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Le cortège heureux (12)

12 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 12

Ngor Sène, mon grand-père, le mari de grand-mère, était un homme plutôt grand. Il devait faire plus d’un mètre quatre-vingts. Ma mère, pour la taille du moins, tient plutôt de ses gênes : elle mesure un peu plus d’un mètre soixante-quinze. Je m’inscris dans cette lignée élancée, et mes jeunes frères semblent promis à cette morphologie. Il faut dire qu’en plus de Ngor, mon grand-père paternel (l’illustre Mbougar Ier) était, raconte-t-on, un colosse aux énormes pieds. Et grand-mère, dans tout cela ? J’ai envie de dire, pour filer une métaphore connue, qu’elle était « le nain juché sur les épaules des géants ». Elle était plus petite que nous tous, mais voyait certainement plus loin.

Il faut un jour, mais cela est sans doute trop intime pour être raconté ici, que je demande à ma mère quelle était la relation de grand-mère à Ngor. Ce dernier était un homme discret, effacé, d’une grande douceur dans la voix, et dont le regard était un peu triste. Je me rappelle sa grande et fine silhouette (je ne peux m’empêcher, en y repensant, de songer à une statue de Giacometti), l’élégance de sa démarche lente, ses couvre-chefs qui tutoyaient le ciel. Il était beau, Ngor. Que se disaient-ils, avec grand-mère ? Quand s’étaient-ils rencontrés ? Où ? Qui fit la cour ? Y eut-il des râteaux ? Je ne connais rien de toutes ces histoires, rien de leur amour. J’appartiens à une génération qui n’est peut-être pas déracinée, mais lutte âprement contre le déracinement.

Je ne suis pas certain que Ngor –c’est lui qui a donné son deuxième prénom à mon frère Babacar- soit déjà venu chez nous, que ce soit à Diourbel, Louga ou Thiès. C’est définitivement grand-mère que nous connaissions le mieux. Ce sentiment est aussi lié, sans doute, au fait que Ngor est parti très tôt, en 2001 je crois, à l’âge où la mort ne signifiait pas beaucoup pour les enfants que nous étions. Le jour de sa mort, je m’en souviens, a été la première fois où j’ai vu maman pleurer. Cela m’avait choqué, j’avais été paralysé un certain temps. Mais quelques minutes plus tard, je jouais au foot sous le soleil. Aujourd’hui encore, Ngor demeure un certain mystère, un mystère élégant, grand, beau. Chez grand-mère, dans la véranda, une photo de lui, accrochée au mur, trône. Le regard de Ngor, dans mon souvenir, n’y est pas triste.

Il m’a fallu 24 ans, et le choc de la mort de grand-mère, pour que je ressente si puissamment ma partielle ignorance, finalement, de la vie des miens. Je ne connais que leurs noms, et quelques anecdotes qu’on m’a racontées, ou que j’ai vécues. Pour le reste, ma famille est discrète ; le passé demeure dans les mémoires, caché. Je ne veux pas qu’il soit perdu. Il faut que ma famille parle, même si ça doit leur coûter l’abandon de la sacro-sainte réserve qui la caractérise. Je suis décidé à poser des questions et à attendre patiemment des réponses.

Je consacrerai une grande partie de mon prochain séjour au Sénégal à cela. Après être allé sur la tombe de grand-mère, j’enregistrerai et écrirai.

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Ngaya 16/12/2014 22:21

Je n'ai pas osé ces trois jours réclamer Mboyil. Je ne sais ce qui me pousse mais je souhaiterais, peut etre comme tout ceux qui ont embarqué comme moi dans le cortège heureux continuer la marche, maintenir la cadence.
Ce n'est qu'un souhait, j'imagine qu'il y a des raisons bien sérieuses à cette trêve.