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Le cortège heureux (18)

27 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Texte 18

S’il fallait associer grand-mère à un moment de la journée, je l’identifierais volontiers, et sans hésitation, à la nuit. Non pas à la nuit ténébreuse et effrayante, non plus qu’à la nuit illuminée, dont l’obscurité porte comme un écrin l’étincelant joyau d’un clair de lune, mais à la nuit jeune encore. C’est le moment de la brise du soir qui se retire après avoir rafraîchi, des contours des choses qui commencent à s’envelopper dans le mystère, du silence qui s’installe, du monde qui, ensommeillé, s’étire, du feu qui lance ses ultimes crépitements. C’est, en somme, le moment de « la Nuit qui songe » (Nuit de Sine, de Senghor, figure à peu près cette atmosphère), le moment où le « ngirin » est au cœur du monde. Grand-mère était l’incarnation même du « ngirin ».

Le « ngirin » -en sereer, verbe dérivé du substantif « kiran » (le soir)-, c’est tout simplement le fait de veiller, la veillée, pour tout dire. C’est un bien beau mot, aujourd’hui un peu galvaudé, que celui de veillée. Au sens, propre, le mot est religieux, et désigne le rituel, en signe d’hommage, fait pour accompagner, pendant une nuit de silence et de prières, les morts avant leurs funérailles. Sans sa dénotation religieuse, la veillée reste cependant connotée par une singulière atmosphère de communion, de recueillement, de partage, de silence. Aujourd’hui, ce caractère très retiré n’est presque plus : la veillée renvoie plutôt au bruit, à la fête, ou à quelque activité sans véritable intensité spirituelle ; aujourd’hui, on ne veille plus, on fait plutôt « nuit blanche ».

Le ngirin, c’était le moment où, aux côtés de grand-mère, nous nous asseyions, veillions, rêvions. Les voix devenaient des murmures, l’on craignait de rompre l’équilibre du monde. Et pourtant, puisque d’habitude la lumière était bannie de ces instants, que seule importait la douceur vaporeuse du sfumato, qu’on ne percevait que les silhouettes, la voix concentrait toute l’identité. Alors qu’elle murmurait, il fallait en deviner l’émotion, en percevoir les nuances, en entendre les accents humoristiques, plaintifs… A ce petit jeu, grand-mère était admirable. C’étaient les seuls moments où j’avais l’impression que sa surdité la laissait en paix, et qu’elle-même arrêtait de parler fort, pour retrouver le velours d’une voix feutrée.

Enfant, c’était l’heure des contes qu’elle racontait, et que j’avais fini par connaître par cœur (aujourd’hui hélas, j’ai oublié beaucoup d’entre eux) et des lignées maternelles psalmodiées ; à l’âge adulte, c’était plutôt l’instant des silences partagés et des discussions plus graves, sans oublier, aussi, les rires étouffés…

Dans la froidure des nuits hivernales d’Europe, reçois, grand-mère, ces textes comme autant de veillées, ou fruits de mes veillées désormais solitaires dénuées ton chaleureux murmure.

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