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Le cortège heureux (14)

18 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Texte 14

L’idée que grand-mère est partie sans peine me remplit soudain d’un sentiment étrangement heureux. A plus de quatre vingt ans, hormis sa surdité –sur laquelle je reviendrai-, elle n’était pas vraiment malade : elle était certes très affaiblie quelques semaines avant de s’en aller, mais n’est-il pas normal que le corps et l’esprit, à l’approche de la dernière heure, se manifestent ainsi ? Je l’imagine, s’en allant tranquillement, le visage détendu et rêveur, comme si elle sombrait dans un profond sommeil, dans une attitude assez semblable à celle de la Fileuse endormie de Courbet. Je me figure sa mort comme une scène de la vie quotidienne, en somme…

Malgré les progrès de la médecine, et la (très relative) sécurité de notre époque, je suis toujours assez agréablement surpris lorsqu’une personne meurt de simple vieillesse, au bout d’un cycle que rien, ni les maladies ni les accidents de l’existence humaine (guerres, famines, etc…) n’aura précipité, hâté, écourté. Je trouve belle cette idée, que grand-mère soit partie parce qu’elle avait fini, parce que sa route ici s’était achevée, était allée à son terme. Il n’est à mes yeux aujourd’hui mort qui soit plus belle. Et aux morts héroïques et aux sacrifices sublimes, je préfère les morts douces et amicales. C’est une forme de privilège que de partir en paix. Montaigne le dit, qui a mieux que quiconque réfléchi à la mort :

« Mourir de vieillesse, c’est une mort rare, singulière et extraordinaire, et d’autant moins naturelle que les autres : c’est la dernière et extrême sorte de mourir : plus elle est éloignée de nous, moins elle est espérable : c’est bien la borne au-delà de laquelle nous n’irons pas, et que la nature a prescrit pour n’être pas outrepassée : mais c’est un sien rare privilège de nous faire durer jusque là. C’est une exemption qu’elle donne par faveur particulière… » (Essais, Livre I, Chap. LVII, « De l’âge »).

Grand-mère est partie comblée de faveurs : celle de la mort et celle de la vie. Je me console ainsi de n’avoir pu être là pour la regarder les recevoir. On se rattrape comme on peut.

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