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Le cortège heureux (13)

17 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Texte 13

Le cortège a ralenti, laissant grand-mère, qui ne peut ralentir, prendre quelques jours d’avance. La seule question, bien sûr, est la suivante : pourquoi le cortège a-t-il ralenti ? Je ne suis moi-même pas sûr de le savoir. Les souvenirs de grand-mère ne m’ont jamais paru si nombreux, les réflexions qu’elle m’inspire, jamais autant variées, les questions que sa vie suscite, jamais si essentielles. Tout cela doit être écrit, et depuis quelques jours pourtant j’ai du mal à terminer mes phrases. Les textes des jours derniers ont été commencés puis abandonnés, inachevés, béant piteusement en plein milieu d’un développement. Ce n’est cependant pas le syndrome de la page blanche (je n’ai jamais cru à ce mythe) ; simplement, je crois que pendant tous ces jours où j’ai, sans relâche, écrit pour, avec, sans grand-mère, j'ai très peu mesuré les effets profonds que sa disparition finirait par causer en moi. Et par effets profonds, j’entends : l’épreuve de la lucidité, celle qui succède au temps de l’irrépressible déversement.

Le désespoir a son énergie, la peine aussi. Jusqu’au douzième jour, je n’aurai écrit que par douleur pure, mû par elle, porté par la formidable force des souvenirs mêlés à l’amertume. L’impuissance, la colère, la douleur, étaient là, je n’avais qu’à me servir, à me laisser porter, à répondre sans efforts à l’appel de la transe. Cette obscure possession créatrice aura mis douze jours à s’estomper. Désormais, je suis livré à moi-même : ni plus triste (c’est même tout le contraire : je goûte de nouveau à une forme de légèreté) ni plus nostalgique, mais plus seul devant l'office rituel de l'écriture. Je songe à un aphorisme de Char : « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ». Grand-mère est le soleil, et il me faut désormais la regarder dans les yeux, avec ce qu’il me reste de mélancolie. Ecrire dans le calme et le silence de la tempête dissipée. Le véritable deuil commence maintenant; maintenant que la fureur s’est déposée au fond de mon être comme le limon au fond du fleuve jadis furieux, aujourd’hui apaisé.

Il y a une chose en tout cas que j’aurais apprise au cours de ces quelques jours de halte : je ne suis plus seul dans ce cortège. Je ne l’ai jamais été. Dès le premier jour de marche, d’autres m’ont rejoint : des parents, des frères, des amis, des anonymes. Ils accompagnent aussi grand-mère, et leur présence amicale, remplie d’empathie, est rassurante. Certains témoignent, d’autres s’enquièrent de mon état, d’autres encore me remercient, me présentent leurs condoléances; tous, enfin, me soutiennent, m’aident à leur manière. Je veux ici les remercier tous. Hier, l’un d’eux m’a écrit ce mot, pudique, et qui m’a touché:

« Je n'ai pas osé ces trois jours réclamer Mboyil. Je ne sais ce qui me pousse mais je souhaiterais, peut-être comme tous ceux qui ont embarqué comme moi dans le cortège heureux continuer la marche, maintenir la cadence.
Ce n'est qu'un souhait, j'imagine qu'il y a des raisons bien sérieuses à cette trêve. »

Continuer la marche. Maintenir la cadence. Oui, c’est cela qu’il faut. Accompagner grand-mère jusqu’au bout. Je me le suis promis, je le lui ai promis. Ne ralentir personne.

Puisque ce cortège a perdu quelques jours, il avancera désormais au fil des « textes », jusqu’au quarantième. Cela ne change rien au fait qu’il demeure toujours, plus que jamais, heureux.

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