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Le cortège heureux (19)

30 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Texte 19

Il m’est soudain revenu à l’esprit une image de grand-mère, comique, mais qui était bien le signe qu’elle était d’un autre temps, et que d’une certaine manière, le nôtre lui était complètement étranger. A moins qu’il ne s’agît de l’inverse. Cette image, pour revenir à elle, est celle de grand-mère qui sort son argent.

Nous autres, jeunes générations, sommes à l’ère des distributeurs, des cartes bancaires ; la première à être si assujettie à la banque, aux taux, aux prêts, aux découverts : nous sommes la génération dont l’argent n’est pas totalement le nôtre, puisqu’il circule, puisqu’il est de droit celui du monde ; la génération de l’argent dématérialisé, désincarné, qu’on ne transporte pas sur soi : nous avons des portefeuilles où, la plupart du temps, ne se trouvent que peu d’espèces : les cartes les y ont remplacées.

Grand-mère n’avait point même de portefeuille. Elle appartenait à une génération où l’argent n’était jamais plus en sûreté que sur soi, sous une paillasse, dans un pot dissimulé sous un lit, sous un matelas. C’est fou, comme cette naïveté me semble plus rassurante que notre présomptueux système, et comme je songe soudain à notre servitude, nous autres qui confions notre argent à un ordre économique que nous croyons infaillible, cet ordre qui génère des « assurances », (mais qui assure l’assurance ?), et dont, pourtant, la fragilité a été tant de fois mise en évidence au cours de l’histoire.

J’imagine grand-mère à un rendez-vous avec un conseiller, grand-mère qui consulte son relevé de compte ; le surréalisme, aujourd’hui, n’est plus «la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection », ce serait tout simplement grand-mère avec une carte bancaire.

La voici qui sort son argent : une vieille petite femme qui défait un nœud serré, une sorte d’excroissance de son pagne, et dont les petits doigts agiles défont la complexe structure d’où, au bout de longues opérations de dénouement (plus sévères que la vigilance du distributeur qui vous demande votre code), ils tirent un vieux billet froissé, plié en dix ou en douze, près de se déchirer en lambeaux, décoloré, exhalant l’âpre odeur de la terre de la sueur, celle versée pour le gagner honnêtement.

Je songe à ce petit nœud, à sa sèche clôture, à son sensuel secret, à son tissu sans faille. Et d’un coup toutes les alarmes, et les codes bancaires, et les systèmes de protection, et la cybercriminalité, et les coffres-forts aux alliages d’airain, et Fort Knox, me semblent tous proprement ridicules.

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