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Le cortège heureux (15)

20 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Texte 15

Montaigne, citant Cicéron qui citait lui-même Socrate, me rappelle « que philosopher, c’est apprendre à mourir ». Autrement dit, et pour résumer, qu’il faut, pour ne pas craindre la mort et mourir heureux, s’adonner à l’activité philosophique. Cette sagesse que reprend Montaigne est un mélange harmonieux d’épicurisme et de stoïcisme. Mais grand-mère ? Philosophait-elle ? A-t-elle craint de mourir ? Comment s’y était-elle préparée ?

Grand-mère ne craignait pas la mort ; ce qu’elle craignait, c’était de mourir sans avoir revu ceux qu’elle aimait, particulièrement ses petits-enfants. Je ne pense pas seulement à moi, bien entendu, mais aussi à deux de mes frères, ainsi qu’à mes petites cousines. Il y a de ce point de vue un paradoxe, d’une certaine manière : d’une part, grand-mère, sans résignation, attendait avec patience l’heure de son départ, mais d’autre part, cette patience avait pour corollaire l’urgence de revoir, pour une ultime fois, ses enfants. Tension entre deux attentes contradictoires, antipodiques : attente de la mort et attente des êtres aimés. Cela a peut-être été la grande peine de ses derniers jours ; et ma mère, à chaque fois que nous nous appelions et que je demandais des nouvelles de grand-mère, me disait que cette dernière répétait à longueur de temps n’être pas sûre de pouvoir tenir jusqu’à notre retour.

L’une des profondes raisons de ma tristesse, aussi, c’est que je me sens coupable. Non de sa mort, mais de n’avoir pas pu la revoir une dernière fois, de n’avoir pu partager l’ultime étreinte, l’ultime complicité d’un regard, d’une anecdote futile, d’une dispute badine, d’une taquinerie. Je sais bien, cependant, ce qu’il y a d’illusoire à vouloir parler d’un ultime moment avec une personne aimée, âgée, dont la mort est proche : on ne sait jamais quel sera le dernier moment, si ce rire est le dernier qu’on partage, si cet au revoir est un adieu. La culpabilité du dernier moment est toujours éprouvée a posteriori, je le sais. Il est stupide, peut-être, de dire : « j’aurais pu ou dû », je le sais. Pourtant, cela n’empêche pas la culpabilité.

Mais je ne crois pas aux adieux définitifs. Je la reverrai. J’en suis convaincu, et cela me rend heureux.

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