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Le cortège heureux (16)

22 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Texte 16

-Eééé ? Xar layo yé ? Ramm a ma ramm ! (Hein ? Qu’est-ce que tu as dit ? Je suis sourde !)

Grand-mère, vers la fin, parlait assez fort, et demandait à ce que l’on fît de même pour qu’elle entendît. Cela, bien sûr, donnait lieu à dialogues d’une drôlerie absolue, dignes du théâtre de l’absurde. Elle entendait d’autres choses, d’autres mots, d’autres noms, et cette compréhension parallèle a été à l’origine de bien des quiproquos, malentendus, confusions, auxquels je ne repense pas aujourd’hui sans rire. Par exemple, la dernière fois que je l’ai vue, après l’effusion heureuse des retrouvailles, il y a eu entre nous cet inoubliable petit échange :

Moi : Maam dilo a xong ! (Tu m’avais manquée, grand-mère !)

Elle : Eééé ?

Moi (haussant la voix) : Dilo a xong layum (J’ai dit que tu m’avais manquée !)

Elle : Xarr ? (Quoi ?)

Moi (hurlant presque, un rire au fond de la gorge) : Dilo a xong wé ! (Je te dis que tu m’avais manquée !)

Elle : Roog Seen, diw wa xamo yi ? (Roog Seen, tu t’es enduit de moi ?) me demanda-t-elle, un peu effarée, ayant entendu « diw wa xong » (je me suis enduit de toi) au lieu de « dilo a xong ».

J’éclatai alors franchement de rire, et elle, comprenant que sa surdité nous jouait des tours, sourit en murmurant, comme souvent : « Ga a dé Boy, ramm a taama ramm! » (Tu vois, Boy, je suis devenue sourde). Aujourd’hui encore, je ne sais pas si elle a compris que je lui disais qu’elle m’avait manquée…

Elle riait avec nous de cette surdité partielle qui, pourtant, était assez triste, au fond. Car qu’est-ce qu’être dure d’oreille, sinon ne plus recevoir l’entièreté de la parole humaine, la voir courir le risque d’être corrompue, pervertie, incomplète ? Je suis de ceux qui aiment la vieillesse, et qui ont hâte, d’une certaine manière, de goûter à ses beautés et privilèges, mais plus je songe à grand-mère, et plus les désagréments du grand-âge m’apparaissent. Vieillir, intimement, c’est être victime du lent l’abandon de son propre corps. Et face à cela, je crois, il y a deux attitudes : s’en attrister, être malheureux et en vouloir à la vie –c’est l’aigreur. Ou, au contraire, l’accepter, la prendre avec élégance, légèreté et, surtout, autodérision. Bien vieillir, c’est savoir encore rire de soi devant sa propre tombe qui se creuse. Je crois que grand-mère y arrivait finalement assez bien.

J’espère, à certain âge (si j’y arrive, ce qui n’est pas dit) m’en souvenir. Ce sera ma manière à moi de rendre hommage à la surdité de ma grand-mère et de m’imprégner de son attitude. Ma manière à moi –Dieu, que cette image est belle aujourd’hui, Maam- de m’enduire d’elle.

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