, l’origine identifiée, relatée, et transmise de génération en génération, de mon histoire.

-Tu as bien écouté ? me demandait-elle, enfin sortie de cette forme de transe de la mémoire.

-Oui, mentais-je.

-On recommence alors. An tchi ka u n’jaangooj ?

Miii!

Et le dialogue recommençait, et je répondais, parvenant parfois, quand j’avais été concentré, à aller plus loin que la précédente fois, ou n’arrivant même pas, plus souvent, parce que j’avais écouté d’une seule oreille, à atteindre ce point. Lorsque cette dernière configuration se produisait, grand-mère s’énervait, jurait, me traitait de cancre, puis recommençait son soliloque. Et nous poursuivions jusqu’à ce qu’elle ait jugé que j’avais fait des progrès (généralement, c’était lorsque j’arrivais à rajouter deux noms à celui où j’avais avoué mes carences précédemment). Je pouvais seulement alors retourner jouer, bien que, la plupart du temps, je m’échappasse bien avant.

A la séance suivante, ce n’était pas la lignée maternelle, mais celle de mon père, que grand-mère m’apprenait, puisqu’elle la connaissait aussi. Elle ne la savait certes pas aussi bien que la sienne propre, mais elle la maîtrisait néanmoins assez pour remonter à plusieurs générations en arrière. D’ailleurs, à proprement parler, elle ne m’apprenait pas la lignée paternelle : elle me la faisait « réviser » car, bien entendu, du côté de mon père, mes tantes, mes grands-tantes et ma grand-père paternelle lorsqu’elle le pouvait (elle était très malade) ne chômaient pas : elles veillaient à ce que je sache parfaitement cette partie de mon ascendance.

Il y a, je crois, excepté son volet ludique et pédagogique, d’importantes dimensions anthropologique, philosophique et littéraire dans cet exercice. Je ne veux pas trop m’y étendre car ce n’est pas le sujet ici et je veux rester proche de grand-mère, mais j’en dirai toutefois quelques mots.

La dimension anthropologique est liée, naturellement, à la fonction de la parole dans la culture traditionnelle africaine en particulier, sereer en général. Je n’enfoncerai pas des portes ouvertes, beaucoup de choses ont été écrites sur la question. Je ne veux non plus alimenter le cliché –faux- d’une Afrique irréversiblement liée à sa tradition orale. Mais celle-ci est importante pour cet épisode précis que je relate, je ne peux l’économie de son analyse. L’oralité, chez grand-mère, n’était pas seulement le simple vecteur d’une passive transmission ; je veux dire qu’elle ne se contentait pas, dans un geste mécanique de la parole, de me répéter ce qu’elle a reçu pour que je le répète à mon tour, sans émotion et sans vie ; ce n’était pas du psittacisme : grand-mère m’initiait. Elle m’initiait non seulement à l’Histoire, (à travers mon passé), mais elle m’initiait encore, d’une certaine manière, à la logique : celle, presque syllogistique, des relations familiales (Si Mboyil est la mère de Mame Sabo, et que Mame Sabo est ma mère, alors Mboyil est ma grand-mère : cela semble banal, mais j’avais trois ans). Anthropologiquement, ce petit jeu était également le lieu d’une petite curiosité, qui renseigne sur les sereer : autant du côté de mon père que du côté de ma mère, on ne m’apprenait toujours que le lignage maternel. Je ne connais ainsi le lignage paternel d’aucun de mes parents au-delà de deux générations. Il faut peut-être en conclure (j’avoue le faire imprudemment) que les sereer sont, comme tant d’autres, un groupe social où l’ascendance maternelle est primordiale. Aujourd’hui encore, lorsque je retourne dans le village natal de mes parents, et qu’on me présente à quelqu’un qui ne me connaît pas, on lui dit : « U bengé Mame Sabo yo », c’est l’enfant de Mame Sabo.

Sur le plan philosophique, cet exercice auquel me conviait grand-mère, à bien y réfléchir, n’est pas sans me rappeler, quoique ses buts, principes et motivations en fussent tout autres, les dialogues de Socrate. Bien évidemment, je n’étais pas plus Protagoras ou Ménon que ma grand-mère était Socrate ; et certes, elle ne m’interrogeait pas pour savoir quelle était la nature de la Vertu, de l’Amour, du Beau ou de quelque autre catégorie idéelle d’un dialogue platonicien. Mais il y avait chez ma grand-mère, lorsqu’elle m’interrogeait, quelque chose qui la rapprochait de Socrate : sa démarche philosophique. Socrate interrogeait pour accoucher les esprits ; cette maïeutique, grand-mère la pratiquait aussi. Car que faisait-elle, sinon tenter de faire naître de ma mémoire les traces de mon histoire ? Ses questions, répétées, anaphoriques, me piquaient (comme l’attitude de Socrate est comparée à celle d’un « taon », ou d’une « anguille ») et m’enjoignaient, sans que cela fût jamais brutal, de répondre. Grand-mère m’a appris le questionnement, l’effort de la mémoire, la nécessité de l’entretenir. Elle m’a surtout appris les bases de l’entretien, peut-être du dialogue : une question, une réponse, et, conditio sine qua non à l’harmonie du tout, une écoute.

Grand-mère, enfin, sans le savoir, me professait une démarche littéraire ou, du moins, rhétorique et linguistique. Rhétorique, parce qu’elle replaçait au cœur de ma pensée et de ma parole dans le monde la mémoire, la memoria, qui, on le sait, est l’une des cinq dimensions fondamentales du discours et de la rhétorique classiques (les quatre autre étant : l’inventio, la dispositio, l’elocutio et l’actio). Dimension linguistique, enfin, parce qu’elle m’apprenait une technique linguistique pour égrener et apprendre les noms de mes ancêtres : la liste. Grand-mère, sans le savoir bien sûr, était une merveilleuse taxinomiste.

Avant de dessiner mon arbre généalogique à l’école française –ce fut très facile, vu que j’en savais une bonne partie alors- je l’ai d’abord vu fleurir dans mon esprit. Une fleuraison élégante et dense, faite de tous ces noms mystérieux mais qui m’étaient devenus progressivement familiers. Cet arbre, ce grand majestueux bel arbre, c’est grand-mère qui l’a semé, et je regrette aujourd’hui d’en avoir perdu certains fruits.

J’aurais aimé, une dernière fois, qu’elle me demande, de sa voix éraillée : « An tchi ka u n’jaagooj ? ». Qui le fera désormais ?

[1] Je ne suis pas certain de la signification du mot, qui ressemble beaucoup au mot pour dire "crabe" en sereer: « tjaangooj ». Serait-ce son pluriel ? Et si oui, quel sens cela aurait-il ? Vérification à faire auprès de ma mère.

Partager cet article

Commenter cet article