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Le cortège heureux (2)

1 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 2

Les deux extrémités de la mémoire me sont apparues cette nuit, tandis que je trottinais derrière grand-mère. Quel est mon premier souvenir d’elle ? Et quel est le dernier ?

La première image que j’ai de grand-mère remonte à une vingtaine d’années environ. J’avais trois ou quatre ans, l’âge, en tout cas, où une grand-mère est ce qu’il y a de plus fatigant, de plus ennuyeux, de plus désespérément lent. J’étais son enfer, comme mes jeunes frères et mes petites cousines, plus tard, seront le sien ; je me moquais d’elle, je l’imitais, je la frappais et m’enfuyais sur mes petites jambes en sachant que les siennes étaient déjà trop vieilles pour qu’elle songeât à me poursuivre ; elle n’abandonnait cependant pas la partie ; ou du moins, elle faisait tout pour me la rendre la plus ardue possible : lorsqu’elle réussissait à m’attraper, à m’amadouer par des sucreries, et à me tenir tranquille, elle essayait par ses armes, de me convertir à ses jeux et à son monde, les plus ennuyeux imaginables pour moi, bien sûr. Je me laissais faire quelques minutes, pendant lesquelles le visage de grand-mère rayonnait. Mais ces moments ne pouvaient bien sûr pas durer : bientôt je m’échappais, et elle s’exaspérait, jurait en sereer. J’avais souvent, enfant, l’avantage sur ma grand-mère.

Je dis souvent et non point toujours, car il y eut bien un épisode où grand-mère, malgré elle sans doute, gagna. Je me rappelle ce jour –je devais être très jeune alors, et n’y repense pas sans une honte mêlée d’amusement- où j’avais fait mes besoins non pas dans l’horrible pot de chambre bleu qui était destiné à cet effet, mais à même le sol. La chose était terrible, j’avais fait dans la masse, chié gros et compact ; l’odeur était insoutenable, on se bouchait le nez, on battait en retraite dans les chambres, les mouches étaient à la fête. Ma mère était furieuse, et me menaçait. Grand-mère, ayant entendu le bruit, sortit de sa chambre, et croisa ma mère qui s’armait pour nettoyer mon méfait. Elles se tinrent à peu près ce langage, en sereer :

-Xa xewu yé, Ma Sabo ? (Que se passe-t-il, Ma Sabo[1]?)

-Xacca Boy fekké yo, Ya ! Ten modju and mé u pooté ten a refna, nda a dyin a xom in mbin né! (C’est Boy[2], maman! Il sait parfaitement où se trouve son pot de chambre, mais a volontairement fait ses selles dans la maison !)

-xon xun xun! Ma xomu yé ? (xon xun xun[3] ! Où a-t-il fait caca ?)

-U xoy méké som, na salle fé ! (Il est juste là, dans le salon !)

Ma grand-mère vint au salon, où, fièrement, je veillais sur mon malodorant trésor. Elle me jeta un terrible regard, je lui rendis un sourire fier, un sourire d’enfant amusé, et qui prend toute situation comme prétexte au jeu. Elle se boucha le nez, et recula en proférant de petits jurons :

-Deteen ta jaala ! xon xun xun ! Allah boni toy ! dit-elle en disparaissant. (Regarde-le qui rigole ! Xon xun xun ! Dieu nous préserve de la merde !)

Mais cet « Allah boni toy [4]! », qu’elle avait lâché avec une parfaite moue d’indignation, qui était à la fois l’expression de son exaspération et de son dégoût, fit rire tout le monde. Par ce mot d’esprit, elle désamorça, par le comique, la bombe, qu’au propre comme au figuré, j’avais lâchée. Cet Allah boni toy !, qui me fait hurler de rire dès que j’y repense, est la première grande victoire de ma grand-mère sur moi ; il m’avait privé de l’irremplaçable et essentiel plaisir enfantin de jouir de ma bêtise alors que les adultes en souffraient.

[1] Ma Sabo est le nom de jeune fille de ma mère. Grand-mère était l’une des quelques personnes à l’appeler ainsi.

[2] Boy (Sarr) est le surnom qu’affectueusement on me donne dans ma famille. On m’appelle toujours ainsi.

[3] Xon xun xun ! est, en sereer, une onomatopée exprimant le dégoût devant une odeur particulièrement forte et désagréable

[4] Allah boni toy ! mérite évidemment un petit commentaire. L’expression est drôle, d’abord, parce qu’elle est un mélange de deux langues, une espèce de sabir fait de peul (Allah boni) et de sereer (toy). Que grand-mère ait mêlé le sereer, sa langue maternelle, au peul, qui est la langue d’une ethnie « rivale » des sereer (les sereer et les peuls sont en effet des « cousins à plaisanterie », et ne ratent pas une occasion de se taquiner, de se chamailler gentiment, chaque ethnie traitant les membres de l’autre « d’esclaves ») est assez surprenant. Mais l’expression est drôle aussi par sa spontanéité, et la façon qu’elle a eu de mettre le sublime et le grandiose, Dieu (Allah) et le vulgaire, le bas, la merde (toy) dans une même phrase. Grand-mère seule était capable de ça ; elle avait un sens inné et involontaire –c’était ça le plus hilarant- du comique, et d’ailleurs, toute la famille s’accordait pour dire que « maam ka jalaat », que « grand-mère est drôle ». Invoquer Dieu pour lui demander de la protéger de la merde, il fallait y penser, personne ne l’a jamais fait au monde, il me semble.

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mamour diouf 01/12/2014 14:14

un bon texte de souvenir.ces quelques phrases sereres m'ont bcp plu.